Qui diable veut être raisonnable? Réflexions sur une icône.

Texte original: Who the Hell Wants to be Reasonable? Reflections on an Icon Kathryn Rosenfeld Social Anarchism n°37 28 Juin 2006

Un jour, j’ai dit, sous forme de boutade à un ami et camarade que nous devrions confectionner et distribuer des bracelets  » QAFE? » (Qu’est-ce qu’Aurait Fait Emma?). “Elle n’est pas seulement l’anarchiste célèbre, tu sais » m’a répondu mon ami. C’est assez vrai. Cependant, elle est avant tout l’aïeule de l’anarchisme de l’époque moderne, et la seule personne que j’ai envisagé de me faire tatouer le portrait sur le corps. Indéniablement, Emma Goldman, plus que toute autre personnage, incarne le concept d’“anarchie” et l’histoire qui lui est accolée. Elle est encore « l’anarchiste » même pour des non-anarchistes. Malgré son insistance sur l’importance de l’individualité, elle est aujourd’hui, moins une personne qui a vécu qu’un symbole et, en tant que telle, la dépositaire de rêves innombrables, très divers et souvent contradictoires. Certains d’entre eux sont la continuation directe des rêves de Goldman du temps où elle vivait; d’autres sont fondés sur des interprétations créatives ou des lectures partielles de sa pensée (catégorie dans laquelle se situent mes propres Rêves de Emma). Mais tous sont également précieux pour les rêveurs eux-mêmes, tous comme le sont les différents Avatars de Emma qui leur sont liées. Comme tout personnage mythique, ces avatars parlent moins de Goldman elle-même que de ceux qui les ont créés. Mais il ne fait aucun doute qu’elle est une icône, ce qui explique pourquoi il m’a été presque impossible d’écrire sur elle.

Je ne suis pas une spécialiste de Goldman. Bien que j’ai punaisé des documents sur mes murs qui devraient, en théorie, me permettre – on pourrait dire m’obliger – d’approcher le sujet de Goldman d’un point de vue théorique correct, cela n’a que peu à voir avec ma relation avec elle. Il existe beaucoup de textes de et sur Goldman que je n’ai pas lu, mais je me suis rendue sur sa tombe au cimetière de Forest Home dans la banlieue de Chicago, où elle a été enterrée, à sa demande, près des Martyrs de Haymarket, et où j’ai pleuré — non pas par chagrin, mais par la seule conscience aveuglante que je me tenais le plus près possible de la femme elle-même. Je suis seulement une amoureuse fervente de toujours de Goldman et je pense que je ne peux écrire sur elle qu’à partir de ce point de vue. Ce qui suit est donc un reflet des méandres de l’esprit d’une personne, avec par conséquent un penchant envers l’individualisme dont Goldman teintait sa pensée. En tant que tel, il est probable que cela soit plein d’inexactitudes et d’omissions. Je m’en excuse auprès des vrais spécialistes de Goldman avec lesquels je partage ces pages — je respecte leur probable envie de protéger leur sujet.

J’ai d’abord appris qui était Goldman par mon père, comme tant d’influences culturelles qu’il a introduit dans ma vie. J’imagine que, plus tard, il s’est demandé à quoi il pensait alors. J’avais environ 14 ans. Le sujet était la réincarnation et il disait que si j’avais été quelqu’un d’important dans une vie antérieure, alors il fallait que ce soit Goldman. Je pense qu’il m’a fallu encore deux ans pour me procurer des exemplaires de Living My Life et Anarchism and Other Essays, et pour commencer à réaliser que l’anarchie était plus qu’un motif pour couvertures d’albums punkrock. Mais je n’ai jamais oublié comment mon père avait vu Goldman à travers moi.

