« A nos camarades de partout » et « Suggestions pour un débat »

Alors qu’ils étaient en France, Goldman et Berkman ont participé aux débats qui ont agité le mouvement anarchiste de l’époque et notamment à celui autour de la Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes rédigé par un groupe d’exilés russes dont Piotr Archinov, Ida Mett, et Nestor Makhno et publié en juin 1926. La traduction française a été réalisée par Voline.

Le débat a tourné à la polémique, puis aux règlements de compte, comme en témoigne la lettre de Alexandre Berkman « A nos camarades de partout) ci-dessous.

Au-delà du débat polémique autour de la plate-forme, Goldman et Berkman avaient conscience des limites du mouvement anarchiste international. J’ai retrouvé et traduit ces documents sur le Libertarian Labyrinth de Shawn P. Wilbur. Une correspondance, que j’ai commencé à traduire, a suivi cette première lettre. J’ai retrouvé également des lettres supplémentaires qui laissent penser que quelques réunions ont eu lieu sans résultat concret. Goldman s’apprêtait à quitter Paris pour commencer la rédaction de Living My Life.

Les traductions de courriers échangés (ou extraits de lettres, certains passages d’échanges de nouvelles personnelles n’ayant pas un grand intérêt ici)  seront ajoutés peu à peu, excepté la correspondance avec Rudolph Rocker, en allemand, langue incompréhensible pour moi.

« A nos camarades de partout »

Texte original :To our comrades everywhere

Le mouvement anarchiste traverse aujourd’hui des temps très difficiles. La réaction l’emporte et, comme d’habitude, ce sont nos camarades qui souffrent des pires persécutions. En outre, la révolution russe et les évolutions d’après-guerre ont énormément semé de confusion parmi nos rangs: de nombreux problèmes cruciaux exigent une solution urgente. Cette situation demande la réflexion la plus sérieuse et la coopération la plus étroite de nos camarades où qu’ils se trouvent, pour résoudre les problèmes importants en question et permettre une plus grande clarté et activité au sein du mouvement.

Mais, au lieu d’un engagement sérieux exigée par notre cause, particulièrement en ce moment,nous voyons se manifester des tendances très opposées. Notre mouvement est déchiré par des antagonismes personnels, des incriminations et récriminations — le poison de personnalités mesquines et méprisables en dévore le cœur même et l’emplit de la saleté d’accusations et de dénonciations irresponsables. L’effet qu’a une telle atmosphère sur notre propagande et combien il détruit notre travail est évident .

C’est la situation qui se produit malheureusement dans divers pays, notamment en Allemagne, en Autriche et aux États-Unis. Mais ce fléau a particulièrement infesté les milieux de nos camarades russes en France, dans une mesure telle que nous ne pouvons pas rester plus longtemps silencieux. Nous devons dire ce que nous pensons dans l’intérêt de notre mouvement et nous appelons par conséquent nos camarades à aider à mettre un terme à la diffusion de cette peste virulente.

Nous faisons particulièrement allusion ici au cas du camarade Voline. Depuis plusieurs années, il a été victime de l’acharnement malveillant de M. Makhno, les divergences personnelles et la jalousie en étant les seules raisons. L’affaire a discrédité les cercles de réfugiés anarchistes russes à Berlin et à Paris pendant plusieurs années et a été extrêmement nuisible à notre propagande. Mais aujourd’hui, cette acharnement a culminé avec une diffamation scandaleuse du camarade Voline par Makhno. Dans une brochure récemment publié par celui-ci, en réponse aux accusations du bolchevique Kubanin contre les Makhnovistes, Makhno reprend l’accusation de Kubanin selon laquelle Voline est un renégat. De plus, les propres insinuations de Makhno à ce sujet laissent pratiquement apparaître Voline comme un espion.

Nous, les soussignés, condamnons sans réserve ces tactiques méprisables dans nos rangs comme contraires à nos principes,irresponsables et des plus injurieuses envers le mouvement. Tous parmi nous connaissent personnellement le camarade Voline; nous avons travaillé avec lui pendant de nombreuses années dans le mouvement. Nous le considérons comme l’un des plus fidèles et actifs des camarades et, en tant que homme, il a donné le meilleur de lui-même et toute son énergie à la cause de l’anarchisme. Nous connaissons son travail, des années durant, en Russie, en Amérique et dans différents pays européens, et nous appelons nos camarades, où qu’ils se trouvent, à n’accorder aucun crédit aux accusations sans aucun fondement contre lui, qu’elles proviennent de ses ennemis bolcheviques ou « anarchistes ». Plus: nous demandons avec insistance à nos camarades d’aider à mettre fin immédiatement à ces dénonciations viles et sans fondement envers nos meilleurs par des individus malveillants et irresponsables. Nous devons fermement exécrer de telles pratiques et débarrasser notre mouvement de cette peste pernicieuse.

