Joseph Ishill.

Source : Emma Goldman – A Challenging Rebel, Joseph Ishill. Publié à l’origine en yiddish à New-York dans le Freie Arbeiter Stimme. Traduit en anglais par le Dr. Herman Frank- Institute for Social History

Reproduction des pages originales

Emma Goldman – Un esprit rebelle dérangeant Joseph Ishill

Joseph Ishill

Accepte, s’il te plaît Living My Life en signe d’admiration pour ton travail patient et pacifique qui a produit des œuvres de beauté et de révolte. En toute camaraderie et amitié

Emma Goldman

France, Oct. 1931.

 

 

Dans ce court essai, je vais essayer de relater quelques faits marquants de sa vie et de son œuvre qui ont joué un rôle si important dans les annales du mouvement ouvrier ainsi que sa grande influence sur le modelage d’un milieu libertaire, artistique et littéraire, dont le souvenir est ineffaçable et incontesté même dans les milieux les plus hostiles et réactionnaires de son temps.

Emma Goldman est née en Russie le 27 juin 1869. Elle a passé les dix premières années de sa vie dans la province germano-russe de Courtland. A sept ans, elle a été envoyée vivre chez sa grand-mère à Königsberg dans l’est de la Prusse, où elle appris l’allemand. En 1882, elle a déménagé avec ses parents à St. Petersbourg. Le nom a depuis été changé en Petrograd puis en Leningrad.

Depuis sa petite enfance, Emma Goldman a goûté le fruit amer de l’exploitation et de la haine, de la part de son propre père tyrannique et des voyous tsaristes du fait de sa judéité.

Lorsqu’elle est arrivée aux États -Unis, elle était dans la fleur de sa jeunesse, seulement dix-sept ans, avec de grandes illusions et espoirs de trouver une société plus libre et humaine, mais, au lieu de cela, elle a trouvé plus d’exploitation et plus de persécutions. Le lendemain de son arrivée, elle a commencé à travailler dans un atelier de misère. Cela signifiait de longues heures de labeur et de sueur et d’abominables conditions de travail pour un salaire de famine. Elle fabriquait des gants et des châles. Et j’aimerais citer ici ce que Lewis Gannett, un éminent critique littéraire américain a écrit dans l’un de ses articles publié dans le N.Y. Herald-Tribune du 24 octobre 1931, à l’occasion de la publication de son autobiographie:

« Il nous faut nous rappeler que ce n’est pas la Russie tsariste qui a semé si profondément la révolte dans l’esprit de Emma Goldman mais les ateliers de misère de ma propre ville, Rochester, état de New York. »

En février 1887, Emma Goldman s’est mariée, sur l’insistance de sa famille, à un homme avec qui elle n’avait rien en commun. C’était le type ordinaire et juste à ce moment là, Emma Goldman connaissait un « formidable bouleversement spirituel ». Ce « bouleversement » était sa conversion claire et définitive à l’anarchisme, largement due à la pendaison des martyrs de Chicago.

En 1889, elle est arrivée à New York et a fréquenté le Dr. Solotaroff, le Dr. Michael Cohn, Alexandre Berkman, qui, a son tour lui a présenté John Most et tous devinrent des amis intimes Ce fut John Most qui l’a formée à être une oratrice et agitatrice sociale.Au début, elle a parlé devant des milieux ouvriers allemands, dans leur langue, plus tard devant des groupes juifs en yiddish, et un peu plus tard encore, elle a trouvé le courage pour parler en anglais à travers le pays, devant différents groupes de toutes nationalités.

Comme anarchiste philosophique, elle devint connu sous le nom de « Emma la Rouge » des deux côtés de l’Atlantique du fait de ses discours continuels en faveur de la révolution sociale : elle a toujours niée être partisane de la violence,mais, à l’époque de l’affaire de Haymarket à Chicago le 1er mai 1886, jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, le nom de Emma Goldman était associé directement ou indirectement à presque toutes les grandes situations de violence contre l’ordre établi qui eurent lieu dans le pays.