Du fait que je sois venue à l’anarchisme et à Goldman par mon propre chemin chaotique, j’ai été perplexe de découvrir, plus tard, les manières dont elle était perçue dans différents milieux. En particulier, lorsque je suis parvenue à l’éducation supérieure et au canon de la théorie féministe. J’ai été surprise de la manière dont les historiens féministes l’avait adoptée, l’avait inclus dans le panthéon des aïeules de la première vague, tout en ignorant soigneusement son anarchisme. J’ai toujours compris le féminisme de Goldman — un terme qui lui a toujours été attribué par d’autres — comme une partie de sa philosophie de l’émancipation humaine. Il est ironique que Goldman se soit fait emmerder par ses camarades masculins parce qu’elle osait insister sur le fait que des questions comme le contrôle des naissances, le mariage et la sexualité étaient aussi constitutives de l’anarchisme que les changements structurels et les luttes ouvrières — seulement pour voir des féministes contemporains essayer d’exclure l’anarchisme – la seule vision du monde sur laquelle elle n’a jamais cédé – de sa pensée et de son histoire.

A un moment de mon parcours à travers la discipline d’études féminines, je me souviens d’avoir entendu, ou lu, une plaisanterie nostalgique sur l’époque, au milieu des années 1970 lorsque une foule de femmes appelaient des chiens, des chats et des bébés, Emma. Récemment, je me suis sentie hantée par cette pratique, car, incroyablement, pour la première fois de ma vie, j’ai acheté un vélo tout-terrain à la Working Bikes Cooperative ici, à Chicago. Toutes choses égales par ailleurs, je n’aurais pas choisi les couleurs gris argent et rouge éclatant. Mais à Working Bikes — un grand magasin de recyclage dans le South Side, qui vend bon marché des vélos remis en état pour financer son premier objet, qui est d’envoyer par bateaux des bicyclettes aux communautés défavorisées dans les pays en développement — on prend ce qu’on peut trouver dans l’entrepôt. Donc, je me suis retrouvée avec un vélo rouge pétant qui avait besoin d’un nom: Emma la Rouge, naturellement.

Je mentionne l’appellation du vélo pas seulement sur le plan anecdotique. Car tous ceux qui m’ont parlé ces six derniers mois savent que, pour moi, le sujet des bicyclettes est tout sauf anecdotique. Je pensais ne jamais savoir ce que renaître signifiait jusqu’au printemps dernier , lorsque ma voiture, dont la transmission était morte depuis longtemps, a été mise en fourrière. Peu après, mon partenaire a décidé de vendre sa propre voiture après trois vols avec effraction successifs. Pour la première fois de ma vie adulte, je n’avais pas de voiture. Ce fut, indiscutablement, la meilleure chose qui me soit arrivée. Obligée par le destin cruel et le Service des Impôts de Chicago à me tourner vers un moyen de transport à deux roues, je me suis transformée d’accro à la voiture, bien qu’une accro culpabilisée, en vélorutionnaire en l’espace de quelques semaines. Durant ces jours, comme un slogan d’un programme municipale de sensibilisation au vélo, mon vélo m’a emmené partout — y compris dans l’une des plus fascinantes cultures de résistance que je n’ai jamais rencontré tout au long de ma carrière de marginale.

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec Goldman, outre qu’elle est l’homonyme de mon fidèle destrier? J’ai raconté l’histoire de ma vélorution personnelle parce qu’elle est au cœur de ce qui est pour moi l’un des débats les plus pernicieux dans l’anarchisme contemporain. Il a récemment refait surface sur la liste de diffusion du Chicagoland Anarchist Network. Quelqu’un avait posté un bref message de remerciements personnels pour toutes les expériences enrichissantes et autres évolutions positives qui lui étaient survenues à travers ce groupe plutôt récent. Parmi celles-ci, elle citait des changements dans sa vie personnelle: une plus grande compréhension de la question queer, une conversion au végétarisme, le courage de faire face à une histoire de violence au sein du système de santé mentale. Certains ont répondu avec bienveillance, saisissant l’occasion pour parler, pour une fois, de ce qui pourrait être bien pour la communauté anarchiste, jusqu’à avoir ce qu’un intervenant a appelé avec bonhomie une « hippie love fest.”

