Vingt-neuf octobre 1901

Texte original : October Twenty-Ninth, 1901 Emma Goldman. Mother Earth Vol 6 n°8, octobre 1911

C’était à Saint Louis, le 6 septembre 1901. J’entrais juste dans un tramway, après une dure journée de travail à solliciter des commandes pour une société. Soudainement, me parvient « Édition spéciale, édition spéciale, on a tiré sur le président!”. J’étais trop fatiguée et dans un état pitoyable pour prêter attention à ce cri ; d’ailleurs, on est tellement habitué aux « éditions spéciales » des journaux que l’on s’arrête rarement pour se renseigner.

Lors du dîner chez un ami, j’ai appris que le président McKinley avait été abattu par un homme du nom de Nieman 1. Un des convives a remarqué en plaisantant « Je ne serai pas surpris qu’ils t’associent avec cet acte.” Il parlait de manière plus prophétique qu’il ne croyait.

Le lendemain matin, j’ai commencé mon travail du jour qui promettait d’être particulièrement dur, puisque je devais utiliser mes compétences à inciter une société commerciale à passer une plus grosse commande. Cela m’a pris toute la matinée pour régler l’affaire et m’a laissée encore plus abattue que le jour précédent. Je me suis traînée jusqu’au restaurant le plus proche et, alors que j’attendais d’être servie, j’ai regardé les journaux et j’ai vu, en gros caractères noirs « Le président McKinley abattu par un anarchiste, Leon Czolgosz — l’homme a avoué avoir été incité par Emma Goldman — la maison du propriétaire du journal anarchiste Free Society perquisitionnée—8 anarchistes arrêtés et détenus jusqu’à ce qu’on trouve Emma Goldman — des policiers envoyés dans toutes les régions du pays pour arrêter la femme dangereuse.”

Toute cette affaire me semblait si absurde qu’il m’a fallu quelque temps pour prendre conscience de sa signification; mais après une heure de réflexion, assise dans le restaurant avec des gens parlant de E. G. autour de moi, j’ai décidé ce matin même de me rendre à Chicago. Ce n’était pas facile de partir sans éveiller la suspicion. Mes amis à St. Louis avaient organisé un petit dîner en mon honneur ce même jour, le 7. Partir brusquement aurait provoqué une enquête sur mes allées et venues, ce qui devait être évité dans ces circonstances. J’ai donc participé au dîner et ai pris ensuite le train de nuit pour Chicago.

Dix années ont passé depuis cette époque terrible — terrible, parce qu’elle dévoile en un éclair, la sauvagerie, la fureur aveugle, le côté lâche de l’âme humaine. Pas seulement l’esprit retors de la clique journalistique,ni celui brutal de la police; ni même l’esprit de la foule, si effrayante par sa massivité. Mais plus que tout cela encore, cela a été l’esprit des prétendus radicaux, se manifestant à travers une telle lâcheté méprisable et une telle faiblesse morale, qui m’a impressionné avec une netteté que je n’oublierai jamais. Eux, plus que les Hearst sensationnalistes, plus que la presse prostituée, plus que l’opinion publique folle furieuse, se sont révélés être les diffamateurs les plus bruyants du gars qui avait osé porté le coup. 2

Mais pour eux, Leon Czolgosz a été traîné au bloc, comme un mouton à l’abattoir. Par leur faute, ses derniers moments ont été tourmenté par la conscience d’avoir été abandonné, trahi par ses propres frères, tout comme le Christ.

“Tous les hommes sont égaux devant la loi,” est une de nos devises. Quelle farce, quelle hypocrisie! Le cas de Leon Czolgosz a démontré que cette vantardise américaine était un mensonge. En fait, il n’existe aucun parallèle dans les annales de ce pays, où un être humain a bénéficié de moins d’égalité, moins de justice, moins de fair play, que Leon Czolgosz, ce vrai fils de l’Amérique. Ceci depuis le moment même où il a été presque battu à mort sur le sol de l’Exposition par une foule en furie et la police,jusqu’au moment où il a été traîné à son « procès », ce Christ moderne a été forcé de passer à travers un millier de Golgotha. Aucun mot gentil, aucune touche d’humanité durant toutes ces journées atroces entre le 6 septembre et le 29 octobre, lorsqu’il fut conduit à la mort au nom d’un « Dieu miséricordieux ».

Certes, la loi a été respectée —on a assigné deux avocats à Leon Czolgosz pour « défendre » son cas. Cette farce a du faire pleurer les anges. Comme si même un enfant n’aurait pas su que la victime se verrait refuser les droits humains les plus élémentaires. Et les avocats! Quelle honte pour l’espèce humaine, tellement ils se sont comportés de manière méprisable et servile! Quelle défense, en effet! Des bêtes féroces auraient démontré plus d’humanité. Ces valeureux disciples de la Justice n’étaient que des pygmées comparé à l’homme qui a défendu Francisco Ferrer!