Après l’assassinant du président McKinley, Emma Goldman a été arrêtée à Chicago et enfermée dans la prison même où les anarchistes de Chicago avait fini leur vie. Nous trouvons dans Living My Life cet épisode intéressant qu’elle a comparé de manière si vivante à sa propre vie, lorsqu’elle écrit:

« Les voies de l’existence sont étranges et inexplicables et complexe l’enchaînement des événements! J’étais ici, moi, l’enfant spirituelle de ces hommes, emprisonnée dans la ville qui avait pris leur vie, dans la même prison, sous la garde du même homme qui avait surveillé leurs heures silencieuses. Demain, je serai conduite à la prison du comté de Cook, dans ces murs où ont été pendus Parsons, Spies, Engel, et Fischer. Étranges, en effet, les forces complexes qui m’ont liée à ces martyrs durant toutes mes années de prise de conscience sociale! Et maintenant, les événements m’en rapprochent encore – et me conduisent peut-être à une fin semblable? »

De quelle source Emma Goldman a t’elle tiré ses analyses et conclusions, alors qu’elle n’avait pas suivi le parcours scolaire approprié? Elle l’écrit avec fierté et distinction, dans son autobiographie également:

« Plus que tout le reste, c’est la prison qui s’est avérée la meilleure école. Une école plus pénible mais plus vitale. Là, j’ai été confrontée aux profondeurs et complexités de l’esprit humain;j’y ai trouvé laideur et beauté, avarice et générosité. Là, j’ai appris aussi à regarder la vie avec mes propres yeux et non à travers ceux de Sasha [Alexandre Berkman], Most or Ed [Brady]. La prison a été le creuset qui a testé ma foi. Elle m’a aidée à découvrir la force en moi, la force d’être seule, la force de vivre ma vie et de combattre pour mon idéal contre le monde entier, si nécessaire. L’état de New York n’aurait pas pu me rendre un plus grand service que de m’envoyer au pénitencier de Blackwell’s Island! »

Malgré l’idéal élevé auquel elle consacrait sa vie, elle ressentait parfois le poids des années qui passaient et l’attrait décroissant de son charme féminin, qu’elle remarque de manière si touchante et délicate:

« Je savais intuitivement que c’était la jeunesse et le charme de Maria Rodda 1 qui les avait fascinés et non mes paroles. J’étais encore jeune moi aussi – 25 ans seulement. J’étais encore attirante, mais comparée à cette fleur adorable, je me sentais vieille. Les douleurs du monde m’avaient fait mûrir au-delà de mon âge; je me sentais vieille et triste. Je me demandais si un idéal élevé, rendu plus ardent par l’épreuve du feu, pouvait résister à la jeunesse et à la beauté éblouissante… »

Il serait impossible de faire un résumé concis des nombreuses activités et des collaborations de Emma Goldman avec différents groupes et personnes.Les archives de Mother Earth, édité par Alexandre Berkman; Die Freiheit, édité par John Most; le Freie Arbeiter Stimme, édité par S. Yanovsky et d’autres journaux révolutionnaires de cette période les relatent, ou, mieux encore, on peut les trouver dans son œuvre autobiographique, Living My Life, appropriée pour ceux qui désirent être bien informés.

En 1917, Emma Goldman et Alexandre Berkman furent tous deux condamnés pour complot contre la loi du service militaire. Berkman fut envoyé au pénitencier fédéral de Atlanta, et Emma Goldman en plus d’une amende de 10 000 $,fut condamnée à une peine de prison de deux ans à la prison fédérale de Jefferson City. Le processus d’expulsion fut enclenché après leur libération. Le 21 décembre 1919, Emma Goldman et 247 autres radicaux furent expulsés vers la Russie sur le transport de troupe Bufford, connu par legrand public sous le nom de « Soviet Ark- »

Ils ont tous été chaleureusement accueillis en Russie, mais, peu après, Berkman et elle était trop désillusionnés par le régime bolchevique et, en décembre 1921, ils s’enfuirent vers la Lettonie, et, de là, commencèrent leur vie en exil en Suède, Norvège, Allemagne, Tchécoslovaquie, France, Angleterre et Canada pour « s’installer », mais ils ne retrouvèrent jamais le « bon endroit ».

C’est seulement le 1er février 1934 que Emma Goldman fut réadmise un court moment aux États-Unis, après 15 ans d’exil. Son attitude envers le gouvernement était la même que lorsqu’elle avait été expulsée,elle a parlé avec le même enthousiasme et la même conviction de son idéal,elle était la même Emma en plus âgée, bien qu’un peu fatiguée physiquement,sinon moralement.