Et alors, l’inévitable. Quelqu’un a prononcé l’accusation suprême: anarchistes style de vie. Il était contre-révolutionnaire, disait cette personne, de parler de tels sujets alors que nous devrions être dehors à faire de l’agitation. Quel que soit le sens de « agitation » dans ce cheminement de pensée, elle serait révolutionnaire, alors que repenser et réviser nos notions de genres, nos habitudes alimentaires, nos lieux de maîtrise quant à notre santé, pour les rendre plus conformes avec nos croyances, ne le serait pas. Organiser les ouvriers est révolutionnaire, mais bâtir une communauté ici et maintenant, de façon à mettre en œuvre les principes anarchistes, pour nous-mêmes et les uns avec les autres, ne l’est pas. Et ainsi de suite. Le débat « mode de vie » versus “révolution” dure depuis si longtemps maintenant que la plupart des anarchistes y sont rompus. Ce que je trouve surprenant, c’est que nous ne soyons pas plus nombreux à en dénoncer la fausse dichotomie.

Si je pouvais supprimer un mot de l’anglais contemporain , ce serait sans aucun doute “lifestyle.” Qu’est-ce que signifie ce mot? Et, plus important, comment est-il utilisé pour perpétuer des formes d’oppression?

Selon l’idéologie “lifestyle,” être queer ne signifie pas une identité de genre et sexuelle qui se rapporte à un discours politique et à une histoire précis; le polyamour n’est pas une décision consciente d’entretenir des relations de manière non possessive et dans le respect de la liberté individuelle de sa propre sexualité; la résistance au mariage n’est pas un refus mûrement réfléchi politiquement de la réglementation par l’état du sexe et des relations; le végétarisme n’est pas un boycott éthiquement fondé du profit tiré du meurtre de masse; et l’usage de moyens de transport non motorisés n’est pas un refus de brûler de l’énergie fossile, de soutenir l’industrie automobile et de dépendre d’éléments extérieurs pour sa mobilité.(Et ainsi de suite). Non, ce sont seulement des « choix de mode de vie ».

Lifestyle” est un concept stratégique utilisé qui agit pour contrebalancer la force d’action politique de l’individu. “Lifestyle” nous dit que nos choix personnels ne reflètent pas, ne peuvent pas ou ne devraient pas refléter et — surtout — incarner nos convictions politiques. Dans la mesure où il est presque exclusivement utilisé — à la fois dans la gauche et au sein du courant dominant— pour décrire des choix et des identités anti-hégémoniques, le terme“lifestyle” est en effet seulement une autre façon de décrire une déviance, et donc de légitimer et de réintroduire une oppression comme les autres.

Lifestyles” est le nom d’une marque de préservatifs. Cela devrait nous dire ce que nous devrions savoir. Parce que, bien sûr, seules les personnes qui ont des « modes de vie » au lieu de vies ont besoin de se protéger des maladies et/ou de la grossesse.

Un “ anarchiste mode de vie,” ceux qui adoptent ce terme pourrait-on dire, est celui qui croit à tort que ses choix sur sa manière de vivre — quoi et comment manger, comment se comporter dans la communauté, ses relations personnelles et ses milieux sous-culturels, etc — constitue la praxis anarchiste. Mais, en tant que anarchistes, (et je soulève ici une hypothèse cruciale mais probablement infondée ici) si nous croyons dans la diversité , la liberté individuelle et le rejet de la hiérarchie, comment pouvons nous dire que vivre l’anarchie au quotidien de ces façons est moins (ou plus) efficace en tant que militantisme politique, que de participer à une manifestation ou d’organiser des ouvriers? Nous dénonçons l’incapacité des libéraux à permettre la diversité des tactiques lors de l’organisation de grandes manifestations, mais nous nous révélons pareillement incapables nous-mêmes — en disant que certains actes sont tactiques alors que d’autres sont des « choix de style de vie ».

