Emma Goldman parle de la lutte des travailleurs espagnols

Titre original : Emma Goldman speaks of the Spanish workers struggle Spain and the World 25 novembre 1937

Notre camarade Emma Goldman est une nouvelle fois parmi nous. Après une absence de quelques trois mois durant laquelle elle a voyagé à travers toute l’Espagne anti-fasciste, elle est revenue en Angleterre pour continuer le travail de la CNT-FAI, mais à plus grande échelle.

Nous lui avons demandé quelle région de l’Espagne l’avait le plus impressionnée.

– C’est Madrid, sans aucun doute ! J’ai visité les tranchées tenues par nos camarades. Nous avons 56 000 membres de la CNT-FAI sur ce front, qui se trouve à certains endroits a 100 mètres environ des lignes fascistes. J’ai parlé avec nos courageux miliciens et officiers. J’ai été étonné par leur esprit. C’était l’optimisme quant à l’issue de la lutte. Une idée prédominait parmi ces hommes: la destruction du fascisme. Pour vous donner une idée de cet enthousiasme spontané, j’ai rencontré un garçon de 15 ans de la CNT sur le front. Je lui ai demandé « Es-tu une recrue ? » Il m’a répondu avec de la fierté dans la voix « Non, je suis volontaire. »

As-tu constaté que la CNT-Fai a gagné du terrain à Madrid ?

Oui et le signe en est une augmentation incroyable du tirage des journaux de la CNT et de la FAI de Madrid.Alors que les journaux communistes n’ont qu’un tirage de 26 000 exemplaires, la CNT à Madrid seulement a un tirage de 30 000 et de 100 000 en Castille. Lorsque la censure a suspendu le quotidien madrilène CNT, nos camarades ont imprimé immédiatement Frente Libertario qui a distribué très rapidement 100 000 exemplaires.

Quelle est la situation générale à Madrid ? Y a t-il une grande pénurie d’alimentation dans les tranchées ?

Je dirais qu’elle est meilleure qu’à Barcelone. Néanmoins tous les besoins à Madrid sont loin d’être satisfaits.

Comme tu le sais, la presse communiste et capitaliste ont affirmé à maintes reprises que la Catalogne ne remplissait pas son devoir envers le reste de l’Espagne loyaliste 1

Ce que je viens de dire prouve combien ces affirmations sont fausses. Et ce n’est pas tout. Prends par exemple, Hospitalet, une ville a environ 30 kilomètres de Barcelone, que j’ai visité. La ville a 30 000 habitants. C’était un des centres de production de légumes et de fruits le plus important et le plus prospère. Avec les centaines de milliers de réfugiés arrivant en Catalogne, Hospitalet doit nourrir 40 000 d’entre eux et continuer à envoyer de l’approvisionnement à Barcelone. Il est plus important de faire savoir aux ouvriers anglais la diffamation criminelle que constitue l’accusation selon laquelle Barcelone sabote Madrid.

Les collectifs fonctionnent-ils encore ou sont-ils attaqués et pillés par les communistes?

Les attaques contre les collectifs ont beaucoup diminué depuis qu’ils ont été légalisés par le Gouvernement Negrin. Cela n’a pas été jugé nécessaire par sympathie envers la CNT mais simplement parce que le gouvernement prend conscience que les collectifs produisent beaucoup plus qu’ils ne le faisaient auparavant sous l’ancien système. Lorsque les communistes ont les mains libres, ils détruisent pratiquement des villages entiers et assassinent ou arrêtent les camarades militants.

Nous supposons que tu as visité quelques villages collectivisés que tu avais déjà visité durant ton premier séjour.

Oui, j’ai visité un certain nombre d’entre eux. Je les ai trouvé dans une meilleure situation que l’année dernière. Dans beaucoup de villages, l’argent a été totalement aboli. Dans un collectif, nous avons été invités à manger. Tout ce qui était servi, y compris le vin que nous buvions, avait été produit par nos camarades eux-mêmes.

Même si tu as noté des progrès dans les villages, penses-tu que la CNT-FAI, en tant que mouvement, a fait les mêmes progrès ?

Et bien nos camarades ont sans aucun doute perdu du terrain politiquement ainsi que stratégiquement. Ils ont été remplacés dans beaucoup d’endroits par les communistes. Mais je trouve qu’ils ont gagné du terrain moralement. Le peuple espagnol prend conscience que nos camarades de la CNT-FAI sont les seuls qui ne permettent rien qui puisse compromettre la victoire de la guerre contre le fascisme. Par conséquent, ils ont accepté beaucoup de compromis.

Quelle est ton opinion concernant cette politique ? Tu sais sans doute qu’il existe des groupes d’opposition,comme les Amis de Durruti et les Jeunesses Libertaires, qui ne sont pas pleinement d’accord avec la ligne politique officielle de la CNT.

J’ai toujours été opposée aux compromis et je le suis encore. Mais je peux comprendre les camarades espagnols parce qu’ils sont obsédés par l’idée qu’ils sont les premiers à repousser le fascisme et qu’ils seront les derniers à combattre Franco.Cependant, je n’ai pas de craintes quant à l’issue de la lutte. Nos camarades ont un esprit réellement révolutionnaire et ils reviendront à leurs fondamentaux une fois le fascisme vaincu. J’ai une foi totale en eux et dans leur victoire finale. Je ne doute pas non plus de la défaite finale des communistes qui ont fait preuve d’une telle traîtrise durant la lutte. Vous devez comprendre que les communistes n’ont aucune racine en Espagne;il s’agit d’une création artificielle provoquée par la dépendance de la guerre anti-fasciste envers les armes russes. Tout ce que les communistes ont gagné en effectif est dû à leur combine de gonfler leurs rangs avec la petite classe moyenne.

Quant à l’opposition envers la CNT, elle existe. J’ai assisté à des plenums du Mouvement de la Jeunesse et de la FAI et j’ai entendu de vives et fortes critiques du Comité national. Mais les jeunes camarades sont unis derrière la CNT dans leur détermination à combattre jusqu’au dernier Franco et ses hordes.

Peux-tu nous donner une idée des progrès scientifiques et culturels réalisés dans l’Espagne révolutionnaire ?

Ils font parties des caractéristiques de la révolution qui m’ont le plus impressionné. J’ai vu, par exemple, un grand laboratoire à Barcelone, créé par les camarades de la CNT. Il comprend 12 sections scientifiques. Le principal travail de recherches concerne l’agriculture et les expériences sont menées sur de grandes exploitations. J’ai visité des laboratoires partout à travers le monde et je peux vous assurer que celui-ci peut être comparé, sur une plus petite échelle, bien sûr, à beaucoup d’autres institutions en dehors de l’Espagne rongée par la guerre. Le laboratoire à Barcelone est géré par 12 camarades de la CNT. A Madrid aussi, malgré le danger toujours présent, j’ai vu se mener un formidable travail de recherches. Il est bien sûr impossible de rendre justice dans une interview au colossal travail constructif entrepris par nos camarades de la CNT-FAI. J’espère le faire plus tard dans une série d’articles.

Et ce n’est pas tout ce que nous a dit notre camarade. Nous avons passé près de quatre heures à écouter son récit de ce qu’elle avait vu et entendu. Et, à travers le ton résolu et enthousiaste de sa voix, nous avons pu ressentir qu’elle était corps et âme avec les travailleurs espagnols dans leur lutte contre le fascisme international.

VR
Londres, le 22 novembre

NDT :

1 Voir Le rôle de la Catalogne dans la guerre The Manchester Guardian 28 avril 1937