Après avoir quitté la Russie, elle a dit :

« Notre ancien désir, à Sasha et moi, a commencé à se réveiller dans nos cœurs. Toutes ces années, nous avions été proches du pouls de la Russie, proches de son esprit et de sa lutte surhumaine pour la libération. Mais nos vies étaient enracinées dans notre pays adoptif. Nous avions appris à aimer sa grandeur physique et sa beauté, et à admirer les hommes et les femmes qui se battaient pour la liberté, les américains du meilleur calibre. Je me sentais une des leurs, une américaine au vrai sens du terme, spirituellement plutôt que par la grâce d’un malheureux bout de papier. Pendant 28 ans, j’ai vécu, rêvé et travaillé pour cette Amérique. »

Mon premier but en écrivant ce court texte sur Emma Goldman n’était pas de donner un aperçu biographique sommaire de sa vie et de sa lutte pour la libération du prolétariat, connue partout de toute évidence même par ses adversaires: l’état,l’église et les barons de l’industrie, qui tremblaient au seul nom de Emma Goldman; je préfère commenter brièvement son aspect littéraire et culturel, le rôle important qu’elle a joué dans ce domaine particulier, connu aujourd’hui par quelques-uns seulement.

Il faut remarquer que, dans sa carrière de conférencière et d’écrivaine sur des sujets littéraires et de théâtre, elle a atteint une qualité qui a fait défaut pendant de nombreuses années aux milieux les plus libéraux et progressistes pour faire comprendre les principes de la démocratie et dont les mots étaient jetés à la figure du public de manière prétentieuse.

Il est vrai que l’élite littéraire anglo-saxonne et puritaine n’aimait pas l’anarchisme philosophique de Emma Goldman, qui était, avec d’autres mots, l’expression de son culte envers William Godwin, Michel Bakounine et Pierre Kropotkine, mais elle a néanmoins tendu l’oreille à ses idées et, peu à peu, nous avons commencé à remarquer que certaines d’entre elles commençaient à se glisser dans les colonnes de la presse quotidienne, dans des revues littéraires, dans des livres, etc., jusqu’à ce que l’entière littérature américaine se transforme radicalement, en prenant une tonalité progressive et en prenant conscience de ses potentialités démocratiques, pendant longtemps inexplorées et en sommeil.

Si nous commençons à entendre parler de plus en plus de Walt Whitman, Thoreau et Emerson, cela est du en grande partie à l’accent mis par Emma Goldman sur l’importance et la profondeur de leurs contributions à l’élargissement des arts et des lettres américaine, qui furent profitables en même temps au monde entier. Aux yeux de tous les radicaux un tant soit peu intelligents, de tels écrivains cessaient d’être américains pour devenir universels, compris et appréciés dans toutes les régions du monde – partout où la pensée progressiste trouvait un terrain fertile pour germer.

Il est connu de tous que Leaves of Grass 2 de Walt Whitman,qui est un exemple unique de poésie américaine, a été banni pendant de nombreuses années des étagères des librairies publiques. Les philistins américains le considérait avec honte et mépris; aujourd’hui, il est devenu le symbole même de la démocratie américaine. Les écrits de Thoreau et Emerson étaient considérés comme les œuvres de cinglés et de bêtes curieuses. Et moins après que Emma Goldman eut commencé à diffuser leurs idées à travers ses tournées continentales; le soir, elle consacrait son temps à s’adresser aux ouvriers sur différents sujets littéraires, sociologiques et économiques; l’après-midi, elle s’adressait aux femmes de la haute société, qui étaient peut-être plus intéressées à la voir de près qu’à l’importance du Théâtre Moderne. Mais Emma Goldman n’a jamais perdu de vue son objectif premier: transmettre ce qui a été longtemps rejeté par la société et la presse réactionnaire.

Ce fut Emma Goldman encore, par ses initiative et efforts personnels, qui a fait connaître au public américain les œuvres de Bernard Shaw, Oscar Wilde, John Galsworthy, et d’autres. Je me suis toujours demandé si Shaw avait jamais eu conscience du fait que sa célébrité et son succès comme auteur dans ce pays était du en grande partie aux conférences de Goldman ayant souvent pour sujets ses pièces de théâtre, jusqu’à ce que le public américain commence à demander une évolution de la scène américaine. Jusqu’alors, nous ne disposions que de matériaux principalement shakespearien destinés à des audiences sophistiquées et de comédies banales et burlesques pour la populace. Cela ne suffisait pas à Emma. Sa grande ambition était, en particulier, de voir jouer sur les scènes américaines le théâtre moderne, les œuvres de Ibsen, Bjornson, Strinberg, Brieux, Gorki, Andreiev, Tchekov, Suderman, Schnitzler, Hauptman, et autres; elle aussi entrepris parfois la mise en scène de représentations avec des artistes exceptionnels célèbres comme Alla Nazimova Pavel Orleneff et autres.

