Les limites de la loi

Texte original : The Law’s Limit. New York World, 17 octobre 1893

Emma Goldman est condamnée à un an d’emprisonnement.

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Les anarchistes sont prévenus.

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Le juge Martine dit qu’ils devraient être interdits d’entrer dans le pays.

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Aucune déclaration de la prisonnière.

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Mais The World présente en intégralité la déclaration qu’elle avait l’intention de faire.

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A juré qu’elle ne renoncera pas

Emma Goldman, l’anarchiste, qui a été poursuivie pour « rassemblement illégal » lors d’une comparution la semaine dernière a été condamnée hier par le juge Martine, à un an de prison en pénitencier. En prononçant la sentence, le juge Martine a laissé entendre qu’il regrettait que le Code Pénal lui interdisait de lui infliger une plus lourde peine. Lorsqu’il a terminé sa déclaration, les spectateurs ont applaudi, certains l’ont acclamé, d’autres ont tapé du pied. Il n’y a pas eu de manifestation des amis de la femme comme ils avaient menacé.

Miss Goldman a été amenée en séance en compagnie d’une douzaine d’autres prisonnières. Elle toisa la foule, la regardant fixement et demanda la permission de marcher seule. Cela lui fut, bien sûr, refusé et lorsqu’elle atteignit le vieux palais de justice, une foule de quatre cents personnes était sur ses talons. On montrait du doigt Emma qui entendait quelle remarques très désobligeantes à son sujet .

Oakey Hall abandonne

Dès que le juge Martine se fut assis, le greffier Hall appela Emma à la barre. La femme répondit d’une voix forte aux questions du greffier concernant son identité. Elle dit qu’elle avait vingt cinq ans.

« Où vivez-vous? » a demandé le greffier.

« Pourquoi ? Dans les Tombs, »1 répondit Emma d’une voix forte.

« Avant cela, je veux dire, » expliqua Mr. Hall.

« Oh! Au n° 422 , East Fortieth street. »

En réponse à la question du greffier qui lui demandait ce qu’elle avait à dire avant que la sentence ne soit prononcée, Emma commençait à parler lorsque l’ancien maire A. Oakey Hall, qui la défendait durant le procès, se leva. Il surprit tout le monde en informant le matin, que suite à un différend avec sa cliente, il se retirait de l’affaire. Il dit lui avoir conseillé de ne pas faire de déclaration devant la cour mais qu’elle avait déclaré qu »elle le ferait.

Emma, qui était alors à la barre, attendant la sentence, hocha la tête.Elle recommençait à parler lorsque le juge Martine l’avertit de borner ses paroles à l’affaire en cours. Son visage rougit et elle empoigna la barre devant elle.

Elle parla d’une voix rauque, douce et basse .

Pas de déclaration finalement.

« Votre Honneur, » dit-elle nerveusement, « vu le fait que la police a fait ce qu’elle apu pour inciter mes amis, les anarchistes à manifester,afin de pouvoir les emprisonner aussi, je m’abstiendrai de faire une déclaration ici. »

C’est tout ce qu’elle a dit. Lorsqu’elle a eu fini, elle a regardé son ex-avocat et a souri . Mr. Hall la regardait attentivement. Il rougit légèrement et lui demanda de venir s’asseoir. Elle y allait lorsque le juge Martine commença à parler et un huissier la força à se tourner vers la cour.

Le juge Martine ne perdit pas de temps pour la condamner. Voici ce qu’il a dit:

« Dans cette affaire, la Cour a beaucoup réfléchi a ce que serait une décision juste envers l’accusée .Vous avez été représentée dans ce procès par quelqu’un capable de présenter les faits comme n’importe quel avocat du barreau. Vous avez fait appel autant que faire se peut à sa grande expérience et sa capacité de conseil. Les faits ont été soumis aux jurés. Des témoins, jugés dignes de foi par les jurés,sont venus témoigner des faits qui vous sont reprochés.Il ne fait aucun doute que ces faits vous rendent clairement passible de la loi. Vos paroles étaient de nature à inciter au désordre, inciter à l’émeute, et, telles qu’elles ont été interprétées par ceux qui les ont entendus, une émeute aurait pu s’ensuivre.

Les anarchistes devraient être proscrits.

