3.L’assassinat du président McKinley 1901-1906

De janvier à mars 1901, Goldman reprend un travail d’infirmière. Puis de avril à juillet, elle organise une tournée de conférences qui la conduit à Philadelphie, Lynn, Boston Pittsburgh, Cleveland, St. Louis, Chicago, Spring Valley,

Début septembre, elle rend visite en prison à Alexandre Berkman qu’elle n’a pas vu depuis neuf ans

L’assassinat du président McKinley

Leon Czolgosz, est né en 1873 de parents polonais immigrés, dans le Michigan in 1873. Il avait travaillé pendant un temps comme mécanicien dans un moulin à Cleveland, avant que de quitter son travail pour s’installer dans la ferme familiale près de Warrensville, dans l’Ohio.

En août 1901, il se rend à Buffalo, où il achète un revolver à barillet calibre 32.

The San Francisco Call 07/09/1901

L’après-midi du 6 septembre 1901, le président McKinley donne une réception publique au Temple de la Musique, dans le cadre de l’Exposition pan-Américaine. Czolgosz se place dans la longue file des personnes attendant de errer la main au président, son revolver caché dans un mouchoir qui ressemblait à un bandage sur sa main. Arrivé devant McKinley, Czolgosz brandit le revolver et tire deux balles à bout portant. Grièvement blessé, le président meurt le 14 septembre.

Le procès de Czolgosz s’ouvre le 23 septembre 1901 et est expéditif. L’avocat de la défense, Loran Lewis, n’appelle aucun témoin, et insiste sur le refus de Czolgosz de parler et de coopérer avec ses défenseurs. Il ne pose qu’une seule question : Si Czolgosz est sain d’esprit c’est un meurtrier. Si il est fou, il doit être acquitté et interné. Le jury ne prend qu’une demi-heure pour décider de la culpabilité. Le 26 septembre, Czolgosz est condamné à mort. Il est exécuté par électrocution, le 29 octobre 1901.

czolgoszLeon Czolgosz

Czolgosz était-il anarchiste? Il se revendiquait comme tel. A la question du procureur Thomas Penney qui l’interrogeait sur ses motivation, après son arrestation, il répond : « Je suis anarchiste, un disciple de Emma Goldman ». Mais, en même temps, il innocente Goldman de toute implication dans la préparation de l’attentat.

“Je n’ai pas d’amis proches — personne pour m’aider ? J’étais absolument seul. J’ai connu Emma Goldman et quelques autres à Chicago et j’ai entendu parler Emma Goldman à Cleveland. Aucune de ces personnes ne m’a jamais dit de tuer qui que ce soit. Personne ne me l’a dit, je l’ai fait de moi-même.Emma Goldman, dans sa conférence n’a pas dit que les dirigeants devaient être assassinés. Elle n’a pas mentionné les présidents, seulement les gouvernements, dans lesquels elle n’avait pas confiance. Elle ne m’a pas dit de tuer McKinley. J’ai décidé de le faire . . . [parce que] McKinley parcourait le pays en clamant la prospérité alors qu’il n’existe pas de prospérité pour les pauvres gens.” 1

Malgré les dénégations de Czolgosz, pour la presse et les autorités, la thèse du complot ne fait aucun doute, avec, comme principaux accusés, le groupe anarchiste de Chicago et Emma Goldman.

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En réalité, la vérité est plus simple, mais ne pouvait satisfaire  ni la presse, avide de sensationnel, ni les autorités désireuses de frapper le milieu anarchiste.

Czolgosz avait rencontré EG deux fois, la première lors d’une conférence qu’elle avait donné à Cleveland,la seconde où il lui avait rendu visite à Chicago où elle séjournait chez Abe et Mary Isaak . Il s’y était présenté sous le nom de Fred Nieman, alors que Emma Goldman s’apprêtait à quitter Chicago pour New York. Czolgosz l’accompagna à la gare avec Max Baginski, Hippolyte Havel et Abe Isaak. Ce dernier discuta avec lui, une fois Goldman partie. Le prétendu Nieman lui dit qu’il avait été un socialiste à Cleveland et qu’il avait été initié à l’anarchisme lors d’une conférence qui y avait donné Goldman le 5 mai. Il était venu à Chicago pour découvrir « les sociétés secrètes » anarchistes disait-il.

