Emma Goldman (un Éditorial)

Texte original : Emma Goldman (An Editorial) Publié dans Workers’ Challenge [New York], vol. 1, no. 2 1er avril 1922).

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Il ne fait aucun doute que les nombreuses personnes qui ont lu l’information selon laquelle le New York World allait commencer la publication d’une série de dix articles de Emma Goldman contre la Russie soviétique ont été surprises et choquées par sa conduite. Il n’y a pas un marxiste de ce pays qui ne s’attendait exactement à ce genre de chose de la part de cette femme hystérique. Lorsque Emma a été arrêtée par le gouvernement US en 1917 et accusée de s’opposer au service militaire, de nombreux marxistes ont dit que le gouvernement faisait preuve de bien peu de jugement pour arrêter une de ses meilleures amies. Pendant que Emma et les anarchistes prêchent l’insurrection individuelle contre tous les gouvernements et que leurs harangues paraissent très violentes aux policiers ignorants qui surveillent l’activité des soi-disant « rouges », le révolutionnaire rigoureux est conscient de l’immense bénéfice que la classe capitaliste tire d’une telle doctrine.

La doctrine de l’individualisme est la plus dangereuse qui puisse être enseignée aux travailleurs. Lorsque Emma a été expulsée vers la Russie, elle s’attendait à trouver un terrain fertile où elle aurait pu propager l’anarchisme en toute tranquillité. Elle perdit rapidement ses illusions. Au lieu d’avoir la liberté de diffuser l’individualisme dans un pays en guerre contre ses ennemis, de l’intérieur et à de l’extérieur, elle découvrit que, partout, les travailleurs agissaient comme une masse et que les désirs individuels d’un peuple étaient subordonnés à l’intérêt de la population russe. Comme le gouvernement souhaite donner à chacun la possibilité d’exercer une tâche utile, et ne voulant pas frustrer Emma, on lui attribua finalement un poste de gardienne de musée d’antiquités. Lorsque l’un des délégués américains au Troisième Congrès de l’Internationale Communiste [22 juin – 12 juillet 1921] demanda des nouvelles de Emma à un communiste russe éminent, il lui répondit “Elle est responsable d’un musée d’antiquité, et elle est la principale antiquité.”

On la toléra avec une considérable bienveillance, car le gouvernement bolchevique ne rejette personne qui vient à eux comme un exilé d’un autre pays, quelles que soient leurs opinions politiques. Mais, comme Emma avait été une favorite célèbre parmi une certaine couche féminine de la petite bourgeoisie et des pseudo radicaux aux États-Unis, le poste qui lui avait été assigné par les soviétiques lui faisait perdre de son attrait et elle mourrait d’envie de reprendre sa place sous les projecteurs de la publicité.

Elle quitta la Russie et s’installa en Suède, ou elle entama immédiatement des négociations avec les scribouillards prostitués de la presse capitaliste qui planent comme des nuages de buses au-dessus des capitales des pays voisins de la Russie, en attendant les occasions d’obtenir des matériaux pour de nouveaux mensonges au sujet des Soviets. Le résultat est connu par tous ceux qui ont lu les pages de publicité dans le New York World. Au lieu d’être l’indésirable, qui avait été expulsée par le gouvernement des États-Unis, elle devient soudainement l’une des femmes les plus célèbres sur terre, elle qui s’était rendue en Russie avec une haute opinion du gouvernement soviétique et qui en est partie désillusionnée par le comportement autocratique de Lénine et Trotski.

Ses articles n’ont pas encore été publiés, mais tous ceux qui connaissent la psychologie de l’anarchisme peuvent imaginer la longue plainte au sujet de l’horrible tyrannie des bolcheviques, qui emprisonnent les anarchistes qui enseignaient aux ouvriers que l’état devait être aboli sur le champ et qu’il ne devait pas y avoir de dictature du prolétariat, malgré le fait que la guerre civile faisait rage contre les soviets. Les anarchistes de Russie jouaient directement le jeu des ennemis mortels de la révolution, les impérialistes internationaux, qui attendaient l’opportunité de rétablir le tyrannie du Tsar sur les ruines du gouvernement des travailleurs et des paysans.

Maintenant que la classe capitaliste américaine comprend mieux Emma et son travail, il n’existe qu’une seule chose logique pour eux afin de réparer le mal qui lui a été fait. Envoyer une mission spéciale d’américains distingués et représentatifs pour la ramener aux États-Unis, avec les honneurs dus à une amie loyale qui a été injustement calomniée.

Nous suggérons que la mission comprenne l’ex-procureur général A. Mitchell Palmer, Woodrow Wilson (ou Joseph P. Tumulty comme remplaçant si Woody est encore indisposé), et le secrétaire d’état Charles E. Hughes. Le bon George Washington, qui a été utilisé comme navire présidentiel par Woodrow dans ses différents voyages à la Conférence pour la paix à Versailles, pourrait être mis à la disposition du comité. Lorsque Emma arrivera à New York, il y aura des cérémonies appropriées. Son arrivée recevra la publicité adéquate du New York World, le président Harding délivrera un message de bienvenue et lui fera cadeau de la Statue de la Liberté. Mitchell Palmer lui offrira une photographie dédicacée de lui-même, prise devant sa maison une minute avant l’explosion de la ‘bombe’, le premier mai, et Tumulty une colonne en marbre contenant les quatorze Points de Woodrow Wilson, pendant que Charles E. Hughes caressera ses lilas et remerciera Dieu que tout cela soit l’Amérique, après tout.

Traduction R&B