New York World, 17 septembre 1893

Texte original : Interview dans le New York World, 17 septembre 1893 Nelly Bly

Première longue interview de Emma Goldman dans la presse quotidienne grand tirage. Elle a eu lieu dans la prison The Tombs, nom familier donné à la maison de détention de New York, dans Manhattan. EG y attendait son procès, accusée d’incitation à l’émeute après son discours de Union Square

The Tombs, un complexe qui comprenait la maison de détention et le palais de justice

Avez-vous besoin d’une présentation de Emma Goldman? Vous avez vu des photos d’elles.Vous avez lu des articles sur elle la présentant comme une ennemie de la propriété, une tueuse de capitalistes, une agitatrice qui incite à l’émeute. Vous la voyez en imagination comme une grande créature efflanquée, aux cheveux courts en pantalon bloomer,un drapeau rouge dans une main, une torche allumée dans l’autre; toujours en mouvement, avec le mot « meurtre !’ constamment sur les lèvres.

Telle était l’idée que je me faisais d’elle, je l’avoue, et quand la surveillante est arrivée, me disant , « Voici Emma Goldman, », j’ai étouffé un cri de surprise avant de rire.

Ce petit bout de femme, de 1m50 tout juste, talons y compris, ne pesant pas ses 54 kilos, au nez retroussé impertinent et des yeux bleus-gris expressifs qui me fixaient d’un air interrogateur à travers des lunettes cerclées, était Emma Goldman!

Elle tenait, roulé dans ses mains immobiles, un récent exemplaire du Illustrated American.3 Le modeste tailleur de serge bleu Eton, avec une chemise et un foulard en mousseline bleue, cachait entièrement le bloomer, et les cheveux châtains clairs, sans franges mais tombant librement sur le front et rassemblés avec un petit nœud derrière, étaient très jolis lui donnaient un air de petite fille.

Ses petits pieds bien posés au sol, ses lèvres plutôt pleines s’écartèrent, découvrant une forte rangée de dents blanches, et d’une voix douce et agréable, avec un accent ravissant, elle ne prononça pas « meurtre, » mais—

« Que désirez-vous, madame? »

Je lui dis. Je me suis assis à côté d’elle et nous avons parlé pendant deux heures.

« Je veux que rien ne soit publié sur moi, » dit-elle, « parce que les gens se méprennent et dramatisent, et en plus, je ne pense pas qu’il soit bon pour moi de dire quoi que ce soit alors que je suis en prison. »

« Mais je veux savoir des choses sur votre vie passée; comment vous êtes devenue anarchiste, quelles sont vos théories et comment vous comptez les réaliser. »

Elle m’a souri, un peu amusée, mais le sourire était confiant, éclairant la gravité de son visage et renforçant plus que jamais son apparence de petite fille.

« Quel âge avez-vous ? » ai-je demandé pour commencer.

« J’ai eu vingt-deux ans en juin dernier, » a-t’elle répondu sans la moindre hésitation.

Quelle preuve de plus qu’elle était une femme étrange et extraordinaire avais-je besoin?

« Mais le mois des roses ne m’a pas apporté grand chose dans la vie, » a t’elle ajouté avec un petit sourire.

« Quand êtes-vous devenue anarchiste et comment? »

« Oh, je l’ai été toute ma vie mais je ne suis devenue militante qu’après l’émeute de Chicago, il y a sept ans  »

« Pourquoi êtes-vous anarchiste? Quels sont vos buts ? Qu’espérez-vous obtenir? »

Elle sourit de nouveau et a lentement lissé le livre sur ses genoux.