« Vous êtes une femme à l’intelligence supérieure à la moyenne. Je ne sais pas de quels avantages vous avez bénéficié en matière d’éducation mais ils se sont manifestés dans ce tribunal. Vous êtes certainement une personne intelligente. Vous auriez du savoir les conséquences des paroles que vous avez prononcé à cette occasion. Ici, vous avez témoigné de vos opinions, et vous nous avez dit que vous ne croyiez pas en nos institutions; que vous ne croyiez pas en nos lois et que vous n’aviez aucun respect pour elles. Un telle personne ne peut pas être tolérée dans cette communauté par ceux qui croient en la loi et je suis heureux de dire qu’ils représentent le plus grand nombre.Je pense qu’il est regrettable que la grande force de cette nation ne soit pas employée afin que, vous et ceux qui partagez les mêmes idées, soient reçus aux portes de notre pays et interdits d’y entrer.

« Nous sommes fiers de nos institutions, beaucoup d’argent et de sang ont été dépensés pour les construire, et nous n’envisageons pas que des hommes et des femmes entreprennent de les détruire. Nous ne vous permettons pas de faire fi de nos institutions sans vous montrer que le bras d’acier de la loi vous saisira et que la loi ne peut être défiée. Je vous considère comme une femme dangereuse du fait de votre doctrine. Heureusement, ceux qui la partagent sont rares, comparés au grand nombre de nos concitoyens, mais il est nécessaire que ceux qui croient comme vous sachent que la loi sera défendue.

La peine maximale prévue par la loi

« Je n’ai aucun espoir de vous amender. Je suis convaincu que vous êtes corrompue et que vous n’avez pas de respect pour la loi. La sentence de la Cour est que vous soyez emprisonnée pour la durée maximale prévue par la loi, qui est d’une année en pénitencier. »

Miss ne prêta aucune attention aux paroles du juge Martine. Pendant tout le temps qu’il a parlé, elle souriait à plusieurs de ses amis assis dans la salle. Lorsque le juge a terminé, elle fut conduite aux Tombs. A l’extérieur du tribunal, elle a rencontré Justus Schwab .2 Elle chuchota quelque chose à son oreille. Schwab sourit. Se tournant vers un policier, il demanda quelle était la sentence. On la lui dit. « Tu as fait de ton mieux » lui dit-il.

La déclaration que Miss Goldman avait l’intention de faire devant la Cour et à laquelle elle a renoncé au dernier moment, avait été préparée à l’avance. La voici :

Le droit d’expression

« Je ne parle pas pour me défendre mais pour défendre mes droits de libre expression, piétinés par ceux qui ont entravé ma liberté.

« Je sais que le droit à la libre expression a été garanti à une époque pour chaque homme et femme dans ce pays.

« Qu’est-ce que ceux qui m’ont amené ici entendent par le droit à la libre expression? Donne-t’il le droit à tous de dire ce qui lui apparaît comme bon ou mauvais pour l’individu ou n’a t’il été garanti que pour permettre l’expression de ce qui apparaît juste à une certaine classe de citoyens?

« La libre expression n’est elle que pour l’utilité et l’usage du gouvernement et de ses fonctionnaires, les individus se voient-ils interdits de dire ce qui est vrai, même si cela n’est pas du goût d’une certaine classe ou catégorie de l’opinion publique ? Puis-je seulement dire cela et dois-je le dire?

« Je suis convaincue que les hommes qui ont versé leur sang pour l’indépendance de cette terre et qui ont offert leur vie pour assurer la liberté et les droits du peuple américain ont du avoir une conception très différente du droit à la libre expression de ceux qui représentent aujourd’hui le gouvernement et qui conçoivent ce droit comme étant réservé à ceux qui favorisent leurs privilèges.

« Du fait d’une telle interprétation du droit à la libre expression, je dois les qualifier de despotes et, comme tels, considérer qu’ils n’ont pas le droit de commémorer le souvenir de ceux qui sont tombés dans le combat pour l’indépendance car ils foulent aux pieds les principes ces héros et commettent un blasphème lorsqu’ils décorent leurs tombes.

« Pourquoi les représentants de l’État ne laissent-ils pas tomber l’habit de la prétendue liberté d’expression, ne jettent-ils pas le masque du mensonge et ne reconnaissent-ils pas le règne de l’absolutisme ici?

