La Tragédie de Buffalo

Texte original : The Tragedy at Buffalo. Publié à l’origine dans Free Society, 6 octobre 1901.

For they starve the little frightened child
Till it weeps both night and day:
And they scourge the weak, and flog the fool,
And gibe the old and gray,
And some grow mad, and all grow bad,
And none a word may say. 1

—Oscar Wilde.

Jamais auparavant dans l’histoire des gouvernements, le bruit d’un coup de revolver n »avait tant fait sursauter,terroriser et horrifier l’opinion publique complaisante, indifférente, satisfaite et indolente, comme celui tiré par Leon Czolgosz lorsqu’il a abattu William McKinley, le président des rois de l’argent et des magnats des trusts de ce pays.

Non pas que ce César moderne n’ait été le premier à mourir des mains d’un Brutus. Oh, non! Depuis que l’homme a piétiné les droits de ses semblables, des esprits rebelles ont survécu. Non pas que William McKinley était un homme plus important que ceux qui avaient trôné sur le corps enchaîné de la Liberté. Il ne soutenait pas la comparaison en termes d’intelligence, de compétence, de personnalité ou d’influence avec ceux qui avaient payé la rançon du pouvoir. Non pas que l’histoire se rappellera de son extraordinaire gentillesse, générosité et sympathie envers ceux qui l’ignorance et l’avidité ont condamné à une vie de misère et de désespoir.

Pourquoi, alors, les riches et les puissants ont-ils sombré dans une telle consternation après l’attentat du 6 septembre? Pourquoi ces hurlements d’une presse mercenaire? Pourquoi de tels discours sanguinaires et violents de la part du clergé, qui prêche habituellement « la paix sur terre aux hommes de bonne volonté l”? Pourquoi le délire de la foule, l’exigence de lois strictes pour restreindre la liberté d’expression et de la presse?

Depuis plus de trente ans, une petite bande de parasites a volé le peuple américain et piétiné les principes fondamentaux établis par les pères fondateurs de ce pays, qui garantissaient à chaque homme, femme et enfant « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur.” Depuis trente ans, ils ont accru leur richesse et leur pouvoir au dépens de la grande masse des travailleurs, augmentant ainsi l’armée des chômeurs, des affamés, des sans-abris, et une partie de l’humanité abandonnée à elle-même, errant à travers le pays de l’est à l’ouest et du nord au sud dans une vaine recherche de travail. Pendant de nombreuses années, le foyer a été laissé aux soins des petits, alors que leurs parents sacrifient leur vie et leurs forces pour un salaire de misère. Depuis trente ans, les fils robustes de l’Amérique ont été sacrifiés sur les champs de bataille de la guerre industrielle et ses filles offensées dans les milieux corrompus des usines. Depuis de longues et épuisantes années, s’est poursuivi ce processus visant à saper la santé, la vigueur et la fierté de la nation, sans que ne s’élèvent beaucoup de protestations de la part des déshérités et des opprimés. Rendus fous par les succès et la victoire, les puissances monétaires de ce « libre pays qui est le nôtre » sont devenues de plus en plus audacieuses dans leurs efforts impitoyables, cruels, pour concurrencer la suprématie du pouvoir des tyrannies européennes pourries et perverties.

Avec l’esprit des jeunes empoisonnés par une conception perverse du patriotisme et l’idée fallacieuse que tous sont égaux et que chacun a la même possibilité de devenir millionnaire (à condition qu’il puisse voler les cent premiers milliers de dollars), il était facile dès lors de contrôler le mécontentement du peuple question en effet de vérifier le mécontentement du peuple; Il n’est donc pas surprenant d’entendre les américains dire, “Nous comprenons que les pauvres en Russie tuent leur tsar, ou que les italiens tuent leur roi, lorsque l’on pense aux conditions qui règnent là-bas; mais pourquoi quelqu’un qui vit dans une république, où chacun a la possibilité de devenir président des États-Unis (à condition d’avoir un parti puissant derrière lui) entreprendrait-il un tel acte? Nous sommes le peuple et de tels actes de violence sont impossibles dans ce pays.”

Et aujourd’hui l’impossible est arrivé, où l’Amérique a donné naissance à l’homme qui a abattu le roi de la république, où ils ont perdu la tête et crient vengeance envers ceux qui ont démontré pendant des années que leurs conditions ici devenaient alarmantes, et que, à moins qu’on n’y mette fin, le despotisme entravera les mains du peuple, relativement libres jusqu’à maintenant.