Nieman/ Czolgosz avait rendu visite à tous les anarchistes de la ville qu’il avait pu trouver, s’enquérant du « mot de passe ». Il avait de même à Cleveland en mai, où il avait montré un intérêt obsessionnel pour les « sociétés secrètes » , demandant si les anarchistes prévoyaient des attentats. Son comportement était si bizarre que un avertissement fut publié dans le numéro de septembre de Free Society , donnant la description de Nieman/ Czolgosz et avertissant qu’il pourrait s’agir d’un indicateur.

Elle raconte dans « Vingt neuf octobre 1901 » comment elle a appris l’assassinat de McKinley et les accusations de complicité portées contre elle, puis son départ pour Chicago où elle est hébergée dans un premier temps chez Max et Millie Baginski, puis chez Charles G. Norris – fils de pasteur et étranger au milieu anarchiste – et sa femme. Ceux-ci, absents, lui avaient donné une clé. Elle est arrêtée dans l’appartement le lendemain, conduite au poste de police et longuement interrogée.

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Elle est incarcérée puis relâchée le 24 septembre, faute de preuves, tout comme les autres anarchistes arrêtés, dont Abe Isaak.

Mais la mort de McKinley déclenche une hystérie collective contre les anarchistes, largement encouragée par la presse.

A New York, les locaux du journal Fraye Arbeter Shtime sont saccagés par une foule en colère, même si Saul Yanovsky, son éditeur, avait dénoncé l’attentat.

Une autre victime collatérale de l’affaire fut Johan Most. La veille de l’attentat contre McKinley, son journal Freiheit publie un essai d’un radical allemand, Karl Heinzen, intitulé « Meurtre contre Meurtre« , écrit en 1849 et traitant de la violence politique. En apprenant l’attentat le lendemain, Most demande à ce que le journal soit retiré de la circulation, mais un exemplaire est déjà entre les mains de la police, qui l’arrête pour « trouble à l’ordre publique » et « outrage à la décence publique ». Il écope d’une année de prison à Blackwell’s Island, son troisième séjour entre ces murs.

SF callSan Francisco Call 25 sept 1901

vengeanceSan Francisco Call 11 sept 1901

Si Emma Goldman continue à soutenir Czolgosz, les milieux anarchistes sont divisés. Beaucoup pense que son acte n’a fait que causer du tort à leur cause. Parmi ceux-ci, et à la surprise de Goldman, Alexander Berkman, emprisonné pour sa tentative d’assassinat sur Henry Clay Frick, qui lui écrit :

« Je ne pense pas que cet acte était terroriste et je doute qu’il a eu un rôle éducatif parce que la nécessité sociale de sa réalisation n’était pas manifeste. [McKinley] n’était pas un ennemi direct et immédiat du peuple. Les méthodes drastiques telles que la violence ne devraient être envisagées qu’en dernière extrémité et le combat devrait être menée dans le domaine économique plus que politique. C’est pourquoi je considère mon acte beaucoup plus significatif et ayant une plus grande valeur éducative que celui de Leon. Il était dirigé contre un oppresseur réel, tangible, considéré comme tel par les gens.” 2

Une conséquence directe de l’acte de Czolgosz sera le vote de l’Anarchist Exclusion Act, le 3 mars 1903, qui interdit l’entrée aux États-Unis des « anarchistes ou personnes qui croient ou prônent le renversement par la force ou la violence du gouvernement des États-Unis ou de tout gouvernement ou de toutes formes du droit, ou l’assassinat d’agents de la fonction publique ».

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Ironie de l’histoire, outre l’exclusion des immigrants anarchistes, la loi autorise la déportation de ceux déjà admis aux États-Unis, mais qui se révèlent être des anarchistes. Le geste de Czolgosz, que Goldman refusera de condamner, est à l’origine de la loi qui provoquera son expulsion 18 ans plus tard.

Profondément affectée par l’exécution de Czolgosz et l’hystérie populaire, contre sa propre personne, en premier lieu, déclenchée par la mort de McKinley, Emma Goldman se met en retrait du mouvement anarchiste, cesse ses conférences et adopte le pseudonyme de E. G. Smith. Elle travaille comme infirmière, tout en effectuant des travaux de couture à son domicile.

Mais elle est devenue désormais aux États-Unis l’incarnation de l’anarchisme, autant dire du mal.

Le moral de Goldman fut encore plus affecté par le décès de Kate Austin, le 28 octobre 1902, une journaliste anarchiste qui avait collaboré à de nombreuses publications Lucifer, The Firebrand et Free Society, et avec qui elle était devenue amie. Par deux fois, en 1897 et 1899, elle avait séjourné chez les Austin, dans le Missouri, lors de tournées de conférences. A cela s’ajouta la mort de Ed Brady en avril 1903.

