Emma Goldman et Mujeres Libres

“Mujeres Libres, fondées en 1936, a été le premier mouvement de femmes de la classe ouvrière à défendre à la fois les causes révolutionnaires et féministes sur un pied d’égalité. Elles étaient en fait la première organisation de masse de femmes à essayer de mettre l’anarcha-féminisme en pratique » 1

En Espagne comme ailleurs, comme l’écrit Margaret Marsh :

“Les femmes anarchistes n’étaient pas des propagandistes à succès. Leur création et élaboration d’une idéologie qui plaçait le mariage et la famille nucléaire au centre de leur analyse de la subordination féminine recevait peu d’attention favorable en dehors du mouvement anarchiste et suscitait généralement l’hostilité en son sein” 2

Constatation partagée par Martha A. Ackelsberg :

« Mais la subordination des femmes restait, au mieux, une préoccupation périphérique du mouvement anarchiste dans son ensemble. La plupart des anarchistes refusaient de la reconnaître et peu d’hommes souhaitaient abandonner le pouvoir sur les femmes dont ils jouissaient depuis si longtemps. Comme le secrétaire national de la CNT l’écrivait en 1935, en réponse à une série d’ articles sur la question féminine : “Nous savons tous qu’il est plus agréable de commander que d’obéir…. Il se passe la même chose entre la femme et l’homme. L’homme est plus satisfait d’avoir une servante pour lui faire la cuisine et la lessive …. Voilà la réalité. Et, face à cela, c’est rêver que de demander aux hommes d’abandonner leurs privilèges” 3

Tout réunissait donc Mujeres Libres et Emma Goldman qui écrivait à Harry Kelly en mai 1936 :

« Il y a l’éducation et l’émancipation des femmes, la nouvelle approche de l’enfant, des questions quotidiennes de santé . Tout cela a été tristement négligé par nos camarades…. On ne deviendra une force dans le combat anti-fasciste que lorsque l’on sera libérée des superstitions de la religion, de la norme à deux vitesses de la moralité – à ce moment-là seulement, nous serons capables et dignes d’aider à construire une société nouvelle libre, ou chaque homme, femme et enfant, sera réellement libre ». 4

En outre, des essais de Goldman avait été traduits et publiés en espagnol dans la presse anarchiste dans les années 1920 et 1930

En avril 1936, Mercedes Comaposada envoya une lettre à Emma Goldman lui demandant sa contribution sous forme d’un article pour la revue qu’elles allaient publier :

lett comaposada

“Quelques anarchistes espagnoles sommes en train de réaliser une idée intéressante : la publication d‟une revue intitulée MUJERES LIBRES- Femmes Libres‟- avec une finalité captation prés de la femme, de l’intéresser dans des thèmes et situations auxquels elle n’a pas pensé jusqu‟à présent, ou elle l‟a fait sans une orientation propre. Notre propos est d’éveiller la conscience féminine vers des idées libertaires, dont l’immense plupart des femmes espagnoles-très retardées sociale et culturellement- n‟ont pas la plus légère connaissance. Nous prions ta collaboration- Notre pénurie ne nous permettra pas rétribuer- avec la thème libre…. Nous espérons que tu verras bien notre pétition pour les femmes espagnoles, puisque personne n’a pas jusqu‟à présent, montré aucun intérêt noble dans nos organisations.” 5

Le 24 avril 1936, Goldman répond à Comaposada en anglais:

« Je vous félicite, chère camarade, pour votre décision d’émanciper les femmes espagnoles. J’avoue que, lorsque je suis allée en Espagne en 1929, j’ai été choquée par le sous-développement culturel des femmes, leur soumission à l’église et aux hommes de leur vie; pères, frères et maris. Il m’a semblé que les femmes espagnoles vivaient encore terriblement sous le joug de la norme à deux vitesses concernant la moralité des hommes et des femmes et que leur esclavage comme simples servantes domestiques et mère-porteuses des masses espagnoles, ne laissent aucun espoir d’obtenir leur libération sociale et économique, tant qu’elles n’auront pas suffisamment progressé pour occuper leur place aux côtés des hommes dans la lutte révolutionnaire pour l’émancipation envers l’esclavage salarial » 6

Le 20 mai 1936, Mercedes Comaposada, Lúcia Sánchez Saornil et Amparo Poch y Gascón publièrent le premier numéro de la revue Mujeres Libres. La revue publiera 13 numéros de 1936 à 1938.

