7. L’exil 1922 -1936

Goldman et Berkman arrivent en Suède le 5 janvier 1922, où ils restent plusieurs mois, ressassant leur expérience en Russie. Goldman souhaite faire connaître les dérives autoritaires de la révolution russe et écrit pour différents journaux, dont une série de sept articles pour le New York World du et 26 mars au 4 avril.

Berkman n’était pas d’accord avec ces publications dans la presse commerciale.

“Son attitude m’a beaucoup blessée et nous en avons débattu pendant des jours. N’était-il pas plus important de savoir comment et quoi dire que où le dire? Sasha soutenait que cela n’était pas applicable dans ce cas. Tout ce que je pourrais écrire dans la presse capitaliste serait inévitablement utilisé par les réactionnaires contre la Russie et je serais, pour cette raison, censurée à juste titre par nos propres camarades.” 1

Priés de quitter la Suède, ils s’installent à Berlin, qui abritait une nombreuse communauté de réfugiés russes, sous le nom de Mr et Mrs. E. G. Kershner.

En décembre 1922, Goldman avait terminé son manuscrit, intitulé « Mes deux années en Russie »,qui sera publié le 26 octobre 1923. Lorsqu’elle en reçoit un exemplaire, elle découvre, à sa grande surprise, que le titre en est « Ma désillusion en Russie » et que les treize derniers chapitres ont été supprimés. Michael Cohn trouvera les fonds nécessaires pour publier les pages manquantes et la nouvelle édition, publiée en novembre 1924, est intitulée My Further Disillusionment in Russia.

Berkman, pour sa part, commence à travailler sur un manuscrit en janvier 1923 à partir de son journal minutieusement tenu à jour en Russie. The Bolshevik Myth sera publié en 1925. La vente limitée des deux ouvrages suffisait à peine à couvrir leurs besoins.

Tous les deux s’étaient investis dans différentes organisations ayant pour but d’aider les détenus politiques dans les prisons et les camps soviétiques. Berkman,qui avait assisté au congrès fondateur de l’Association Internationale des Travailleurs à Berlin, le 22 décembre 1922 devint le secrétaire du Relief Fund Committee – Comité du Fonds de secours. Il collecta notamment des documents et des témoignages pour l’édition d’un livre intitulé Letters from Russian Prisons.

En juillet 1924, Goldman se rend à Paris, via les Pays Bas. Elle y restera jusqu’à l’automne avant que de partir pour Londres. En Angleterre, elle retrouve la même hostilité envers sa dénonciation du régime soviétique dans les milieux radicaux et ceux qui partagent ses vues sont rebutés par sa réputation d’anarchiste.

Elle devait faire face à un autre problème : son passeport expirait en juin 1925. Le 27 juin, elle se maria avec James Colton, un mineur écossais qui travaillait dans les mines du Pays de Galles. Suite à ce mariage blanc, elle devint sujet de sa Gracieuse Majesté, mais surtout, pouvait maintenant se déplacer librement, si l’on excepte les États-Unis, où elle était interdite de séjour.

En octobre 1925, Berkman, après avoir difficilement obtenu ses papiers, s’installa à Paris où il vécut huit mois dans un hôtel, avant que de trouver une maison à Saint-Cloud où il restera cinq années.Il y fut bientôt rejoint par Emmy Eckstein dont il avait fait la connaissance à Berlin. Il gagnait un peu d’argent avec des traductions et recevait quelques aides financières des États-Unis.

Au printemps 1926, Goldman repéra une petite maison à Saint Tropez, où elle passa l’été. En octobre 1926, elle partit au Canada faire une tournée de conférences

En 1928, Berkman décida d’écrire un a abécédaire de l’anarchisme. Le livre parut en mai 1929 sous le titre Now and After, The ABC of Communist Anarchism. Il écrivit à Max Nettlau

“Pour la plupart des gens, nos idées sont totalement incompréhensibles. Il est aussi nécessaire de les réévaluer, de réexaminer beaucoup d’opinions de Bakounine, Kropotkine, et d’autres— tout cela à la lumière des questions pratiques soulevées par la révolution russe et du régime bolchevique.” 2

Le 18 février 1928, Emma revint en France après 16 mois passés au Canada, et, après un passage par Paris, elle revint à Saint Tropez pour écrire son autobiographie. Par la suite, elle put acheter la maison grâce à l’aide d’amis, dont Peggy Guggenheim, Theodore Dreiser, W. S. Van Valkenburgh, et son avocat Arthur Leonard Ross.

Living my Life fut publié en octobre 1931

Contrairement à Goldman, et sa citoyenneté britannique, le statut de Berkman était précaire. Il fut arrêté pour « propagande anarchiste » le 1er mai 1930 et expulsé vers la Belgique. De retour en France, il s’installa à Nice avec Emmy Eckstein. Il reçut un second avis d’expulsion en novembre 1930, puis un troisième le 28 juillet 1931. Il parvint finalement à obtenir un visa renouvelable tous les trois mois, en devant effectuer le voyage entre Nice et Paris.

Il écrit à l’avocat Morris Hillquit,

“Je vis sous la menace constante d’être expulsé sans raison ou sans préavis et cette situation est absolument insupportable. Je ne peux pas non plus me permettre financièrement le luxe de constants voyages entre Nice et Paris. Expulsé encore et encore, je dois disparaître de la surface de la terre mais je suis toujours là. Nulle part où aller mais en attendant le prochain ordre d’expulsion. Si je suis expulsé de France , je n’ai aucun endroit où aller. Aucun pays ne veut me délivrer un visa » 3

Cette bataille incessante affaiblissait la santé de Berkman. Il vivait principalement grâce à l’aide financière de son cousin, artiste désormais reconnu, qui avait changé son nom en Modest Stein.