Après presque une année de retrait, Goldman reprit progressivement ses apparitions publiques, sous constante surveillance policière, et se remit à écrire des articles. Fin 1902, après avoir logé dans divers appartements, elle trouva un logement fixe dans la Treizième Rue Est où elle restera plusieurs années.

En octobre 1903, elle organisa une tournée de conférences pour John Turner, un anarchiste anglais, dont elle avait fait la connaissance à Londres en 1895. Sa première apparition eut lieu le 23 octobre au Murray Hill Lyceum de New-York. Il fut arrêté par la police dès la fin de son discours pour violation du Alien Immigration Act, que le Congrès avait voté le 3 mars. Il fut le premier anarchiste à en être victime et fut emprisonné à Ellis Island. Goldman organisa sa défense, obtenant le soutien de la Free Speech League, – Ligue pour la Liberté d’Expression – fondée le 1er mai 1902 et qui deviendra en 1920, la American Civil Liberties Union – ACLU.

A l’initiative de la Ligue, le cas de Turner fut soumis à la Cour Suprême en avril 1904. Celui-ci avait été libéré sous caution après plus de quatre mois de détention et avait repris sa tournée de conférences. La Cour Suprême confirma la décision d’expulsion. Turner fut de nouveau arrêté et expulsé le 30 avril 1904.

Pendant dix huit mois, elle servit de manager à une troupe de théâtre, dirigée par Pavel Orleneff et Alla Nazimova, qui ouvrirent une salle dans la Troisième Rue Est. Elle avait abandonné son travail d’infirmière et au départ de la troupe pour la Russie, elle ouvrit un salon de massage faciale et du cuir chevelu, technique qu’elle avait appris à Vienne, toujours sous le nom de Emma G. Smith. Elle le ferma en avril 1906, après avoir remboursé son emprunt auprès de Bolton Hall, un avocat proche des milieux progressistes qui lui avait avancé l’argent.

Entre temps, le 19 juillet 1905, Berkman avait été transféré du Western Penitentiary, à la Allegheny County Workhouse, où il devait passer dix mois avant sa libération.

La workhouse – une prison servant de centre de « rééducation » par le travail, s’avéra pire encore que le pénitencier dans lequel Berkman avait passé presque treize ans. « L’existence dans la workhouse [était] un cauchemar de cruauté, infiniment pire que les aspects les plus inhumains du pénitencier. » 3 Berkman y travailla dans un atelier de fabrique de balais.

En mars 1906 paraît le premier numéro de Mother Earth

Johann Most meurt le 17 mars

Le 18 mai 1906, Alexandre Berkman est libéré « Il avait été emprisonné à vingt-et-un an, jeune homme à l’état brut, tempétueux,sans expérience et il en ressortait à trente-cinq ans, adulte réfléchi. » 4

Mais si Berkman avait été profondément transformé par son expérience carcérale, ses conviction anarchistes étaient plus affirmées que jamais. C’étaient elles, disaient-il, qui l’avait soutenu pendant toutes ces années.

Sa première destination fut Detroit, pour rendre visite à Carl Nold, Goldman était en tournée de conférences dans le nord de l’état de New-york et au Canada. Elle vint le rejoindre quelques jours chez Nold et retrouva un homme profondément traumatisé, doutant du sens de son existence et de son avenir, presque suicidaire.

Il fit sa première apparition publique à Detroit le 22 mai avant de quitter la ville le lendemain pour Chicago et commencé une série de réunions publiques avec Goldman. La première eut lieu au Metropolitan Hall le 23 mai. Puis il s’installèrent au domicile de Goldman à New-York.


Notes:

1. A. Wesley Johns, The Man Who Shot McKinley (South Brunswick, N.J.: A. S.Barnes, 1970), cité dans  Paul Avrich, Karen Avrich Sasha and Emma. The anarchist odyssey of Alexander Berkman and Emma Goldman The Belknap Press of Harvard University Press 2012

2. Berkman à Goldman, 20 décembre 1901, Prison Memoirs, cité dans Avrich op.citée

3. Alexander Berkman, Prison Memoirs of an Anarchist (New York: Mother Earth Publishing, 1912), 474– 476. cité dans Avrich p. 181.

4. Avrich Ibid p.183.

Emma Goldman a écrit également un article dans Free Society de octobre 1901 intitulé The Tragedy at Buffalo où elle prend la défense de Leon Czolgosz

Liens externes :

McKinley assassination ink

Source coupures de presse

The Library of Congress. Chronicling America