Imaginez ici son courage, sa volonté de concrétiser une de ses ambitions, de voir ces classiques joués par quelques-uns des plus grands artistes que le monde a connu, de voir un peu de réalité enchâssée dans la beauté et la vérité, qu’elle a si souvent mises en avant dans ses conférences. Parmi les autres pièces chères à son cœur, elle avait choisi Crimes et Châtiments de Dostoïevski, Les Revenants et Un ennemi du peuple de Ibsen. De tous les artistes dramatiques renommés, je ne connais personne qui surpasse Orleneff, qui était l’incarnation même du Raskolnikov de Dostoïevski. Je me souviendrai de cette représentation toute ma vie. Je n’ai jamais rien vu qui approchait la qualité de la représentation d’une réalité aussi dure que celle-ci.

Emma Goldman avait un sens profond de la beauté et de l’expression artistique dans tous les arts. La plupart du temps, elles ressentait de telles qualités sans être verbeuse à leur sujet, mais elle savait mettre le doigt sur une belle œuvre lorsqu’elle se présentait.

Pour illustrer l’interprétation de Emma Goldman de l’Art dans la Vie, je vais extraire quelques lignes d’une conférence qu’elle a donné devant la Guilde des Artistes à St. Louis, une société composée de bohémiens « respectables »:

« Cette vie dans toute sa vanité et sa plénitude est de l’art, le plus haut degré de l’art. L’individu qui ne fait pas partie de ce courant de la vie n’est pas un artiste, peu importe si il peint des levers de soleil ou compose des nocturnes. Cela ne veut certainement pas dire que l’artiste doit avoir une idéologie définie, rejoindre un groupe anarchiste ou socialiste. Cela veut dire, cependant , qu’il doit être capable de ressentir la tragédie de millions de gens condamnés à l’absence de joie et de beauté.L’inspiration d’un vrai artiste n’a jamais été un salon. Le grand art a toujours été vers les masses, vers leurs espoirs et leurs rêves, pour cette étincelle qui enflamme leurs âmes. Les autres, « le plus grand nombre, beaucoup trop », comme Nietzsche décrivait la médiocrité,n’ont été que des marchandises que l’on peut acheter avec de l’argent, une gloire bon marché ou une situation sociale. »

Elle était, par dessus tout, une très bonne interlocutrice en plus d’être une oratrice talentueuse et spirituelle. Elle pouvait aborder, à l’instant, une foule de sujets avec une grande facilité et sans aucune préparation, car elle possédait une mémoire remarquable des gens et de leurs actes et le contenu des livres qui lui plaisaient était aussi frais dans sa mémoire que si elle venait de les fermer.

Et je voudrais citer ici quelques lignes de son autobiographie qui relatent comment elle interprétait Nietzsche, l’homme et son œuvre, si malheureusement incompris durant les jours du vandalisme nazi et de leur folle idéologie tordue.

Un jour, comme elle le relate, le grand essayiste et critique James Huneker, présent à une fête de l’un de ses jeunes amis, discutait de Nietzsche, Emma se joignit à la conversation, exprimant son enthousiasme au sujet de son œuvre.Surpris, Huneker s’exclama : ‘ »Je ne savais pas que vous vous intéressiez à autre chose que la propagande ». Ce à quoi Emma rétorqua: « C’est parce que vous ne connaissez rien au sujet de l’anarchisme, sinon vous comprendriez qu’il englobe tous les aspects de la vie et les efforts pour saper le vieux monde, les valeurs dépassées . . . » Alors, son ami affirma que « ‘il était anarchiste parce qu’il était un artiste: tous les individus créatifs doivent être anarchistes, parce qu’ils ont besoin d’espaces et de liberté pour leur expression ».’Huneker soutint que l’art n’avait rien à voir avec un quelconque -isme. ‘Nietzsche lui-même en est la preuve » affirma t’il: « C’est un aristocrate, son idéal est un surhomme parce qu’il n’a aucune sympathie, ni aucune foi dans les masses ». Alors, Emma Goldman fit remarquer « que Nietzsche n’était pas un théoricien social mais un poète, un rebelle et un innovateur. Son aristocratie n’était ni de naissance, ni issu de récompense, mais de son état d’esprit. A cet égard, Nietzsche était anarchiste et tous les vrais anarchistes étaient des aristocrates. »