Par expérience, un « anarchiste mode de vie” est en réalité quelqu’un avec qui l’interlocuteur a un désaccord tactique — ou, plus exactement, quelqu’un que l’interlocuteur considère être moins actif ou efficace, moins engagé politiquement que lui même.Tout comme nous n’entendons pas souvent des gens discuter de leurs propres « modes de vie » — car le « mode de vie » est toujours une façon de décrire l’identité et les choix de quelqu’un d’autre — personne ne peu généralement s’identifier comme « anarchiste lifestyle.” Dans le langage courant, l’appellation existe spécifiquement comme un dénigrement.

Accessoirement, cet état de fait arrange bien les milieux de l’autoritarisme et du profit. Il serait désastreux pour eux qu’un grand nombre de personnes croient réellement que leurs choix quotidiens puissent faire la différence.

Je sais que ce genre de discours pourrait entraîner la révocation de mon certificat d’anarchiste pour ce jargon douteux de psy. Mais je ne suis pas en train de dire que s’asseoir sur le cul devant Les Simpsons ou surfer sur Internet toute la journée constitue une solide pratique anarchiste. Je suggère seulement une compréhension élargie de comment ne pas rester assis sur le cul — en d’autres termes, une compréhension élargie de ce qui compte comme action, directe ou autre. Toute action demande un choix, à la fois avant et au moment de l’entreprendre. C’est vrai pour la décision de bloquer la circulation, de briser une vitrine, ou de décider ce que vous voulez manger ou avec qui vous voulez baiser et comment vous traiterez les autres.

Je pense que j’ai formulé, ou au moins cerné, une position habituellement nommée “anarchisme individualiste” — ce qui me ramène à Goldman. Le débat autour de “ l’anarchisme lifestyle” est sans aucun doute un phénomène post-punk. Néanmoins, je me suis souvent demandé concernant cette question “qu’est-ce qu’aurait fait Emma?”. Ce sont dans les moments pénibles de sa vie qu’elle a permis au monde d’entrevoir, et notamment les critiques qu’elle a subi de la part d’autres anarchistes (incluant en particulier son mentor bien-aimé Pierre Kropotkine), que je trouve la certitude que Goldman aurait considéré spécieux ce débat.

Aujourd’hui, il va sans dire que des questions telles que la sexualité, le contrôle des naissances et le droit des femmes en dehors du mariage sont profondément politiques, en étant, comme elles le sont, le reflet de longues histoires de luttes politiques. Mais lorsque Goldman a soulevé ces questions, en insistant sur le fait qu’elles étaient cohérentes avec la pensée anarchiste et qu’elles devraient y être totalement intégrées, elle fut accusée de trivialité et de frivolité, d’essayer de parasiter la révolution avec des préoccupations personnelles mineures. Dans son livre sur Goldman et la sexualité, la théoricienne féministe Bonnie Haaland raconte sa rupture théorique avec Kropotkine 1, qui “considérait son insistance sur le mariage, la sexualité et la reproduction comme excessive et secondaire par rapport aux centres d’intérêts majeurs de l’anarchisme [alors que] Goldman soutenait que ces sujets étaient au cœur de l’anarchisme.” 2. Ce désaccord entre professeur et étudiante était en partie fondé sur l’affrontement de la croyance, et de la pratique, de Goldman envers l’amour libre avec les valeurs sociales, somme toute conservatrices, de la vieille génération d’anarchistes, qui n’intégrait pas l’égalité sexuelle dans sa théorie politique ni n’étendait ses croyances anarchistes au domaine des relations personnelles. Il indique également le point principal dans lequel la pensée de Goldman a dépassé les limites de son mentor: son individualisme — notamment son insistance sur le fait que le structure sociale élaborée par Kropotkine ne dépendait pas seulement de la liberté de l’individu, mais devait exister, en définitive, pour la rendre possible. “Pour Goldman,” écrit Haaland, « le point de vue “matérialiste” de l’histoire était imparfait car il représentait une vision tronquée de la vie humaine — une vision qui ne reconnaissait pas la vie « intérieure » des individus et comment celle-ci, si elle était portée de concert avec un noyau de valeurs morales, pouvait transformer une société. » 3