Fraternellement,

Alexandre Berkman
Paris
novembre 1928.

Suggestions pour un débat

Texte original : Suggestions for Discussion

En 1928, Emma Goldman et Alexandre Berkman ont proposé une petite réunion d’anarchistes sympathisants — comprenant Goldman, Berkman, Max Nettlau, Rudolf Rocker, Luigi Fabbri, Marie Goldsmith, Sébastien Faure et Alexandre Shapiro — pour discuter de l’avenir du mouvement anarchiste. La rencontre devait être secrète, même envers la plupart des camarades anarchistes. Ils diffusèrent une liste de “Suggestions pour un débat,”, demandant des réponses de qui ne pourraient pas y assister et de possibles modifications à inclure dans la discussion. – Shawn P. Wilbur

Il me semble que notre vieille littérature anarchiste pro-révolutionnaire a cessé de répondre aux questions de notre temps. Sans entrer déjà dans le débat pour savoir si la littérature anarchiste s’est montrée adéquate avec les applications pratiques de nos idées, la question est de savoir maintenant si le temps n’est pas venu pour une interprétation nouvelle et plus populaire de nos idées, particulièrement à la lumière de la guerre mondiale, de la révolution russe et des évolutions sociales décisives à venir.

Je pense qu’avec le fait généralement admis de la faillite du socialisme, de la conviction croissante de l’échec du bolchevisme et de la dictature du parti révolutionnaire, les possibilités pour la propagande anarchiste se sont considérablement élargies. Les gens demandent maintenant ce qu’est réellement l’anarchisme; ils veulent une présentation de nos idées qu’ils peuvent clairement comprendre; ils veulent savoir comment cela fonctionne et comment y parvenir.

Aujourd’hui, pouvons-nous nous référer à l’ancienne littérature anarchiste avec l’espoir d’y trouver une réponse claire et directe à leurs questions pressantes? Personnellement, je ne le crois pas.

A partir de ces considérations, brièvement résumées ici, je suis arrivé à la conclusion que, dès maintenant, l’urgence absolue est une nouvelle littérature anarchiste basée particulièrement sur les récents événements; la guerre, la révolution russe, ainsi que les dernières évolutions du capitalisme et les nouvelles formes adoptées à l’échelle mondiale par l’industrialisme.

L’esprit fondamental de cette nouvelle littérature doit traiter principalement des sujets suivants:

1. L’attitude anarchiste envers la vie moderne, sous ses aspects politiques, industriels, agricoles et sociaux;

2. la question de la propagande anarchiste aux vues de l’évolution nouvelle du capitalisme et de celle de la relation entre capital et travail;

3. la phase moderne du capitalisme justifie – t’elle l’ancienne conception socialiste et anarchiste de la signification de la révolution sociale?

4. cette ancienne conception est -elle sujette à révision? N’avons-nous pas trop mis en avant l’aspect destructif de la révolution au détriments de ses phases constructives?

La nouvelle nature et l’inter-relation entre les aspects destructifs et constructifs de la révolution.

5. a) la nature d’une révolution anarchiste, ou, au moins, d’une révolution inspirée par l’esprit et les idées anarchistes;

b) la question des partis politiques, de la dictature et de l’État dans la révolution;

6. la place des syndicats et le rôle de l’anarcho-syndicalisme dans la révolution;

7. la manière et les méthodes révolutionnaires selon les principes anarchistes pour parvenir à la société anarchiste;

8. les possibilités et les moyens pour commencer MAINTENANT le travail éducatif et préparatoire de motivation en vue d’une révolution selon les principes et idées anarchistes;

Comment prévenir la répétition de l’expérience bolchevique lors de la prochaine révolution?

9. la nouvelle littérature traitant de ces sujets dans un langage direct, concis et populaire.

Le texte ci-dessus n’est qu’une esquisse générale des questions pouvant être discutées, quelques suggestions préliminaires.

Il est demandé à chaque camarade recevant cette ébauche d’ajouter leur suggestions et sujets devant être repris lors d’une réunion PRIVÉE d’un petit nombre de camarades l 15 mai. L’endroit sera annoncé plus tard.

Veuillez envoyer vos suggestions ou questions supplémentaires au soussigné, dans les meilleurs délais.

Considérez, s’il vous plaît, cette lettre et invitation comme strictement confidentielles.