Emma Goldman se mêlait aux esprits les plus brillants, dans les milieux littéraires et artistiques, et, en plus des idéalistes, des scientifiques, des professeurs et même quelques prêtres sympathisaient avec ses idées. Ces deux volumes sont un condensé d’une foule de documents: Living My Life, un magnus opus de premier plan, mais je voudrais aussi citer ici ce que d’autres critiques ont dit de son remarquable travail qui est plus qu’une simple autobiographie. Il est, selon moi, un des meilleurs documents historiques de langue anglaise sur le mouvement ouvrier américain; c’est une histoire concise de la lutte du prolétariat, de l’exécution des martyrs de Chicago jusqu’à l’époque où elle a été expulsée vers la Russie en 1919. Je ne connaît aucun ouvrage sur ce sujet concernant le mouvement ouvrier écrit de manière si vivante et dramatique. Il s’agit plus que de sa propre vie, comme elle aime l’appeler. Il traite de la lutte de libération du prolétariat américain pour une plus grande liberté encore à venir et qui se déroule maintenant dans les usines, les mines et les fermes.

Dans le N.Y. Times Book Review du 25 octobre 1931, R. L. Duffus écrit au sujet de ce livre :

« Tous ceux qui désirent comprendre la psychologie radicale entre la date de la pendaison des anarchistes de Chicago en 1887 jusqu’à la révolution d’octobre en Russie en 1919 se doivent de lire le récit de sa propre vie par Emma Goldman, telle qu’elle la raconte ici … Miss Goldman a passé plus de quarante ans à exposer ses idées par la voix et la plume. Mais le lecteur qui voudrait envisager son histoire comme un grand récit humain, ce qu’elle est, devrait se préparer d’abord en découvrant ce qu’est l’anarchisme. »

Plus loin, le même critique remarque: « Le lecteur doit être préparé à suivre l’histoire comme un document humain du plus grand intérêt » et il conclut: « Elle est à sa place, ce qui est rare, dans les taudis et les palaces, dans les usines et les bureaux ou sur les barricades – Son autobiographie est un des plus grands livres de ce genre. »

Il ne serait pas juste d’omettre dans cet article la critique claire et intelligente sur le même ouvrage écrit par l’un de ses proches partisans, Roger N. Baldwin, qui occupe aujourd’hui une position en vue dans la Civil Liberties Union en Amérique. Je suis sûr que beaucoup de nos amis seront pleinement d’accord avec son opinion. Son article a été publié dans la rubrique littéraire du N.Y. Herald-Tribune du 25 octobre 1931, sous le titre: « A Challenging Rebel Spirit. » Un titre plus juste ne saurait être approprié. Puisque la place est limitée, je ne citerai que quelques brefs extraits. Cet écrivain, avocat et critique commence ainsi :

« Il y a des années de cela, alors que j’étais un jeune homme tout juste sorti de Harvard et engagé dans des tâches de travail social, prometteur à l’époque, Emma Goldman est venue en ville pour une conférence. On m’avait conseillé de venir l’écouter. J’étais indigné qu’on puisse penser que j’étais intéressé par une femme fauteur de troubles réputée être en faveur de l’assassinat, de l’amour libre, de la révolution et de l’athéisme; mais la curiosité l’a emporté. Cela a été la révélation de ma vie. Jamais auparavant, je n’avais entendu une telle passion, un tel exposé courageux des maux essentiels, un tel pouvoir électrisant derrière les mots, une telle remise en cause généralisée de toutes les valeurs que l’on m’avait appris à tenir en haute considération. A partir de ce jour, et depuis lors, je suis un de ses admirateurs même si, souvent aussi, un de ses critiques. J’ai lu ce que Harvard ne m’avait jamais offert. J’ai partagé dès lors, du mieux que je pouvais, par un travail de réformateur, les luttes de la classe ouvrière auxquelles sa philosophie de l’anarchisme était consacrée… Elle a fait revivre en deux épais volumes d’un millier de pages une vie sans équivalent chez une femme de notre époque. A travers ces pages, animées par le récit de luttes incessantes, marchent tous les personnages des mouvements révolutionnaires des années dramatiques, avant,pendant et après la guerre, en Amérique, en Russie, en Angleterre …

Emma Goldman a mené des combats inégalés par aucune organisation pour la liberté d’expression aux États-Unis. Emma Goldman contribue à la compréhension de trente années cruciales aux États-Unis, dans un document qui n’aurait pu être écrit par aucun autre homme ou femme . . . Mais ses révélations sur le fonctionnement intérieur de l’esprit rebelle le plus dérangeant de notre temps, de sa philosophie de la vie, sont encore plus captivantes que celles au sujet de la vie américaine ou de sa recherche de la liberté en Russie, plus tard. »