Je considère souvent le terme de « anarchisme style de vie » appliqué à des situations que je caractériserais comme « créant une culture anarchiste.” Un tel usage dément la séparation artificielle (en vogue parmi les gauchistes « sérieux », mais presque entièrement sans fondement) entre politique et culture, comme si la culture — incluant la pop culture — n’était pas politique. L’affirmation selon laquelle être “sur la ligne de front” est plus révolutionnaire que, disons, nourrir des gens, me semble, en outre être un vestige de notions sexistes hiérarchisées des sphères »domestiques » et « publiques », et la dévaluation qui en résulte de ce « rôle des femmes » défini traditionnellement. A contrario, je veux soumettre l’idée radicale que monter un spectacle ou apprendre à confectionner des vêtements n’est ni plus, ni moins radical et important que de déployer une banderole ou qu’une manifestation de rue — et, en outre, que les deux ne s’excluent pas l’un l’autre. Quant à savoir la position qu’aurait Goldman sur ce sujet, il n’y a qu’à regarder son plaidoyer et ses écrits sur l’Art Moderne et le théâtre, pour conclure qu’elle reconnaissait pleinement l’importance politique de la culture, particulièrement la création de nouvelles formes potentiellement risquées de culture. Et, comme je l’ai déjà mentionné, Goldman (qui, dans certaines périodes de sa vie a travaillé comme infirmière et couturière) était très en avance sur son temps, même par rapport à d’autres anarchistes, en s’intéressant à des sphères de la vie considérées comme domestiques et/ou féminine, et par conséquent, triviales.

Alors que je me débattais avec la question de savoir comment écrire au sujet de Goldman, mon ami et collègue Jen Besemer est passé et a partagé avec moi un petit joyau extrait de la dernière partie de la vie de Goldman. Le dernier numéro de la revue Moderne Little Review, publié en 1929, était constitué des réponses de dizaines de sommités et intellectuels, incluant Goldman et Alexandre Berkman, au questionnaire suivant:

1.Qu’est-ce que vous aimeriez le mieux faire, savoir, être (au cas où vous ne seriez pas satisfait).
2.Pourquoi n’échangeriez vous pas votre place avec aucun être humain?
3.Qu’avez-vous hâte de faire?
4.Que craignez-vous le plus dans l’avenir?
5.Quel a été le moment le plus heureux de votre vie? le plus malheureux? (si vous avez envie de le dire).
6.Que considérez-vous comme vos points les plus faibles?Les plus forts? Qu’aimez-vous le plus vous concernant? qu’est-ce qui vous déplaît le plus?
7.Qu’aimez-vous vraiment? N’aimez pas? (Nature, personnes, idées, objets, etc. Répondez en une phrase ou une page, comme vous voulez).
8.Quelle est votre attitude envers l’art aujourd’hui?
9.Quelle est votre vision du monde? (Êtes-vous un être raisonnable avec un projet raisonnable?)
10.Pourquoi continuez-vous à vivre? 4

De manière typiquement contradictoire, Goldman commença, “Je trouve les questions terriblement sans intérêt et je ne sais pas ce que l’on peut y répondre.” 5 Néanmoins, les réponses qu’elle a donné étaient émouvantes, tranchantes comme d’habitude, et grandement révélatrices de sa personnalité et de ses passions, Je pense, d’une certaine manière, que la plupart des choses qu’elle a écrites ou dites publiquement ne l’était pas. Découvrir fortuitement ce morceau de la sagesse de Goldman fut pour moi pas tant une révélation qu’une confirmation qu’elle était la personne aux multiples facettes, imparfaite, courageuse, souffrante, indisciplinée et, par dessus tout farouchement individualiste telle que j’aurais préféré connaître, plutôt que l’icône révolutionnaire unidimensionnelle, telle qu’elle est généralement perçue. Après une décennie en exil et dans les dix dernières années de sa vie, Goldman était aigrie mais peut-être se sentait-elle aussi plus libre du fait qu’elle ne devait plus à la Cause d’afficher un certain visage public.