Mujeres Libres fut la première organisation de femmes anarchistes à demander son autonomie.L’organisation désirait être reconnue par la CNT sur un pied d’égalité de la même manière que l’étaient les autres composantes du mouvement libertaire espagnol – la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI) et la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires (FIJL)

L’opposition à cette autonomie n’était pas que masculine. Federica Montseny, qui pensait pourtant que « l’aspect mental des idées reçues sur les sexes … persistera dans la période post-révolutionnaire « ,7 mais n’en était pas moins opposée à une organisation autonome.

En Angleterre, Goldman diffusait le journal Mujeres Libres

« Il est très difficile d’être aussi loin de vous. Particulièrement lorsqu’on veut mener une grande campagne en faveur de vote lutte…. J’ai reçu les exemplaires de Mujeres Libres, je vais les mettre en vente lors de l’exposition en espérant que quelques espagnols viennent. Mais pour écrire pour vous en ce moment, c’est impossible. Je n’en ai pas le temps » 8

Le 30 juillet 1937, Mercedes Comaposada écrivait de nouveau à Goldman dans son mauvais français

credencia mujeres libresSource IISH Amsterdam Mercedes Comaposada à Emma Goldman, Juillet 30, 1937
Reel 43.

L’organisation s’est fédérée et le premier congrès national eut lieu en août 1937, rassemblant 90 groupes locaux.

Mujeres Libres agissait dans tous les domaines de l’émancipation des femmes, en particulier la lutte contre la prostitution et créèrent les Liberatorios de prostitución en 1937

« Ces maisons de libération étaient conçues comme une étape transitoire vers la ‘réadaptation sociale’ des prostituées pour une nouvelle vie, une nouvelles société et un travail. Ces maisons étaient des centres de réhabilitation où les « mercenaires de l’amour » recevaient un traitement global consistant en des soins médicaux, une psychothérapie et une formation professionnelle centrée sur un apprentissage dans le commerce  » 9

L’organisation se préoccupait également de l’approvisionnement des réfugiés:

« Au printemps 1938, la malnutrition chronique provoqua des épidémies qui accablèrent la population adulte de Madrid. D’autres régions sur la ligne de front des tranchées, comme les Asturies, le Pays Basque et l’Aragón souffrirent immédiatement d’une pénurie d’approvisionnements. Le manque de vivres et la faim frappait toute la population civile du front dès l’automne 1936. » 10

Début 1938, Goldman commença à organiser une exposition de Mujeres Libres à Londres. L’argent collecté serait envoyé à Mujeres Libres comme soutien financier pour aider les réfugiés. Mercedes Comaposada exprima sa gratitude à Goldman pour un tel projet. Elle écrivait en français:

“Tu travailles toujours pour notre cause avec l’enthousiasme magnifique et l’activité qui te sont habituels. Elle nous a appris aussi que tu as le beau projet d’organiser une exposition Mujeres Libres. Nous en sommes enchantées et nous nous donnons déjà à la tache de préparer tout le meilleur matériel que nous pouvons réunir…. Nous voudrions profiter ce matériel pour répéter leur exhibition a divers lieux, en Espagne et en dehors.” 11

Goldman était moins enthousiaste, comme  elle l’écrit dans une lettre du 4 juin 1938 à Lucía Sánchez Saornil:

« Nous avons sacrément travaillé. Nous n’avons négligé aucune occasion pour présenter le SIA aux masses anglaises; mais, sans vouloir me répéter, je peux seulement te dire que c’est un travail acharné que de faire quelque chose pour le SIA ou la CNT dans ce pays. Quant à la tournée au Canada, ce serait important pour notre cause en Espagne…. Pour cela j’aurai besoin d’une accréditation de la SIA pour le Canada et les USA, bien que je ne suis pas du tout sûre de pouvoir y entrer » 12

