Élégie pour l’anarchisme

Texte original: Elegy for anarchism The New Republic 30 décembre 1931

Waldo Frank – 1889-1967. Romancier, historien et critique littéraire américain . Il a publié de nombreux articles dans The New Yorker et The New Republic

Anti-militariste, il a demandé le statut d’objecteur de conscience en 1917. Durant l’été 1931, il fait un séjour en URSS raconté dans, Dawn of Russia, publié en 1932. A la même époque, il se rapproche du Parti Communiste des USA – CPUSA et devient président de la League of American Writers d’obédience communiste en avril 1935.

En janvier 1937, il se rend au Mexique où il interviewe Trotsky, dont il prend la défense, ce qui lui vaudra son exclusion du CPUSA.

Waldo Frank et Europe : un Américain et l’Europe Anne Ollivier-Mellios Revue française d’études américaines n°87, 2001

J’espérais glaner quatre expériences de l’autobiographie de Emma Goldman, toutes utiles : l’histoire de la vie intime d’une femme remarquable, l’histoire des idées et pensées d’une anarchiste, le portrait de l’Amérique laborieuse durant ces quatre dernières décennies et un compte-rendu des années du communisme militaire en URSS. J’ai eu ce que je voulais, même si dans chaque domaine l’éclaircissement a été différent de ce que je m’attendais – différent, j’en suis certain, de ce que Emma Goldman elle-même croit que son livre a offert.

Pour moi, le point le plus instructif dans le premier tome, où l’auteure décrit son enfance, son mariage, son entrée dans les milieux anarchistes après les exécutions de Chicago, ses histoires d’amour, ses amitiés avec Johann Most et Alexandre Berkman, est que son récit est quasiment dépourvu d’expériences et d’idées. Les pages transpirent l’enthousiasme, Emma Goldman ne refoule rien. Mais, plutôt curieusement, elle n’a presque rien à offrir d’elle-même! Intimement, malgré toute sa bonne volonté, elle semble se souvenir peu de ses propres sensations ; et si elle a connu un moment de doute et de questionnement avant qu’elle n’accepte Kropotkine et Bakounine, elle considère ses pensées comme allant de soi, ne nous en livrant que les seules conclusions. J’avais une idée de Emma Golman écrivant ces pages sur sa jeunesse ; mais c’était l’idée d’une femme mûre, l’auteure, pas une jeune femme, le sujet. Et le fait que Emma Goldman , en décrivant ses amours, ses usines et ateliers, ses villes, ses rencontres avec ses magnats et policiers, ne révèlent rien de ses sentiments et pensées, aide à dévoiler la nature de la femme. On doit tirer ses propres conclusions comme on pourrait le faire si on parlait réellement avec l’auteur. Car Emma Goldman est une présence dans son livre – une forte et chaleureuse présence. Elle n’est jamais l’analyste ou l’assembleuse de son histoire.

Ses principaux traits de caractère sont la gentillesse et l’énergie. Il y a quelque chose d’abstrait dans son énergie vitale * car elle est inconscientes des causes. Les freudiens qualifieraient sans doute sa carrière comme une fuite loin d’un père cruel (qui est devenu symbolisé par l’autorité et l’État). Plus clairement, sa vie a été un simple échappatoire à la souffrance intolérable causée par des inhibitions (personnelles et sociales)et une ruée aveugle vers la liberté que le terme de anarchisme évoque de manière si convaincante. Dans une vie si exclusivement dynamique, il ne peut y avoir de pauses pour la pensée, d’où l’absence totale d’idéologie dans son livre;il n’y a pas place pour l réflexion émotionnelle, d’où le besoin de l’auteur d’une mémoire du détail. On ne peut pas dire que Emma Goldman raconte son enfance et ses souvenirs, visuels ou sensoriels, sont absents de ses pages. Ce qui veut dire que ses trente ou quarante premières années n’ont pas été vécues sur un plan intellectuel, pas même émotionnel, mais étaient instinctives. L’action instinctive (si je peux utiliser ce terme obsolète) est systématique et ne laisse aucune place à la mémoire.

Mais le caractère instinctif de Miss Goldman ne doit pas être confondu avec celui de certains autres. Il est, de façon paradoxale, extrêmement bon et courageux. La plupart des femmes qui vivent ainsi sont auto-satisfaites, lâches et superficielles. Miss Goldman, même si elle semble ne jamais réfléchir, possède une nature à la fois bonne et profonde. Durant toute sa jeunesse, il est évident qu’elle était prête à se dévouer à la Cause. Même sa vie sexuelle, ressent-on, a été la réponse d’un cœur maternel plutôt que celle du désir corporel. Et si elle a suivi le diktat de son corps, même l’impulsion égoïste l’a conduit au sacrifice perpétuel et à l’acceptation de la souffrance.