Source ISSH Amsterdam

Alors que Emma Goldman attendait le jour de sa libération de prison, avant son expulsion en Russie, Frank Harris, le célèbre critique, essayiste, conférencier et éditeur, lui faisait parvenir les meilleurs livres de sa librairie et lui écrivait fréquemment des lettres d’encouragement. Il lui offrait toute l’aide matérielle qu’elle pouvait attendre de lui. Dans une de ses lettres, il dit dans quelle estime il la tenait : ‘Une grande et infaillible critique. Tu seras bientôt dehors, ce qui me réjouit; mais je brûlerai encore dans les feux des Philistins.Pourquoi ne me déportent-ils pas? J’économiserais de l’argent pour la traversée » Ils sont restés bons amis jusqu’aux derniers jours de leurs vies; en France, après la guerre, ils se rendaient visite fréquemment.

Je voudrais continuer à donner ici plus d’éléments et d’idées sur sa vie complexe afin de dessiner une image composite pour ceux qui n’ont pas eu la chance de la connaître durant sa vie et dans son travail – l’éditeur [le Dr. Herman Frank du Freie Arbeiter Stimme qui a traduit cet essai en yiddish] sera peut-être indulgent pour me donner cette place, mais avant que de conclure ces fragments rassemblés, je veux citer quelques extraits de plus d’un ancien article que Emma Goldman aimait le plus parmi tout ce qui avait été écrit à son sujet. Cet article est de la plume William Marion Reedy, éditeur du St. Louis Mirror. Mais avant que d’en citer quelques lignes, je souhaite, en sa mémoire, puisqu’il est mort longtemps avant Emma Goldman, faire quelques remarques préliminaires que je trouve tout à fait appropriées, extraites de l’autobiographie de Emma. Elle écrit:

« Lui et son journal étaient une oasis dans le désert intellectuel américain. Reedy, un homme compétent, d’une grande culture et humour, était aussi un esprit courageux. Son amitié a rendu plaisant notre séjour à St. Louis et m’a valu des audiences importantes et diverses. Après mon départ, il a publié dans son hebdomadaire, un article qu’il a intitulé « Prêtresse de l’Anarchie« . Aucun commentaire meilleur sur mes idées et aucun hommage plus grand ne m’avaient été faits auparavant par une personne non anarchiste. »

Il commence par une critique de son premier recueil d’essais avec les mots suivants:

‘Une surprise des plus agréables attend ceux qui liront Anarchism and Other Essays. C’est en prison qu’elle a appris la philosophie et l’économie et là aussi qu’elle a forgé un vrai style d’écriture – un style clair, direct, nerveux et souvent subtilement condensé. La femme a souffert. Pourtant, elle n’a aucune haine; elle aime. Elle a fréquenté des poètes, des artistes, des théoriciens, des martyrs et des exclus. Elle a vécu avec des prostituées lorsqu’il n’y avait nulle part ailleurs où vivre. Elle a été accusée de complicité dans le meurtre d’un président – sans justification aucune. Elle a été persécutée et maltraitée. Il ne faut pas s’étonner si, pour elle, une juive sensible, le gouvernement ne signifie rien d’autre que la force, un crime contre la liberté de pensée.

Son livre est vivant, palpitant, fulgurant. Il est à couper le souffle. Il vous porte sur les crêtes d’un enthousiasme enflammé. Maintenant,vous ressentez la douleur et la misère du monde. Vous remarquez encore la « marque » d’une rebelle qui prend sa revanche contre la société et vous êtes captivé par l’éloquence avec laquelle elle se défend. Et, par-dessus tous les coups reçus, un vent sauvage et grisant de liberté. Qu’est-ce que l’anarchie? C’est la liberté – la liberté absolue. Mais comment la société s’organisera t’elle dans une liberté absolue? Comment le saurait-elle? Laissons la s’organiser selon la nature, laissons la se développer comme une fleur ou un arbre. La Foi! Elle a la foi la plus sublime au monde – une foi dont un individu ne trouvera le meilleur que si il est seul. Et la foi vous pénètre en même temps que vous lisez. Vous voyez que les tentatives de l’homme pour modeler l’homme n’auraient pas pu être pires; cet homme que son frère mutile alors qu’il aurait du simplement le laisser seul.