Ou encore le 7 juin,

« Nos expositions n’ont pas rencontré un grand succès alors que les frais engagés étaient considérables…. Le retour n’en recouvrait même pas la moitié…. Ma seule consolation est que j’essaie de sensibiliser de toute ma force et de toute mon âme les ouvriers britanniques et de leur montrer la contribution réellement importante de Mujeres Libres à la lutte pour la liberté à travers le monde entier. » 13

Néanmoins l’aide arrivait jusqu’à l’Espagne:

“La première nouvelle que j‟ai eu de toi, c‟est splendide: un magnifique ensemble de vivres que SIA 14 m’a donné de ta part. Comme tu sais bien quelle est notre situation à cet égard, je n’ai pas besoin de t‟exprimer la valeur reel, symbolique et sentimental de ton fraternal souvenir. Je t’en remercie bien….J’ai le plaisir de te communiquer qu‟à notre Granja [ferme] on opère à présent une grande transformation. Elle est patrociné [gérée] par notre 26 División, et on y fait de nouvelle installations…. Elle s’appelle à présent « Granja Emma Goldman‟. Nous t’en enverrons des photographies” 15

En octobre 1938, lors du Congrès du Mouvement Libertaire, qui rassemblait la CNT, La FAI et la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires – FIJL, Mujeres Libres ne fut pas autorisé à créer une quatrième branche autonome , sous le prétexte officiel que ‘l’anarchisme n’admettait aucune différence entre les sexes et qu’une organisation de femmes serait une source de désunion et d’inégalités au sein du mouvement libertaire.’ ” 16 Par la suite, Mujeres Libres ne reçut plus de soutien financier de la CNT et tous ses locaux furent saisis.

Lucía_Sánchez_Saornil_&_Emma_GoldmanLucía Sánchez Saornil (à droite) avec Emma Goldman

La retirada

Mujeres Libres fut dissout en février 1939 et en mars la défaite des républicains était consommée. Comme un demi million d’anarchistes espagnols exilés dans différents pays, ses cofondatrices trouvèrent refuge en France, à Perpignan,où elles ne purent continuer qu’un court instant leurs activités avant que d’être isolées dans un petit village. Lucía Sánchez Saornil informe Goldman de leur situation :

« On ne nous a pas autorisé à rester à Perpignan, où nous pouvions, au début travailler avec efficacité à l’évacuation des femmes et des enfants de nos colonies. Le 10 février, tous nos camps ont évacués et les enfants, avec l’aide de la Fédération des Comités Espagnols de Perpignan, ont été placés dans des familles, jusqu’à ce que, soudainement, les autorités françaises interdisent toutes nos activités. Ils ont fermé le foyer que nous avions improvisé ainsi que nos centres, et nous ont mis à la rue …. De Perpignan, où nous étions sous la menace d’une arrestation, nous sommes allées à Paris, mais nous n’avons pas été autorisées à y rester et nous avons été envoyées à Lagny, un petit village à 24 km de la capitale. Nous espérons être autorisées à y rester, bien que nous avons enfreint la loi puisque nous travaillons pour la SIA française » 17

Elle poursuivait :

« Actuellement, notre besoin le plus urgent est la solidarité de tous…. Tu n’as pas besoin de repousser davantage ton voyage au Canada. Peut-être même que tu peux y trouver une aide en faveur de nos camarades exilés non-combattants …. » 18

Dans la même lettre, elle exprimait le désir de quitter la France

“A présent, tous nos efforts consistent à trouver si il existe une possibilité de trouver refuge dans d’autres pays, particulièrement en Amérique du Sud, par souci d’échapper à cet enfer français » 19

En avril 1939, Emma Goldman se rendit au Canada pour continuer la collecte de fonds en faveur des réfugiés espagnols. Les cofondatrices de Mujeres Libres étaient toujours réfugiées en France et leurs communications avec le réseau anarchiste avaient été restreintes. Il n’y eut plus alors d’échanges de lettres entre Mujeres Libres et Goldman.