En vain les porte-paroles de la richesse ont dénoncé Leon Czolgosz comme un étranger; en vain, ils ont fait croire au monde qu’il était le produit des conditions en Europe, et qu’il était influencé par les idées européennes. Cette fois, il se trouve que “l »assassin”est un enfant de Columbia, qui l’a bercé avec

“Mon pays c’est toi,,
Douce terre de liberté,”

et qui lui a fait croire qu’il pourrait, lui aussi, devenir président de ce pays. Qui peut dire combien de fois cet enfant américain a savouré les célébrations du 4 juillet où le Jour des Décorations, lorsqu »il a sincèrement honoré les morts de la nation? Qui sait que lui aussi était prêt à « se battre pour son pays et mourir pour sa liberté »; jusqu’à ce qu’il prenne conscience que ceux dont il faisait partie n’avaient pas de pays, parce qu’on leur avait volé tout ce qu’ils avaient produit; jusqu’à ce qu’il se rende compte que toute la liberté et l’indépendance de ses rêves de jeunesse n’étaient qu’une farce. Peut-être a-t-il appris aussi qu’il était insensé de parler d’égalité entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien, et il s’est donc rebellé.

“Mais son acte était insensé et lâche,” dit la classe dirigeante. “Il était stupide et inutile,” font écho tous les petits réformistes, socialistes et même quelques anarchistes.

Quelle absurdité! Comme si un acte de ce genre pouvait être mesuré à l’aune de son utilité, de son opportunité et de sa faisabilité. Nous pourrions tout aussi bien nous demander l’utilité d’un cyclone, d’une tornade,d’un violent orage ou de la chute incessante des eaux du Niagara. Toutes ces forces résultent de causes naturelles, que nous n’avons peut-être pas encore été en mesure d’expliquer,mais qui n’en sont pas néanmoins une partie de la nature, de la même façon que la force est naturelle et fait partie de l’être humain et de l’animal, qu’ils expriment ou contrôlent, en fonction de la pression des conditions et de leur interprétation. Un acte de violence n’est donc pas seulement le résultat de conditions, mais aussi celui de la nature psychique et physique de l’individu et de sa sensibilité au monde qui l’entoure.

L’été ne combat-il pas l’hiver, ne se lamente -t’il pas et ne pleure t-il pas des océans de larmes dans sa tentative désespérée de mettre ses enfants à l’abri du gel glacial? Et l’hiver ne recouvre-t-il pas la Terre Mère d’une couverture blanche et dure, de peur que le soleil tiède du printemps ne fasse fondre le cœur du vieux monsieur endurci? Et ne rassemble-t-il pas ses dernières forces dans une dernière bataille féroce et acharnée pour la suprématie jusqu’à ce que les rayons brûlants du soleil ne dispersent ses rangs?

La résistance contre la force est une réalité dans la nature. L’être humain, faisant partie de la nature, est également influencé par la même force pour se défendre contre l’invasion. La force continuera d’être un élément naturel aussi longtemps que l’esclavage économique,la supériorité sociale,les inégalités, l’exploitation et la guerre continueront à détruire tout ce qui est bon et noble chez l’être humain.

Toute personne qui réfléchit et a observé de près la situation ne peut nier que les problèmes politiques et économiques ont été ensemencées par l’embryon de l’avidité et du despotisme. Ce n’était donc qu’une question de temps avant que n’apparaissent les premières douleurs de l’accouchement.Et elles ont commencé lorsque McKinley, plus que tout autre président, a trahi la confiance du peuple et est devenu l’instrument des rois fortunés. Elles ont commencé lorsque lui et ceux de sa classe ont souillé la mémoire des hommes qui ont rédigé la Déclaration d’Indépendance avec le sang des philippins massacrés. Elles sont devenues de plus en plus violentes au souvenir de Hazelton, Virden, Idaho, et autres endroits où le capital a déclaré la guerre au monde du travail; jusqu’au 6 septembre où l’enfant est né, engendré, nourri et élevé par la violence.

Que la violence n’est pas seulement le résultat de conditions mais dépend aussi en grande partie de la nature même de l’être humain est largement démontré par le fait que des milliers de personnes détestent de la tyrannie mais qu’une seule abatte le tyran. Qu’est-ce qui l’a conduit à commettre l’acte alors que d’autres n’y prêtent pas attention? C’est parce qu’elle est d’une nature si sensible qu’elle ressentira un tort plus profondément et avec plus d’intensité que d’autres.