Elle est accusée de violence. Sa réponse est: le gouvernement est violence et la violence appelle la violence. Qu’est ce qu’un tyran, un exploiteur abattu, comparé aux milliers, aux millions, tués sous le système capitaliste? Lisez les discours de Vaillant et Casério 4 sur le banc des accusés avant d’aller à la guillotine. Ils parlent le langage du patriotisme au-delà des frontières, de l’amour au-delà de l’amour personnel. Ils sont transfigurés en martyrs par leurs paroles à l’humanité. Le patriotisme est une illusion créée pour garder une poignée de personnes sur le dos des masses. C’est de l’énergie perdue, une entrave à l’humanité. Il rétrécit le monde et empêche la fraternité . Les prisons? Elles sont des tortures, des enfers. Elles encouragent le crime au lieu de le prévenir. Elle sont pleines parce que l’élite veut un endroit pour enfermer ceux nombreux qui ne reconnaissent pas le caractère sacré de la propriété privée. Et ce sont des trous où des hommes sont détenus pour travailler gratuitement pour des entrepreneurs sous contrat avec la prison. Le mariage est une chaîne pour l’amour. Il rend la forme plus importante que l’esprit. Le mariage est celui des corps.L’amour est celui de l’âme. Le mariage est un mensonge, une supercherie, un crime, sauf quand, par accident, et non par une loi rédigée de la main de l’homme, c’est un vrai mariage, un sacrement humain d’union spirituelle. Toutes les idoles sont rejetées mais Miss Goldman propose toujours un idéal plus élevé pour remplacer les institutions qu’elle détruirait.

L’éducation? Elle ressemblerait à celle pour laquelle Ferrer est mort dans un fossé de Montjuich; pas de contraintes, pas de dogmes, destinés à placer un homme au-dessus d’un autre; aucune doctrine basée sur la peur; aucune adulation du pouvoir; pas d’idéalisation envers une quelconque gloire, mais envers le service de la vérité, de la beauté et de la liberté; rien d’autre que le développement de l’individualité de l’enfant sous des influences faisant appel à la part d’idéalisme de sa nature. L’émancipation de la femme? C’est une tragédie, car elle veut seulement se libérer de l’esclavage dans lequel hommes la tiennent encore. Ce que veut la femme n’est pas de prendre la place de l’homme mais atteindre un niveau plus élevé que celui-ci – une individualité que l’homme, lui-même n’a pas atteint.

Et ainsi taillade et fulgure cette bacchante dans le domaine social, politique et économique Elle considère les institutions comme une distorsion de ce qu’elles devraient être.Elle brise les conventions et quand elles s’effritent, vous voyez les vérités qu’elles cachaient. Cette femme est une idéaliste effrénée. Elle est éprouvante, parce que, pour elle, l’idéal est réalisable. Elle veut la vérité sans capitulation – au nom de la vérité de la Nature que l’homme a transformé en péché, au nom du caractère sacré du blasphème de la vénération des hommes pour les conventions que la société dénonce comme sacrilège. Et ce qu’elle dit est ce que tout le monde sait, ce qui est profondément ancré chez chacun ou chacune, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes; nous le savons par nous-mêmes mais nous pensons qu’il ne serait pas bon que les autres le sachent et agissent en fonction. Tout le monde est anarchiste; personne ne veut que quelqu’un d’autre le soit. Tout le monde est un surhomme. D’où tous nos mensonges, nos tyrannies, notre avidité, notre vanité, nos convoitises.

J’ai dit que cette femme cherche la vérité,sans capitulation. Lisez « Minorities versus Majorities« . Que dit-elle? Qu’il n’ y a rien à espérer des masses. Elle est d’accord avec Nietzsche, Stirner. « Masses! Les masses sont la calamité – Je ne veux aucune masse, mais seulement des hommes honnêtes, seulement des femmes accomplies, agréables, attachantes »; c’est de Emerson. Et elle : « La vérité essentielle, vivante, du bien-être social et économique ne sera une réalité à travers seulement le zèle, le courage, l’intégrité, la détermination de minorités intelligentes, et non à travers les masses. Si cela est l’anarchie, cela ressemble à celle de Matthew Arnold, de douceur et de lumière, et demandez-vous si cela n’est pas la doctrine « du faible »?