Suceso Portales et Sara Berenguer fondèrent la revue Mujeres Libres de España à Londres en 1964, qui publia 47 numéros.


Notes :

 

L’Hommage de Mujeres Libres à Emma Goldman

Mujeres Libres, Barcelona, Fall 1938. Archivo Historico Nacionál de Salamanca

« La fabuleuse révolutionnaire anarchiste Emma Goldman, qui a consacré sa vie aux luttes libertaires à travers le monde , est venue en Espagne vivre et partager notre combat et nos problèmes politiques et sociaux. Elle n’est pas venue en hâte, comme une touriste,au contraire de beaucoup d’autres visiteurs qui regardaient avec réprobation nos villes en ruine; elle est venue déterminée à vivre avec nous, prenant à cœur tous nos besoins, nos dangers et notre détermination immuable.Elle a fait tout son possible pour notre propagande en travaillant à travers toute l’Europe,allant même jusque au Canada » 20

1 Mary Nash, Defying Male Civilization: Women in the Spanish Civil War, (Colorado: Arden Press, 1995), 80-81. cité dans « Strong we make each other » : Emma Goldman, the american aide to Mujeres Libres during the spanih war 1936-1939 Göksu Kaymakçıoğlu,  p 3

2 Margaret Marsh, Anarchist Women, 1870-1920, (Philadelphia: Temple University Press, 1981), p 100. cité dans « Strong we make each other » p.6

3 « Séparées et égales » ? Mujeres Libres et la stratégie anarchiste pour l’émancipation des femmes Martha A. Ackelsberg

4 Emma Goldman à Harry Kelly, 5 mai 1936, Vision on Fire Emma Goldman on the Spanish Revolution David Porter AK Press Edinburgh, Oakland, West Virginia 2006 Second Edition 256-257.

5 Tel que reproduit, moins quelques fautes d’orthographe et/ou syntaxes Mercedes Comaposada à Emma Goldman, 17 Avril 1936; microfilm, reel 68, EG Papers Project, University of Berkeley, California.

6 Emma Goldman à Mercedes Comaposada, 24 Avril 1936. Reel 37 cité dans « Strong we make each other »

7 Shirley Fay Fredricks, « The Social and Political Thought of Federica Montseny, Spanish Anarchist,1923-1937 » Ph.D. diss., University of New Mexico, 1972, 130. cité dans Federica Montseny and Mujeres Libres: Two approaches to women emancipation based in spanish anarchism Gretchen A. Bowder p10

8 Emma Goldman à Mercedes Comaposada, 18 février 1937; microfilm, reel 39, EG Papers Project, University of Berkeley, California. Cité dans « Strong we make each other » p. 63

9 Mary Nash, Defying Male Civilization, 163. cité dans « Strong we make each other » p.79

10 Nash, 144. cité dans « Strong we make each other » p93

11 Mercedes Comaposada à Emma Goldman, 11 février 1938; microfilm, reel 42, EG Papers Project, University of Berkeley, California.

12 Emma Goldman à Lucía Sánchez Saornil, 4 juin 1938. Reel 43. cité dans Strong we make each other » p90

13 Emma Goldman à Lucía Sánchez Saornil, 7 juin 1938. Reel 43.

14 La Solidarité Internationale antifasciste – SIA, a été créée en avril 1937 par la CNT. Elle avait un double but, humanitaire et politique. Des sections existaient dans différents pays. Voir par exemple, Avril 1939 : La SIA ne lâche pas le combat Valentin Frémonti

15 Mercedes Comaposada à Emma Goldman 11 décembre 1938. Reel 69. Cité dans « Strong we make each other » p93

16 Ackelsberg, 158-159. cité dans « Strong we make each other » p96

17 Lucía Sánchez Saornil à Emma Goldman, 25 février 1939. Reel 45. cité dans « Strong we make each other » p 97

18 Ibid cité dans « Strong we make each other » p 99

19 ibid. cité dans « Strong we make each other » p108

20 Tribute to Goldman from Mujeres Libres, cité dans « Strong we make each other » p109