Ce paradoxe me convainc qu’il existe vraiment des gens dans ce monde comme les « anticonformistes » à partir de l’existence desquels Rousseau, Proudhon et d’autres anarchistes romantiques ont fondé leurs théories. Il ne faut pas s’étonner que Emma Goldman soit anarchiste – et sans avoir à y réfléchir. Sa nature innocente affirme et incarne les principes anarchistes. Même dans ses appétits, elle est une femme instinctivement bonne et pure: une femme dont l’esprit insouciant ne pourrait être empoisonné que par le contact étranger avec des lois administratives.

Les pages sont, bien sûr, pleines de références à des camarades anarchistes. Elle les analyse sans détour de la même manière qu’elle-même ; mais sa propre vitalité injecte de la vie dans ses portraits d’hommes comme Berkman, Reitman, Brady et Most. Comme l’auteure, ces personnages appartiennent au mouvement romantique. Ils représentent la descendance des mêmes forces sociales qui ont donné les Atala, René, Adolphe et Werther. La clef de ces personnages est un retour délibéré au « soi » – un retour qui est une réaction face à un système social et intellectuel qui a perdu sa vitalité : alors, le retour romantique au « soi » a été littéralement l’échappatoire à la « vie » imposé par le vieil ordre occidental. Chez les romantiques les plus profonds, (Rousseau, Blake, Beethoven, Stendhal, Balzac, Whitman, Nietzsche, etc), ce retour au « soi » était suffisamment rigoureux pour révéler les implications cosmiques du Soi et, avec cela, le noyau d’une construction sociale entièrement nouvelle. Les romantiques plus limités intellectuellement ne sont pas allés aussi loin. Ils ont découvert leur propre ego, l’ont aimé et ont regardé le monde comme le seul obstacle à son épanouissement. Leur idée de justice sociale étaient des rationalisations de leur besoin lyrique de liberté. Ils étaient anarchistes. Ils ne connaissaient rien du monde objectif, si ce n’est qu’il se trouvait sur leur chemin. Ils ne savaient même rien les uns des autres puisqu’en fin de compte, ils ne savaient rien d’eux-mêmes. Ils étaient des « êtres purs » et puisque un « être pur » est un fantasme rationalisé , leurs vies ont un caractère abstrait, une absence de corps et de raison.

Cet imaginaire des anarchistes est parfaitement mis en évidence par Emma Goldman. Le parfait exemple en est l’attentat contre Frick par son camarade de toute une vie, Berkman. Le jeune Berkman, (un homme très différent du Berkman mûr des dernières années) est aussi bon que sa petite amie. Il ne sait rien non plus: comment fabriquer une bombe, ni parler anglais, ni les différences fondamentales entre un magnat américain et les maîtres de la Russie tsariste; ni (enfin) viser avec un pistolet. Son acte est un « acte pur » dans un monde cruel, complexe, qui l’a rejeté et qu’il veut détruire par conséquent. L’anarchiste est une force tangentielle vis à vis du centre social mais dans son égoïsme naïf, il s’imagine en être le centre. Donc, par une logique intuitive, le monde social légitime devient la tangente centrifuge – et il bâtit une philosophie pour s’en débarrasser.

L’histoire de Emma Goldman racontée dans le premier tome pourrait alors s’intituler le postulat de l’anarchisme : il existe vraiment dans le monde des personnes instinctivement bonnes, que le tissu complexe des lois torture et mutile. Le deuxième tome est la conclusion de l’anarchisme : le destin de ces personnes dans le monde réel qui perdure. Dans son récit des dix ou quinze dernières années, l’auteure est plus proche du sujet. Nous n’avons plus une femme de soixante ans qui essaie de recréer une jeune fille. Nous savons qui était la jeune Miss Goldman à travers ce qu’elle échoue à raconter: nous voyons la femme contemporaine à travers un récit plus complet. Car cette autre femme a été obligée, du fait de ses frustrations, à déplacer la poussée instinctive de son élan vital sur le plan émotionnel. La mère naturelle ,combattant aveuglément pour ses enfants devient la mère contemplative qui ne peut plus manier les armes, qui ne peut que souffrir. Le bourgeon de la bonté de la jeune femme éclot en une fleur sombre de douleur. Maintenant, Emma Goldman possède une mémoire. Ses dernières pages, dans lesquelles elle nous présente une Amérique de la guerre et une Russie qui lui est propre, sont imprégnées d’une lumière tragique.

Je ne veux pas paraître minimiser la contribution intellectuelle des grands auteurs anarchistes. Ils ont établi une théorie de l’État que Marx a accepté. En réalité, la guerre acharnée entre l’anarchisme et le communisme porte sur des méthodes vers un objectif commun – une société sans classe et sans état. En même temps que l’anarchisme évoluait, il a fait une fixation irréaliste sur le but, tandis que les marxistes assuraient la tâche de créer les moyens idéologiques et pratiques qui seraient à même de le réaliser. Les anarchistes (dans le jargon contemporain) sont devenus une dissociation du contexte de la vie:ils ont représenté cet extrême de souffrance sociale qui touche à la folie, dans la mesure où la folie est une séparation d’un ensemble. Et contre eux, Marx a apporté sa raison organique à la cause de la révolution. Il a contrebalancé la fuite anarchiste instinctive d’un monde injuste en rendant compréhensible le rapport entre l’impulsion révolutionnaire et le système capitaliste et en intégrant la révolution sociale comme une question organique (dialectique) de notre ordre social. En cela, il est naturel que tous les marxistes éminents – Engels, Plekhanov, Lénine, etc. – mène une guerre sans merci contre les anarchistes. Mais c’est un formidable coup de chance qui a conduit une anarchiste renommée comme Emma Goldman à entrer en contact avec la première nation marxiste.