« Nous sommes tous égoïstes » a t’elle répondu. « Il existe quelques personnes, qui, si je leur demandais pourquoi ils sont anarchistes, répondraient ‘pour le bien des gens.’ Ce n’est pas vrai et je ne le dis pas. Je suis anarchiste parce que je suis une égoïste. Cela me fait mal de voir souffrir les autres.Je ne le supporte pas. Je n’ai jamais blessé quiconque durant ma vie et je ne pense pas que je le pourrais. Alors, parce que voir les autres souffrir me fait souffrir je suis anarchiste et consacre ma vie à la cause, car ce n’est qu’à travers elle qu’il est possible de mettre fin à toutes les souffrances, les pénuries et les malheurs.
Tout ce qui ne va pas, le crime, la maladie, tout cela, résultent du système sous lequel nous vivons. Si l’argent n’existait pas, et si il n’y avait donc pas de capitalistes, les gens ne seraient pas écrasés de travail, mal nourris et mal logés, et tout ce qui les fait vieillir avant l’âge, provoque des maladies et les pousse au crime. Pour économiser un dollar, les capitalistes construisent mal leurs voies ferrées, puis arrive un train et une foule de personnes est tuée. Quelle importance pour lui, si, à travers leur mort, il a économisé de l’argent? Mais ces morts provoquent la misère, la pénurie, le crime dans beaucoup,beaucoup de familles. Selon les principes anarchistes, nous construirons les voies ferrées les plus sûres, ainsi il n’y aura pas d’accidents. Regardez le tramway de Broadway, par exemple. Au lieu de faire circuler peu de trams à une vitesse effrayante afin d’économiser beaucoup d’argent, nous en ferions circuler davantage plus lentement et ainsi ne provoquerions pas d’accidents. »

Un accident typique de tramway à Brodway

« Si vous supprimez l’argent et les salariés, qui travaillera à vos voies ferrées? »

« Ceux qui sont intéressés par ce genre de travail. Tout le monde fera ce qu’il préfère et non pas seulement ce qu’il est obligé de faire pour gagner sa vie quotidienne. »

« Et vous ferez quoi avec les paresseux qui ne voudront pas travailler ? »

« Personne n’est paresseux. Ils perdent espoir face à la misère de leur existence actuelle et baissent les bras. Avec notre façon de faire, tout le monde fera un travail qu’il aime et aura autant que son voisin, et donc ne sera pas malheureux et découragé. »

« Que ferez-vous des criminels si tout le monde reste libre et les prisons supprimées »

Elle sourit tristement.

« Le sujet prendrait une vie pour être étudié, mais nous pensons qu’il n’y aura pas de criminels. Pourquoi y en a t’il aujourd’hui? Parce que certains possèdent tout et d’autres rien. Avec notre système, tous les individus seront égaux. La Bible dit, ‘Tu ne voleras point.’ Mais pour voler, il faut qu’y a quelque chose à voler. Nous n’aurons rien qui puisse l’être puisque tout sera gratuit ».

« Croyez-vous en Dieu, Miss Goldman? »

« J’y ai cru. Jusqu’à dix-sept ans, j’étais très croyante, et toute ma famille aussi et l’est encore aujourd’hui. Mais quand j’ai commencé à lire et à étudier, j’ai perdu la foi. Je crois en la nature et en rien d’autre. »

« Où êtes-vous née? »

« Je suis née en Russie après quoi ma famille a déménagé en Allemagne. Bien que ma famille était aisée,j’ai toujours eu de la sympathie pour les pauvres. Je ne pensais pas devenir anarchiste alors, mais j’ai toujours essayé d’aider la classe ouvrière. J’ai appris un métier. Mon père pensait que ,quelque soit sa condition, tout le monde devait connaître un métier, alors j’ai appris la couture dans une école française J’ai travaillé dans ce domaine pendant des années,parfois chez moi,parfois en entreprises. »

« Vous intéressez-vous à la façon de vous habiller? »

« Oh, bien sûr, » répondit elle en riant. « J’aime paraître bien habillée mais je n’aime pas les vêtements trop voyants. J’aime que mes habits soient simples et discrets et, par dessus tout » , ici, elle a ri comme si elle se rappelait les histoires colportées sur la haine des anarchistes pour le savon « j’aime mon bain. Je veux être propre. Allemande, on m’a appris la propreté dans mon enfance et je me fiche de savoir si ma chambre est délabrée et mes vêtements usés, pourvu qu’ils soient propres. »

« Qu’avez-vous fait avec l’argent que vous avez gagné en cousant? »

« J’ai tout dépensé en livres. Je suis restée pauvre en achetant des livres. J’ai eu bibliothèque de presque trois cents volumes et, pourvu que je lise, cela m’est égal d’avoir faim ou de porter des vêtements minables. »

Pensez-y, vous les femmes qui dépensez le moindre dollar pour vous mettre quelque chose sur le dos! Ne pouvez-vous pas attester du sérieux de cette femme lorsqu’elle sacrifie son apparence pour des livres?

Miss Goldman parle le russe, l’allemand, le français et l’anglais et lit et écrit l’espagnol et l’italien.