1.Ce que j’aimerais le plus, c’est de pouvoir voyager quelques années sans devoir me plier à des dates de conférences, écrire des livres, être interrogée et répondre à des questions.
2.Non, Je ne voudrais changer de place avec aucun autre être humain. Les gens ennuyeux ne m’intéressent pas, ceux qui sont intéressants sont probablement aussi mal dans leur peau que je suis dans la mienne — alors pourquoi changer?
3.J’ai hâte d’une époque où les êtres humains s’occuperont à la création de belles choses plutôt que de se satisfaire de publier des revues sans intérêt pleines de questions sans intérêt.
4.Dans l’avenir, je crains le plus la perpétuelle fainéantise de l’esprit humain.
5.Il y a eu deux moments les plus heureux dans ma vie: le premier, lorsque Alexandre Berkman a ressuscité des morts-vivants après quatorze années au Western Penitentiary; le second, lorsque je suis retournée en Russie avec un espoir rayonnant dans la révolution russe. Mon moment le plus malheureux a été lorsque j’ai pris conscience que la révolution russe avait été écrasée par l’état communiste et quand j’ai dû quitter la Russie.
6.Mon point le plus faible, autant que quelqu’un puisse se connaître lui-même, est que j’aime trop mes amis. Mon point le plus fort, c’est que je ne hais pas suffisamment mes ennemis.J’aime la nature, les gens intéressants —J’aime mon idéal. Je n’aime pas, par dessus tout, les gens inintéressants, les esprits mesquins et envieux et les commères en pantalons et en jupes.
7.Étant donné que je considère l’art moderne sous un angle expérimental, j’apprécie son impatience, son insatisfaction et ses efforts désespérés pour se trouver. J’admire avant tout l’arrogance et la courageuse indifférence des artistes modernes
8.Ma vision du monde est l’anarchisme — un système social ou chacun peut s’exprimer pleinement sans crainte ou privilège de son environnement.
9.Non, je ne suis pas un être raisonnable, pas plus que je considère notre projet comme raisonnable. Qui diable veut être raisonnable?
10.Je suppose parce que ma volonté de vivre est plus forte que ma raison, qui, elle, me dit la stupidité de continuer. 6

Nous nous rendons compte ici de la douleur de la vie de Goldman (particulièrement en 1929) — sa désillusion face à la révolution bolchevique dans laquelle elle avait placé tant d’espoirs, son désir de ne pas devoir être une « anarchiste professionnelle » afin de pouvoir subvenir à ses propres besoins. Mais elle aurait pu facilement répondre (et elle l’aurait fait , plus jeune) avec de vagues déclarations générales sur l’oppression politique et les luttes. Au lieu de cela, elle parle des gens — d’individus — dans toute leur imperfection. Elle s’y inclut (démontrant ainsi ce qui est pour moi la qualité la plus admirable chez une intellectuelle publique — la capacité à reconnaître que l’on est fort et faible): Son aveu profondément émouvant selon lequel elle ne sent pas à l’aise dans sa peau se lit presque aujourd’hui comme un cri de ralliement pour tous les exclus et les marginaux, nous qui sommes attirés vers l’anarchisme par notre souffrance même. Dans la même veine, elle loue le caractère obstiné de l’art, et définit l’anarchisme, non pas comme un comportement collectif ou un système fondé sur le sacrifice volontaire en vue d’un plus grand bien, mais comme un système social humain qui permettrait au plus grand nombre d’individus d’accéder à la liberté et à l’expression.

Enfin, sans être prude ni provocante, elle parle d’amour. Son moment le plus heureux est la libération de son camarade de toujours et compagnon Berkman — l’amour de sa vie, ou, du moins, l’un des amours de sa vie, bien qu’ils ne furent amants que dans leurs jeunes années, avant son emprisonnement. Mais pour moi, la réponse la plus émouvante de Goldman est la sixième : “Mon point le plus faible, autant que quelqu’un puisse se connaître lui-même, est que j’aime trop mes amis.” Il est difficile d’expliquer pourquoi cette déclaration résonne si profondément en moi, sinon en disant qu’elle touche au cœur de mes frustrations les plus tenaces et de mes désirs vis à vis de la communauté anarchiste. Je ressens peut-être que pour Goldman (comme pour moi, souvent) le fait de trop aimer a été à la fois la raison de sa chute et la raison la plus fondamentale pour laquelle elle fut une révolutionnaire.