« Dans ces conditions, les citoyens américains n’ont pas l’ombre d’un droit de montrer d’un doigt dédaigneux les institutions européennes et de parler des opprimés affamés du Vieux Monde.

« Les conditions de vie déplorables des ouvriers du Vieux Monde comme du Nouveau Monde se détériorent de jour en jour et ont atteint un summun cette année même.

« Dénués de tout moyen de subsistance, les ouvriers se réunissent pour se consulter, imaginer des moyens de remédier à leurs besoins. Ceux qui, à longueur de temps, utilisent les gens et amassent des richesses à leurs dépens, pensent peut-être qu’il n’est pas bon pour eux que les ouvriers deviennent moitié conscients de leur situation critique, et dans leur terreur, ils demandent l’aide du gouvernement. D’innombrables policiers et espions sont envoyés dans les réunions des chômeurs pour surveiller leurs discussions et contrôler les orateurs.

La défense de ses paroles.

« J’appartiens à la catégorie d’orateurs qui essaient de montrer aux ouvriers les vraies raisons de leurs malheurs.

« Les paroles que j’ai prononcées ont du causer beaucoup de désagrément aux riches de la ville de New York, parce qu’elles ont mis en branle des bandes entières d’espions pour permettre mon arrestation et mon emprisonnement pour la raison et parce que, comme l’indique l’acte d’accusation, j’ai enfreint la loi et incité les personnes présentes à commettre des actes de violence. 3

« Si ce que j’ai dit à Golden Rule Hall et à Union Square représente une violation de la loi, alors, tous ceux qui étaient présents à ces rassemblements, et qui par des applaudissements fournis et prolongés ont exprimé leur accord, sont coupables avec moi. Alors, pourquoi les autorités de la ville me poursuivent-elles seule? Pourquoi ? Parce que les autorités savent que les ouvriers, dans leur ignorance des causes de leurs privations, ne représentent aucun danger.

« Dès le moment où, en tant que anarchiste, je leur ai démontré qu’ils ne pourraient jamais attendre aucune aide des pillards, à partir de ce moment, j’ai incommodé les classes dirigeantes et je devais être mise hors d’état de nuire.

« Je ne reconnais pas les lois faites pour protéger les riches et opprimer les pauvres. Qui fait les lois ? Les sénateurs, grands propriétaires de terres? Les capitalistes. Qui torturent à mort lentement des milliers de personnes dans leurs usines. Ce sont des gens qui vivent dans le luxe, qui volent à l’ouvrier sa force pour le priver des résultats de son travail; ce sont des hommes dont la fortune a été bâtie sur la fondation constituée de pyramides de corps d’enfants.

« La richesse, la luxure, les apparats et la gloire du pouvoir sont obtenus au prix d’une humanité défigurée et assassinée.

« Partout s’élève la voix des déshérités, dont le volume s’accroît, que les classes dominantes n’écouteront pas, et face à laquelle ils conçoivent de nouvelles lois pour faire taire les masses. Des bandes de prêtres sont envoyés pour enseigner la soumission, pour propager la superstition et garder les gens dans l’ignorance.

« Les revendications des ouvriers sont accueillies avec des winchesters et des mitrailleuses Gatling et je dois avouer que mes camarades et moi s’opposeront toujours à une telle notion de « l’ordre »; un ‘ordre’ dans lequel nous ne croyons pas et dont on ne nous imposera jamais de rencontrer les représentants dans le cadre de la lutte pour le progrès.

Le but des anarchistes.

« Je comprends parfaitement que de telles personnes haïssent les anarchistes parce que nos efforts visent à abolir la propriété privée, l’État et l’Église En un mot, nous visons à libérer les êtres humains des tyrans et du gouvernement.

« La lutte pour la liberté n’est pas une invention de mon esprit, ni celle de quiconque d’autre; elle est enracinée dans les êtres humains, et les conflits du passé, les luttes entre les peuples et leurs oppresseurs, montrent trop clairement que les peuples sont désireux de se libérer de leurs fardeaux.

« Le bûcher et la potence ont été la récompense d’innombrables êtres humains aux idées progressistes et, aujourd’hui encore, des milliers d’entre eux souffrent du froid glacial de la Sibérie et de la chaleur torride de la Nouvelle-Calédonie, 5 alors que d’autres sacrifient leurs vies entre les murs tristes de cachots. Et pourtant le désir de liberté a grandi et grandit.