« Il y a autre chose que je dois vous demander.Nous considérons le mariage comme le fondement de tout ce qui est bon. Nous basons tout dessus. Vous ne croyez pas au mariage. Qu’est-ce que vous proposez à sa place? »

« J’ai été mariée, » dit-elle avec un petit soupir, « alors que j’avais à peine dix-huit ans.8 J’ai souffert – je n’en dirais pas plus. Je crois dans le mariage de l’affection. C’est le seul vrai mariage.Si deux personnes ont des sentiments l’une vers l’autre, elles peuvent vivre ensemble tant que cet amour existe. Quand il est mort, quelle manque d’intégrité que de rester ensemble! Oh, la cérémonie du mariage est une chose horrible!

« Dites-moi » ajouta t’elle très sérieusement » comment une femme peut-elle aller devant un prêtre et faire le serment d’aimer ‘cet homme’ toute sa vie? Comment le peut-elle alors que demain, la semaine prochaine, elle peut apprendre à découvrir cet homme et le haïr ? L’amour est fondé sur le respect, et une femme ne peut pas dire qui est un homme avant que d’avoir vécu avec lui. Au lieu d’être libre de mettre fin à la relation lorsque ses sentiments changent, elle vit dans un état qui est le plus malsain de tous.

« Prenez la femme qui se marie pour avoir une maison et de beaux vêtements. Elle va vers l’homme en mentant. Pourtant, d’un petit mouvement de la main, elle ne laissera pas ses jupons toucher le pauvre malheureux dans la rue, qui ne trompe personne mais qui est tel qu’elle lui apparaît! Supprimons le mariage. Qu’il n’existe que des affections volontaires et alors cesseront d’exister les femmes mariées prostituées et celles de la rue. »

J’ai protesté : « Mais les enfants? Qu’en ferez-vous? Les hommes partiront. Les femmes et les enfants resteront, abandonnés et sans ressources. »

« Au contraire, les hommes ne seraient jamais partis et si un couple décidait de se séparer, il y aurait des établissements publics et des écoles pour les enfants Les mères qui voudraient faire autre chose que de s’occuper de leurs enfants pourraient les inscrire dans des écoles où ils seraient pris en charge par des femmes qui préfèrent s’occuper d’enfants à tout autre travail. De cette façon,nous n’aurons jamais d’enfants malade ou infirmes du fait de mères négligentes ou incompétentes.

En plus de cela, dans nos écoles gratuites chaque enfant aurait une chance d’apprendre et d’obtenir ce pour quoi il a des capacités. Pouvez-vous imaginer le nombre d’enfants aujourd’hui, issus de familles pauvres, qui sont nés avec des capacités en matière de musique, de peinture ou d’écriture, dont ces capacités restent inexploitées par manque de moyens et obligation de travailler pour gagner leur vie aussitôt qu’ils sortent du berceau. »

« Avez-vous des frères ou des sœurs, Miss Goldman? »

« Oui, un frère marié, qui ne se préoccupe de rien et ne lit les journaux que quand il y a quelque chose qui me concerne dedans. Ma sœur est aussi mariée, et même si elle n’est pas engagée activement dans notre cause, élève son enfant selon nos principes. Mon père et ma mère vivent aussi près de Rochester, et, bien qu’ils ne soient pas anarchistes, me soutiennent et n’interfèrent pas dans mon action . »

« Quel est votre avenir? »

« Je ne le sais pas. Je vivrais pour la faire la propagande de nos idées. Je suis prête à donner ma liberté et ma vie pour continuer dans cette voie. C’est ma mission et je n’hésiterai pas. »

« Pensez-vous que le meurtre va aider votre cause? »

Elle prit un air grave et secoua la tête doucement.

« C’est un long sujet de discussion. Je ne crois pas que ce soit par le meurtre que nous gagnerons mais par la guerre sociale, le travail contre le capital, les masses contre les classes, ce qui n’arrivera pas en vingt ou vint-cinq ans. Mais je crois fermement qu’un jour, nous gagnerons et, en attendant, je suis satisfaite en faisant de la propagande, en propageant nos idées et je ne demande que la justice et la liberté d’expression. »

Et ainsi, j’ai quitté la petite anarchiste , la Jeanne d’Arc moderne, attendant patiemment que ses amis rassemblent la caution pour elle.

« Je vais sûrement écoper d’un an ou un an et demi », me dit-elle en partant, pas parce que l’infraction que j’ai commis les mérite mais parce que je suis anarchiste »

Traduction R&B