Je ne sais pas pourquoi je ressens le besoin de secourir Goldman de l’emprise d’une certaine masse de révolutionnaires sans joie qui n’est, en partie au moins, que le fruit de mon imagination paranoïaque. Je reconnais aussi qu’une grande partie des pratiques anarchistes contemporaines — quand ce n’est pas les pratiquants eux-mêmes — traite de la fracture mode de vie/révolution comme beaucoup moins conflictuelle et dichotomique — moins complète et moins réelle — que ma critique sur ce débat le laisse entendre. La plupart de ceux qui dénoncent « l’anarchisme mode de vie » ne pensent probablement pas réellement que, pour être de vrais révolutionnaires, nous ne devrions jamais parler d’amour et de beauté, examiner nos choix personnels, ou nous amuser. Néanmoins, cela reste au travers de la gorge quand Goldman est niée comme icône révolutionnaire par ceux qui semblent croire vraiment que (pour malmener une fois de plus la plus célèbre de toutes les citations inexactes de Goldman) si tu danses, ce n’est pas une révolution. Alors, j’offre ses réponses à la Little Review comme témoignage pour suggérer que Goldman aurait défendu comme partie intégrante de l’anarchisme la plupart des idées et pratiques qui sont aujourd’hui rejetées comme “lifestylism” —ou, pour le moins, aurait condamné la séparation de ces pratiques de la lutte révolutionnaire comme spécieuses et faussement dichotomique.

Ou, peut-être la seule chose que je dis, c’est que l’icône était humaine — imparfaite et incohérente, comme nous, idéalistes, nous interdisons souvent d’être – et, en tant que telle, est paradoxalement, d’autant plus digne de son statut de symbole aimé et célébré du désir anarchiste.

NDT
1. Le terme de « rupture théorique » entre Goldman et Kropotkine est très exagéré. Si ce dernier était le « mentor » de Goldman, c’est en partie parce qu »il avait, entre autre, parfaitement intégré la dimension de la liberté individuelle dans sa pensée politique comme le rappelle René Berthier :
« L’organisation, limitée au groupe affinitaire, n’a pas pour fonction d’analyser une situation et de définir une ligne d’action en commun, elle a pour fonction d’y permettre l’épanouissement personnel, le développement de l’initiative individuelle et de l’action exemplaire, qui devaient permettre de passer sans transition à la société communiste. C’est ce qui ressort de la lecture de Kropotkine : lorsque, dans la Science moderne et l’anarchie, il écrit que « nous cherchons le progrès dans la plus grande émancipation de l’Individu de l’autorité de l’État ; dans le plus grand développement de l’initiative individuelle et dans la limitation des fonctions gouvernementales », le lecteur finit par comprendre que l’organisation n’est pas le lieu où s’élaborent collectivement une stratégie de lutte contre le capital mais un lieu où des individus viennent exposer leurs problèmes pour pouvoir développer leurs initiatives individuelles. Plutôt que le capitalisme, c’est « l’Autorité » qui finit par devenir le principal adversaire de l’anarchiste et, par extension, l’État, qui est le concentrat de l’Autorité  » René Berthier Kropotkine : une tentative d’approche scientifique de l’anarchisme pp 8-9*

NDA
2. Bonnie Haaland, Emma Goldman: Sexuality and the Impurity of the State, Montreal: Black Rose Books, 1993, p.13.
3. Ibid., p 11.
4. Little Review, Dernier numéro, Printemps1929. Margaret Anderson et Jane Heap, éditrices., p36.
5. Ibid. pp 36-37.
6. Ibid. pp 36-37

Traduction R&B