Et c’est la doctrine qu’essaie d’étouffer la police .C’est ce qu’est venue dire et enseigner Emma Goldman à St. Louis . . .Ses paroles, comme son livre, devrait ouvrir ici quelques cœurs hermétiquement fermés et quelques cerveaux ossifiés. »

J’espère que cette belle analyse de l’idéal de Emma Goldman  évoquera de manière rafraîchissante dans l’esprit et le cœur de nombreux lecteurs tout ce que défendait cette âme courageuse, ce pourquoi elle s’est battue et ce pourquoi elle est morte.

En conclusion, lors de son soixante-quinzième anniversaire, je tiens à souligner qu’il existe encore une abondance de documents littéraires inédits qui restent éparpillés et non recueillis sous forme de conférences, d’essais, d’articles et, surtout, de correspondance personnelle, volumineuse et très intéressante en tant que matériel documentaire pour un travail de recherche futur. Il serait dommage que de tels documents s’égarent ou tombent complètement dans l’oubli. Quelqu’un doit prendre cela en mains avant qu’il ne soit trop tard. Son autobiographie ne couvre pas toute sa vie. Ce livre a été publié en 1931, elle a terminé le manuscrit en 1930 en vue de sa publication et elle est morte en mai 1940. Il reste une décennie entière de sa vie non dévoilée. Une décennie, période la plus mature de sa vie, durant laquelle elle a maintenu une correspondance élaborée avec différentes personnes en vue dans le monde entier, sans parler de ses conférences et articles publiés durant cette période.

Je sais que, avant de mourir, elle désirait vivement un endroit pour s’installer et faire tout cela par elle-même, mais la cruelle fatalité de la mort en a décidé autrement, et j’aimerais conclure ici avec ses propres paroles dans Living My Life :

« J’ai réalisé depuis longtemps que j’étais tissée de plusieurs écheveaux,contradictoires en tons et en textures. A la fin de mes jours, je serai déchirée entre le désir d’une vie personnelle et le besoin de tout donner pour mes idées ».

Telle était la vraie nature de Emma Goldman.

Berkeley Heights, N.J. – Mai 1944.

NDT

1.Emma Goldman avait assisté à une prise de parole de Maria Roda au Thalia Theater de Manhattan en 1894 , réunion publique pour fêter sa libération de prison, et sans comprendre un mot d’italien, avait été subjuguée par le son charisme.
Maria Roda (1877–1958) Militante anarchiste féministe d’origine italienne.En 1891, à quatorze ans, elle est arrêtée et emprisonnée pour 3 mois pour sa participation à une grève à Milan, où elle est accusée d’avoir incité les ouvriers à l’émeute.
Elle a émigré aux États-Unis avec sa famille en 1893, à Paterson, dans le New Jersey où elle a cofondé le Gruppo Emancipazione della Donna en 1897 .
Voir Roda Maria 1877-1958, une courte autobiographie sur Libcom et Little girls,un récit de son procès à Milan,alors qu’elle avait 14 ans ,ainsi que Paterson’s Italian anarchist silk workers and the politics of race – Salvatore Salerno

2.Leaves of Grass. Walt Whitman sur le site The Walt Whitman archive , et quelques traductions françaises

3.Auguste Vaillant 1861 – 1894 Anarchiste français Le 9 décembre 1893, il jette une bombe dans la Chambre des députés, blessant plusieurs personnes. Il est guillotiné le 5 février 1894 à Paris.
Sante Geronimo Caserio 1873- 1894. Anarchiste italien qui s’installe à Lyon en juillet 1893,puis à Sète.Il assassine le président Sadi Carnot le 24 juin 1894 à Lyon. Condamné à mort,il est guillotiné le 25 juin 1894.

4.Matthew Arnold – 1822 – 1888 – Poète et critique anglais. Auteur notamment de Culture and Anarchy

Joseph Ishill – 1888 – 1966 – Né à Critesti Roumanie.Typographe de formation, il émigre aux États- Unis en 1909. A New York ,il fréquente les milieux anarchistes et s’installe en 1915, avec sa compagne, la poétesse Rosa Florence Freeman, à la colonie Ferrer de Stelton (New Jersey) où il allait être le responsable de l’imprimerie et l’un des rédacteurs de la revue de l’école moderne.
En 1919 , il fonde la maison d’éditions La presse de la libre pensée, qui devient en 1926 Oriole Press et qui édite de nombreux ouvrages anarchistes. Durant sa vie,il coorespond avec des anarchistes du monde entier : Kropotkine, Max Nettlau, S. Yanovsky, Paul Reclus, E. Malatesta, A. Berkman, E. Goldman, L. Fabbri, R. Rocker, etc…

Traduction R&B