Eugene Debs

Source : Lettre à WS Van Valkenburgh

New York. N.Y

15 juin 1926

Cher camarade Valkenburgh,

Ta lettre du 6 avec copies de la correspondance avec Emma Goldman, le London Herald et d’autres, est arrivée durant mon absence. Depuis mon retour, il y a eu des maladies et des décès dans ma famille et mon travail s’en est trouvé négligé par force et cela explique ma reconnaissance tardive pour ta gentillesse.

En réponse à ta question, je serais heureux de recevoir plus de lettres et d’articles que tu pourrais recevoir de Miss Goldman et que tu serais disposé à me faire suivre.

J’ai ramené cette correspondance à la maison, afin de la lire attentivement, ce que j’ai fait, et de t’écrire brièvement en réponse. Avant tout ,laisse-moi te dire que j’ai toujours eu la plus haute considération pour Emma Goldman dont les talents ne peuvent être ignorés par quiconque la connaît et j’ai toujours une confiance totale en son intégrité comme leader du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière. Je ne suis pas anarchiste mais j’ai un sens de la décence et une largesse d’esprit suffisamment développés pour reconnaître tous ceux qui servent la cause des prolétaires selon leurs idées et leur accorder crédit en conséquence.

Durant toutes ses années de militantisme dans ce pays, Emma Goldman est restée courageusement aux côtés des ouvriers dans chacune de leurs luttes et, à cause de cela,elle a été haïe et persécutée par les capitalistes exploiteurs, leurs écrivaillons prostitués de leurs journaux, leurs crétins bureaucrates et tous leurs autres larbins et mercenaires.

Je rougis en pensant à la manière brutale et honteuse avec laquelle cet esprit libre, l’auto-sacrifice de cette femme a été traité par le gouvernement des États-Unis. Sa farce de procès et son expulsion brutale laisseront une tache indélébile dans les pages de l’histoire américaine. J’ai protesté autant que mon pouvoir me le permettait mais j’étais moi-même surchargé de travail à l’époque et il y avait peu de chance de susciter une réelle opposition aux desseins des « uns pour cent d’américains » auto-proclamés.

Et depuis l’expulsion de Miss Goldman, il apparaît, à travers cette correspondance et autres documents qui ont filtré, qu’elle a été traitée encore plus brutalement là où elle aurait du être reçue à bras ouverts et traité de la manière la plus généreuse.

J’ai été très surpris quand les premiers récits de l’expérience de Emma Goldman et de Alexandre Berkman sous le régime soviétique sont arrivés de Russie. Je n’avais pas pensé un instant qu’ils seraient accueillis autrement que comme des invités bienvenus par ce gouvernement et les camarades russes en général. Qu’ils puissent être durement traités, inquiétés et forcés de quitter le territoire russe a été un gros choc pour moi.

Je n’ai rencontré personnellement Berkman qu’une fois et qu’un court moment dans le bureau du directeur de la prison lorsque nous étions des co-détenus du pénitencier fédéral de Atlanta. Mais,même si je le connais peu personnellement, je connais l’homme et son histoire et j’avais, et ai toujours le plus profond respect pour lui, qui a toujours été un combattant courageux de la cause de la classe ouvrière.Qu’un gouvernement prolétarien persécute un homme comme Berkman et une femme comme Emma Goldman dépasse mon entendement.

Je ne peux pas comprendre non plus pourquoi le London Herald refuserait de consacrer de la place à son récit. Peu importe ce que peut déclencher l’article de Miss Goldman, il est certain qu’il est fiable et repose sur le fait qu’elle est une femme sincère qui n’avancerait jamais quoi que ce soit de faux, même pour se justifier.

Les radicaux et les socialistes, ainsi que les communistes et les anarchistes doivent connaître la vérité sur la situation en Russie, comme ailleurs et si les déclarations de Miss Goldman sont vraies, et je n’en doute pas, il y a quelque chose de profondément mauvais en ce qui concerne les dirigeants politiques de la Russie soviétique dans la manière dont ils traitent ceux qui ne sont pas d’accord avec leur programme.

J’ai soutenu de tout cœur la Russie soviétique dès le moment où elle est née, je l’ai soutenu autant que possible avec mon stylo et sur les estrades, mais je me suis catégoriquement opposé à la politique soviétique brutale qui a interdit la liberté d’expression et a criminalisé toute opposition honnête. J’ai protesté contre cela de différentes manières et continuera à le faire aussi longtemps que cette politique pernicieuse sera poursuivie, ce qui n’est pas seulement scandaleusement cruel pour ses victimes mais discrédite aussi au plus haut point le gouvernement responsable de telles atrocités et il existe d’autant moins d’excuses pour une politique mené par un gouvernement prolétarien.

J’ai conscience, bien sûr, de l’absolue nécessité de protéger le gouvernement et ses institutions contre la réaction sous toutes ses formes mais il existe une nette différence entre un contre-révolutionnaire et un dissident ou un opposant sincère. Il y a aujourd’hui des milliers d’hommes et de femmes dans les prisons russes ou en exil, qui subissent les tortures les plus monstrueuses, qui sont de braves combattants de la révolution qui a renversé le tsar, donc beaucoup connaissaient la prison de l’intérieur du fait de leur opposition à celui-ci et de leur dévouement loyal envers le peuple. Tout cela est si largement connu que je m’étonne que cette politique brutale et répréhensible du gouvernement soviétique n’ait pas été abandonnée depuis longtemps, non pas seulement au nom de la simple décence sur le plan humain, mais pour le bien et la crédibilité de ce gouvernement lui-même.

Quand tu auras l’occasion d’écrire à Miss Goldman ou Alexandre Berkman, transmet leur mes meilleurs souvenirs et mes salutations chaleureuses ainsi que tous mes vœux, en tant que amis personnels et camarades de la même cause.

Eugene V. Debs

Traduction R&B

NDT

Eugene Debs, 1855 – Oct.1926 . Organisateur en 1893 du syndicat American Railway Union.Il est emprisonné en 1894 pour son soutien à la grève des ouvriers des wagons Pullman et c’est en prison qu’il lira les ouvrages de Marx. Il se présentera à quatre reprises aux élections sous l’étiquette du Parti Socialiste d’Amérique.
Le 16 juin 1918, il est à nouveau arrêté pour un discours contre la guerre et est condamné à dix ans de prison et à inéligibilité. Il sera gracié le 25 décembre 1921.
De nombreux écrits de et sur E.Debs sur Internet Archives

Warren Starr Van Valkenburgh 1884-1938 journaliste américain.Il a été l’éditeur de The Road of Freedom de 1928 à 1932 et a collaboré à Mother Earth, The Blast et Revolt. Voir The Radical Life and Tragic Decline of Warren Starr Van Valkenburgh