« Le monde se rapproche de plus en plus du fait que, dans l’anarchie, l’être humain peut trouver le bonheur et la satisfaction des besoins.

« Vous ne pourrez pas étouffer l’anarchie en érigeant des potences et des prisons.

« Vous essayez de nous faire apparaître aux yeux de l’opinion publique comme de véritables assassins, des personnes entièrement malfaisantes, mais lorsque nous montrons aux gens ce qu’il en est réellement, ils découvrent que notre seul désir est le bien de l’humanité.

« Nous voulons établir l’anarchie, ou, en d’autres termes, la liberté envers tout gouvernement; une communauté d’intérêts fondée sur la production commune basée sur la nécessité et l’égalité; nous voulons l’entière liberté pour chaque individu de profiter des abondants et magnifiques produits de la nature; nous voulons pour chacun l’égale liberté de cultiver ses talents et ses compétences ainsi que d’acquérir les connaissances les plus grandes.

« Tous les torts perpétrés, tels que le vol, le meurtre, le mensonge et la prostitution, résultent de l’injustice actuelle dans la société et disparaîtront avec sa chute.

« Je vous le dis, le jour de rendre des comptes n’est pas loin – où aucune concession ne sera faite aux tyrans et aux despotes.

« Telle est ma conviction, que je répands parmi les ouvriers et cette conviction ne s’éteindre qu’avec ma vie.

« Vous m’avez convaincue, vous pouvez m’infliger une peine de prison,mais je hais vos lois; je hais votre ‘ordre’ parce que je n’en reconnais qu’un seul – c’est la forme la plus élaborée de l’ordre – l’anarchie. »

Surveillée par des policiers

Sur le chemin de la prison Miss Goldman était entourée de policier du commissariat central.Sa grand-mère, Mrs. Fredrika Goldman, qui avait assisté au procès, la suivit jusqu’aux portes des Tombs, où elle l’embrassa dans un affectueux au-revoir. Un vieil homme, à la barbe grisonnante, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à un anarchiste, [sic] l’accompagna aussi jusqu’à la prison.Les policiers le surveillait attentivement.

« Il a peut-être une bombe »suggéra t’on

« Si il lève la main, il la jette » répondit un policier.

Emma Goldman sera conduite demain au pénitencier avec d’autres femmes. Dans la prison, lors qu’on lui a demandé ce qu’elle pensait de sa peine, elle a répondu:

« Je n’ai rien à vous dire. Vous trouverez ce que j’ai à dire dans mon propre journal. »

Lorsqu’on lui a demandé ce qu’elle pensait des applaudissements des spectateurs aux commentaires du juge Martine, elle a répondu:

« C’est moi qu’ils applaudissaient, pas lui. »

Quand on a demandé à Mr. Hall pourquoi il s’était retiré de l’affaire, il s’est tapé le front et a montré du doigt Miss Goldman.

« Elle est comme tous les fanatiques, un peu barrée. »

NDT

1.Surnom de la prison de New York dans Manhattan

2. Justus Schwab, 1847-1900. Né en Allemagne, il émigre et s’installe à New York en mai 1869 où il adhère à la International Working Men’s Association IWMA. Il ouvre un saloon, le Zum Großen Michel, sur la Première Rue dans le Lower East Side, qui devient un lieu de rencontre des radicaux. Membre du Socialist Labour Party, il s’en détache et s’abonne au journal Freiheit de Johann Most, dont il deviendra éditeur par intérim pendant le séjour de Most en Europe en 1882.

3. Le 21 août , elle avait dit à Union Square :“Avez-vous conscience que l’état est votre pire ennemi ? C’est une machine qui vous écrase afin d’entretenir la classe dirigeante, vos maîtres. . . . Vos voisins — ils ne vous ont pas seulement volé votre pain mais ils sucent aussi votre sang. Ils vont continuer en vous volant, vous, vos enfants, les enfants de vos enfants, à moins que vous ne vous réveilliez, à moins que vous ne deveniez assez audacieux pour réclamer vos droits. Bon, alors, manifestez devant les palais des riches. Demandez du travail. Si ils ne vous en donnent pas, demandez du pain. Si ils vous refusent les deux, prenez le pain. C’est votre droit sacré!”

Traduction R&B