Fraternellement,

NDT : La traduction a été légèrement modifiée de celle de Shawn


CORRESPONDANCE

[Emma Goldman à Max Nettlau]

Paris, 2 avril 28

Cher camarade,

Je t’ai écrit il y a quelques jours. Mais nous avons eu une petite réunion chez moi. Fabbri, A.B et deux autres camarades étaient présents. J’ai entrepris le projet d’une petite réunion de dix ou douze camarades dans le but de certaines révisions de nos idées et tactiques, ou, à défaut de révisions, au moins de nouvelles interprétations à la lumière des événements depuis 1914. Fabbri et A.B sont d’accord sur l’importance d’une telle réunion qui pourrait nous aide à en finir avec le chaos et la confusion dans nos rangs. Ils ont aussi convenu que la présence de Rocker et de quelques autres qui assisteront au Congrès syndicaliste ainsi que votre séjour en Espagne nous seraient utiles.

Nous pensons que Paris serait l’endroit logique puisque la plupart des camarades invités à la réunion habitent ici, Fabbri, Goldsmith, Faure, Shapiro, Berkman et moi-même. Mais pourrez vous, Rocker et vous venir ici? Comme vous avez dit que tu te rendais en Espagne, tu obtiendras sûrement un visa de transit pour la France. Ce serait bien si tu pouvais combiner ton passage avec la réunion. Nous aimerions qu’elle ait lieu autour du 20 mai, avant que ne débute le Congrès syndicaliste à Liège.

J’aimerais savoir ce que tu penses de cette initiative et si il t’est possible d’être parmi nous? La réunion sera privée et seulement quelque-uns de nos camarades y assisteront. En fait, nous ne voulons qu’aucun camarade français n’en sache rien, à l’exception de Faure, peut-être le Dr Pirerrot [Marc Pierrot?] et Pouget. Mais nous ne les mettrons au courant qu’au dernier moment parce que les camarades français parlent trop et sont tout simplement incapables de garder pour eux des choses importantes..

Quoi qu’il en soit, écris-moi par retour du courrier. Ce sujet me tient tellement à cœur que si la réunion ne peut pas avoir lieu ici, quelques-uns d’entre nous iront soit en Belgique ou en Suisse pour vous rencontrer, toi, Rocker et Bertoni. Mais ce serait préférable que cela ait lieu ici.

En espérant avoir de tes nouvelles bientôt.

Affectueusement

E. G.

[Emma Goldman à Rudolf Rocker]

Paris, 2 avril 28

Cher, cher Rudolfchen,

[EG répète presque mot pour mot la présentation du projet à R. Rocker. Elle parle des difficultés à gagner sa vie pour les militant-es anarchistes]

Que toi, le seul vrai moteur de notre mouvement en Allemagne, doivent retourner au travail physique pour gagner sa vie, dépasse l’entendement. Et pourtant c’est le sort qui attend tous ceux d’entre nous de la vieille génération. Pour gagner ma vie dans un travail physique, il faudrait que je reprenne un travail de sage-femme, ce que je répugne à faire, ou d’infirmière, qui est payé une misère en Europe . Quant à Alex, que pourrait-il faire?…Sa situation est pire que la mienne… N’est-il pas tragique de voir que notre mouvement déjà si pauvre intellectuellement, ne soutient pas les rares dont il dispose ?…Je peux seulement espérer, cher Rudolf, que tu n’auras pas besoin de retourner aux pinceaux. Mais je sais trop bien que cela serait préférable plutôt que de dépendre sur nos prétendus camarades.

[EG fait ensuite un descriptif peu amène du mouvement anarchiste]

Ce que tu dis au sujet de notre mouvement des scories dans notre mouvement n’est que trop vrai. Nous sommes sûrement frappés de malédiction avec leur transfuge des autres groupes sociaux. J’ai réfléchi aussi au pourquoi ils rejoignaient notre mouvement. Est-ce parce que nous n’avons pas mis assez l’accent sur le sens des responsabilités? Or parce que nous l’avons trop mis sur l’individu? Qu’en est-il? …

Quant à la situation à Freedom, elle est assurément affreuse. Et encore plus affreux le fait que des gens comme Turner, Mme Tcherkesov, Wees et d’autres du groupe d’origine crachent leur venin contre Keell. Quand j’étais en Angleterre, j’ai fait de mon mieux pour essayer de les rassembler, pour leur faire prendre conscience qu’il était stupide de continuer une querelle alors même que nos adversaires communs avaient fait la paix. Mais cela n’a été d’aucune aide….Il me semble que les anarchistes sont plus violents dans leur haine que les personnes ayant d’autres opinions. Je suis incapable d’expliquer pourquoi…

Traduction R&B