Le retour aux États-Unis

L’Amérique manquait à Goldman. Des années durant,elle avait appel à des amis influents pour obtenir le droit d’y retourner, sans succès. Mais lors d’une tournée au Canada, fin 1933, elle avait fait une demande de visa. La chance voulut que Eleanor Roosevelt avait apprécié la lecture de Living My Life. Roger Baldwin, président de l’ACLU, soutenu par par des personnalités comme John Dewey, Sinclair Lewis, Margaret Sanger ne ménageait pas ses efforts. Il négocia avec le gouvernement américain les conditions draconiennes de l’obtention du visa : aucune conférence ou remarque de nature politique.

Elle traversa la frontière canadienne le 1er février 1934 et se rendit à Rochester où elle retrouva sa famille. Sa première apparition publique eut lieu à Manhattan, le 11 février où elle rendit un hommage à Kropotkine.

Mal organisée, sa tournée fut un échec financier. Son visa de trois mois expiré, elle retourna au Canada où elle continua ses conférences sur la littérature,le théâtre moderne, le contrôle des naissances et les menaces du nazisme et du fascisme. Elle quitta le Canada le 3 mai 1935 pour la France.

La santé de Berkman continuait à se détériorer. Il dut abandonner la traduction en anglais de l’ouvrage de Rudolf Rocker Nationalism and Culture. Il fut opéré de la prostate le 11 février 1936 puis subit une nouvelle opération le 24 mars et resta hospitalisé plusieurs mois.

Le 28 juin, il essaya de se suicider avec son revolver. La balle traversa un poumon et alla se loger dans l’estomac, mais il ne survécut pas à sa blessure.

ISSH Amsterdam

La dernière lettre de Alexandre Berkman à Emma Goldman.

Source : Life of an anarchist: the Alexander Berkman reader p 341

23 mars 1936,
Hôpital Pasteur Nice

Mon très cher loup de mer, copine la plus fidèle de toute une vie –

Je sais combien tu es compréhensive – donc tu me pardonneras le télégramme que je t’ai fait envoyer par Emmy 4. Il disait « Pas d’opération pour l’instant » Mais je vais devoir avoir ma seconde demain matin.

Je ne voulais pas t’inquiéter, très chère Em. A quoi cela aurait-il servi ? Tu t’apprêtes à partir pour le sud du Pays de Galles pour des conférences et la nouvelle de mon opération t’aurait effrayé. Alors, ma chère, tu comprendras et pardonneras.

Ils ont juste terminé les derniers examens avant hier, pour le sang, l’urine, etc, et maintenant le cœur, et tout est bon. Je me sens bien, fort, et tout se passera bien.

Je ne pouvais pas attendre pour l’opération, comme je l’avais prévu. Le Dr. Tourtou m’a examiné et m’a dit qu’elle devait être faite sans délai.

Ma très chère, je pense que tout ira bien et je ne suis pas du tout inquiet. Mais on ne sait jamais et donc, si quelque chose arrivait, ne soit pas trop peinée, ma très chère. J’ai vécu ma vie et je pense vraiment que quand quelqu’un n’a ni la santé ni les moyens de travailler pour ses idées, il est temps pour lui de quitter les lieux.

Mais ce n’est pas de cela que je veux parler aujourd’hui. Je veux juste que tu saches que mes pensées t’accompagnent et que je considère notre vie de travail et de camaraderie, couvrant une période d’environ quarante-cinq années, comme la plus belle et plus précieuse chose du monde.

C’est dans cet esprit que je te salue, chère fille loup de mer immuable, et puisse ton travail continuer pour apporter la lumière et la compréhension dans ce monde sens dessus-dessous qui est le nôtre. Je t’embrasse de tout mon cœur, toi, la femme et la camarade la plus brave, la plus forte et la plus sincère que j’ai connu dans ma vie .

Ton vieux copain, ami et camarade,

Sasha

P.S. Il est entendu, bien sûr, que tout ce que tu veux qui m’appartient est à toi. Mes carnets de notes, manuscrits, etc. Je te laisse faire selon ton jugement.
S

P.S.S. Je suis heureux que toi et Emmy soient parvenues à mieux vous comprendre. Elle a été merveilleuse avec moi et son dévouement sans limite.
S

Transmets mes dernières pensées à nos chers amis, Fitzie, Pauline [Turkel], Stella, Mods [Modest Stein], Minna Lowensohn, les Levey [Jeanne et Jay], Ben Capes et la famille, Harry Kelly, Ann Lord, et tous les autres.
S

Dis à mes camarades que je leur envoie mes salutations fraternelles. Puissent-ils continuer énergiquement le travail pour des jours meilleurs et plus radieux et un avenir de liberté, de raison et de coopération entre les hommes.


Note

1 Goldman, Living My Life, 928– 934, 937. Cité dans Avrich p.316
2 Berkman à Max Nettlau,  17 décembre 1926, Nettlau Archive, International Institute of Social History, Amsterdam.39 cité dans Avrich p340
3 Berkman à Morris Hillquit, 17 juillet 1931, Berkman Archive.Cité dans Avrich p.359
4 Emmy Eckstein, la compagne de Berkman

Sur Alexandre Berkman, voir entre autres :

The Bolshevik Myth (Diary 1920–1922)

Alexander Berkman, Le Mythe bolchevik. Journal 1920-1922, traduction de Pascal Haas, préface de Miguel Abensour et Louis Janover, Klincksieck Ed, coll. Critique de la politique,

Sur R&B En mémoire de Alexandre Berkman Vanguard Vol. 3, No 3 Août-Sept 1936.

Life of an anarchist : the Alexander Berkman reader Ed Gene Fellner Seven Stories Press.