Ce n’est donc pas la cruauté, ni une soif de sang ou tout autre penchant criminel qui pousse un individu à frapper un pouvoir organisé. Au contraire, c’est avant tout à cause d’un fort instinct social, d’une abondance d’amour et d’un excès de sympathie pour la douleur et le chagrin qui nous entourent, un amour qui se réfugie dans les bras de l’humanité, un amour si fort qu’il ne recule devant aucune conséquence, un amour si vaste qu’il ne peut jamais être contenu dans un seul objet, tant que des milliers de personnes périssent, un amour si absorbant qu’il ne peut ni calculer, ni raisonner, ni prévoir, mais seulement oser à tout prix.

On croit généralement que les individus poussés à mettre une balle ou un couteau dans le cœur veule d’un gouvernement sont assez orgueilleux pour penser qu’ils libéreront ainsi le monde des chaînes du despotisme. A ce que je sache pour avoir étudié la psychologie d’un acte de violence, rien n’est plus éloigné de la pensée d’un tel individu que de croire que, parce que le roi est mort, la foule cessera de crier “Vive le roi!”

La cause d’un tel acte est plus profondément enfoui, bien trop pour que la multitude superficielle la comprenne. Elle repose sur le fait que le monde, au sein de l’individu et celui qui l’entoure sont deux forces antagonistes, et doivent donc s’affronter.

Suis-je en train de dire que Czolgosz est de cette étoffe? Non. Ni je ne puis dire qu’il ne l’est pas. Je ne suis pas non plus en mesure de dire si il est ou non anarchiste; Je ne le connais pas; personne, autant que je le sache, ne semble le connaître, mais, à partir de son attitude et de son comportement jusqu’à maintenant (j’espère qu’aucun lecteur de Free Society a cru les mensonges des journaux), je pense qu’il est une âme en peine, une âme qui ne trouve aucune demeure dans ce monde cruel qui est le nôtre, une âme “incommode”, inadéquate, manquant de prudence (selon la formule du sage), mais qui a tout de même osé, et je ne peux que m’incliner en silence devant une telle âme, qui a brisé les murs étroits de sa prison et a fait un saut audacieux dans l’inconnu.

Ayant démontré que la violence n’est pas le résultat d’une influence personnelle, ou d’un idéal particulier, j’estime inutile de me lancer dans une longue discussion théorique quant à savoir si l’anarchisme comprend ou non cet usage de la force. La question a été discutée maintes et maintes fois et il a été démontré que anarchisme et violence sont aussi éloignés l’un de l’autre que liberté et tyrannie.Je n’ai que faire de ce que dit la foule, mais à ceux qui sont encore capables de réfléchir, je dirais que, l’anarchisme étant une philosophie de la vie, son but est d’établir une société dans laquelle le monde intérieur de l’individu et les conditions qui l’entourent peuvent se fondre harmonieusement afin qu’il puisse utiliser tous les éléments capables d’améliorer et de rendre plus belle la vie autour de lui. A ceux-ci, je voudrais dire aussi que je ne prône pas la violence; le gouvernement le fait et la violence appelle la violence. C’est un fait qui ne peut pas être éliminé par la condamnation de quelques hommes ou par ou femmes ou même par des lois plus strictes – cela ne fait que l’aggraver.

La violence mourra de mort naturelle lorsque l’être humain apprendra que chaque chose a sa place dans l’univers, et que, étant liées étroitement les unes aux autres, elles doivent rester libre de se développer et d’essaimer.

Certains ont affirmé hâtivement que l’acte de Czolgosz était stupide et qu’il freinera la marche du progrès. Ces nobles personnes ont tort d’avancer des conclusions hâtives. Personne ne peut dire quelles conséquences auront l’acte du 6 septembre une chose est certaine, cependant: il a blessé le gouvernement à l’endroit le plus vital. Quant à arrêter la roue du progrès, c’est absurde. Les idées ne peuvent pas être arrêtées par contrainte. Et quant à une persécution policière mesquine, quelle importance?

En écrivant cela, mes pensées vont vers le couloir de la mort de Auburn, vers le jeune homme au visage féminin, sur le point d’être mis à mort par la main rêche, brutale de la loi,marchant de long en large dans sa minuscule cellule, avec des yeux froids et cruels qui le suivent,

Who watch him when he tries to weep,
And when he tries to pray;
Who watch him lest himself should rob
The prison of its prey. 2

Et mon cœur va vers lui, avec grande compassion, vers toutes les victimes d’un système d’inégalités et vers tous ceux qui mourront, pionniers d’une vie meilleure et plus noble.

NDT

1.The Ballad of Reading Gaol Oscar Wilde

2.Ibid

Voir sur le même thème, Vingt neuf octobre 1901

Traduction R&B