Son rejet implacable du bolchevisme est bien connu. Elle est allée en Russie en 1920, prête à le défendre et à y participer. Un an et demi plus tard, elle et Berkman sont partis le cœur brisé par ce qu’elle appelle la trahison de la Cause pour laquelle elle a consacré sa vie. Ses souvenirs sont intacts et représentent – pour une raison connue d’elle seule – la partie la plus importante de son livre. Cela est la révélation ultime du total irréalisme de son genre de révolution. Emma Goldman a découvert en Russie un État impitoyable, employant des formes de répression de tous types – censure, emprisonnement, exécutions – dans l’effort pour survivre à la fois au chaos hérité du régime tsariste et aux dix sept armées Blanches qui l’attaquaient. Cela était assez pour Miss Goldman : les vieilles méthodes du vieil État haï. Elle n’a jamais cessé ses attaques contre la société bourgeoise pour la comprendre ; pourquoi arrêterait-elle aujourd’hui pour comprendre les problèmes réels de la dictature du prolétariat en Russie ? Les contextes dépassent Emma Goldman, qu’ils soient Rouges ou Blancs. Les liens de causes à effets la dépasse.

A travers son caractère définitif, son livre devient la tragédie de la bonne volonté et du bon cœur qui ne sont pas guidés par le sens des réalités. L’impulsion qui l’a rendue rebelle était généreuse ; ses méthodes de rébellion étaient courageuses et pures. Mais la rébellion est devenue une habitude systématique dans sa vie ; sa seule réponse possible aux hommes et aux valeurs. Si elle avait compris les maux de la société bourgeoise, elle aurait compris le caractère inévitable de leur survie dans la période de transition 1 dont elle a été le témoin en Russie. Les descriptions de ce qu’elle a vu sont assez conformes aux faits; Emma Goldman est incapable de mensonge délibéré. Mais elle est aussi incapable de dire la vérité, qui est le fait de replacer les faits dans leur contexte.

Son échec pour comprendre la Russie est l’échec de l’anarchisme à comprendre et donc à transformer le monde. L’histoire de cette grande anarchiste ( il y a quelque chose de grand dans cette femme 2) devient la défense la plus éloquente du communisme. Si l’élan révolutionnaire peut aller si loin pour se perdre dans une émotion aveugle, devenir si hystérique, si impuissant, si injuste, et finalement si destructif, la méthode marxiste est essentielle 3. Mais si les enseignements de ce livre se limitaient à cela, ce dernier ne mériterait pas l’espace que je lui ai consacré. L’anarchisme comme système et méthode de révolution est mort: le communisme l’a tué 4. Ce qui reste dans le monde révolutionnaire est la menace d’une fixation, différente mais aussi mortelle que celle qui en une centaine d’années, a transformé les débuts fertiles de Godwin et Proudhon en fin si pitoyable. L’anarchisme est mort de pourriture intellectuelle causée par son émotivité excentrique. Il y a des signes que le communisme orthodoxe est menacé par des principes rationnels dogmatiques (que l’on ne trouve en aucun cas chez Marx) dont le potentiel et l’ampleur pourraient, en dernier lieu, éliminer les énergies créatives de l’humanité.

Les communistes intelligents ne se réjouiront pas de l’histoire tragique de Emma Goldman. Il garderont à l’esprit qu’une cause révolutionnaire doit être constamment créative et que, à cette fin, on doit être vigilant envers les habitudes mentales ou émotionnelles qui excluent les nouvelles découvertes. Mettre au monde une nouvelle humanité est un processus long, menacé à chaque instant par la proximité de la mort.

Waldo Frank

Traduction R&B


NDT

*En français dans le texte

1. Cette fameuse « période de transition », si chère aux marxistes, a duré en fait du début de la révolution au démantèlement de l’URSS.

2 .Il ne peut probablement pas comprendre ce « quelque chose » qui est grand chez Goldman car c’est en grande partie ce qui différencie la philosophie anarchiste du marxisme.

3. Ainsi les marins de Kronstadt ont-il été éliminés, les anarchistes emprisonnés, etc, pour les protéger de leurs »émotions aveugles » selon la méthode marxiste.

4. Si la première partie est fausse – à peine six ans plus tard, éclatait la révolution espagnole – la seconde est vraie puisque celle-ci a été assassinée autant par le marxisme que par le franquisme.