L’Espagne est une autocratie gouvernée par le gourdin militaire et clérical. En 1909 un soulèvement anti-militaire a eu lieu, suscitant la même fièvre, la même fureur, la même frénésie sauvage de victimes que celle que nous avons connu en septembre 1901. Plus encore, il y avait le monstre assoiffé de sang vieux de 1 800 ans, l’Église Catholique, prête à dévorer sa proie. L’avocat de Ferrer avait tout à perdre et rien à gagner. Et néanmoins il a été tellement compatissant, tellement audacieux!

William Archer dans “Life of Ferrer,” nous raconte combien cet homme n’avait pas envie de défendre cette cause, du fait de son antagonisme envers son client. Mais Ferrer l’avait choisi — un exemple de plus du sens supérieur de la justice même dans une autocratie par rapport à notre pays libre. La première accorde le privilège de choisir son défenseur, le dernier impose une aide judiciaire, qui, par sa dépendance même envers la cour, doit se montrer partiale et injuste. Cet homme est venu, sans préjugés, grand et bon, avec la sublime mission de plaider en faveur d’une vie humaine comme seule considération. Cet homme a plaidé avec foi et dévotion pour son client, comme il l’aurait fait pour sa propre vie, entraînant tout le monde de son côté par son appel émouvant.

Certes, Francisco Ferrer était innocent face aux accusations portées contre lui; Czolgosz ne l’était pas. Mais, pour la cour et ses accusateurs, Ferrer était aussi coupable que son camarade américain. Lui, comparaissait devant un tribunal militaire, soumis à des méthodes procédurières rigides. Tel n’était pas le cas du tribunal qui a jugé Leon Czolgosz. Celui-ci prétendait au fair play, à l’impartialité, à la justice, à la démocratie. Mais il restait à ce tribunal à juger un homme moralement et physiquement enchaîné, les yeux bandés et bâillonné, une pitoyable proie humaine, condamné au billot. La glorieuse Amérique aux milliers de nobles desseins sera à jamais condamnée comme la nation du monde la plus cruelle et sauvage pour son inhumanité brutale envers le garçon de Buffalo.

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Dix années ont passé depuis les heures hideuses du 29 octobre, mais l’esprit de Leon Czolgosz n’est pas mort. Comment pourrait-il l’être, avec ses racines dans les profondeurs du conflit toujours croissant entre les millions de déshérités et les possédants de la terre?

“Je l’ai fait pour le bien du peuple” furent les derniers mots du jeune solitaire sur la chaise électrique à la prison de Auburn. Mais les gens l’ignoraient et ils prirent cela pour de la haine aveugle. Pourtant, il était la chair de leur chair, le sang de leur sang. Il a souffert pour eux, pour eux, il a enduré l’humiliation, pour eux, il a donné sa vie. Sa tragédie a reposé sur son intense et grand amour envers le peuple, mais, au contraire de beaucoup de ses frères esclaves, il ne se soumettait pas ni ne baissait la tête. Il devait donc mourir.

Il a été dit que j’avais inspiré cet acte. Je nie cette accusation. Non pas parce que je ne prends pas parti pour cette victime de notre temps mais parce que je sais que ceux qui haïssent l’injustice et la tyrannie avec un cœur chauffé à blanc sont au delà de toute influence extérieure. Et Leon Czolgosz devait haïr la tyrannie sinon il n’aurait pas connu une mort si héroïque. Non, il ne serait pas resté si serein, si imperméable à toutes les trivialités de ce qui l’entourait.

C’est cette mort, solitaire et sublime, qui restera pour toujours comme le grand symbole de mon souvenir de cette sombre date du 29 octobre 1901.

Traduction R&B

N.D.T

1. Fred Nieman est le nom qu’avait donné Czolgosz à EG lorsqu’il lui avait rendu visite le 12 juillet 1901 à Chicago chez Abe et Mary Isaak. Czolgosz avait déclaré à Abe Isaak avoir été un socialiste de Cleveland et avoir découvert l’anarchisme lors d’une réunion publique de EG le 5 mai. Il disait être venu à Chicago pour découvrir les « sociétés secrètes anarchistes »

2. Les milieux anarchistes de l’époque n’ont pas unanimement condamné l’acte de Czolgosz. Malatesta, par exemple, a déclaré dans le Cleveland Press du 13 septembre 1901 :

« Pourquoi les anarchistes condamneraient-ils Czolgosz alors que le gouvernement américain est le réel professeur de la violence? L’anarchie souhaite abolir la violence mais les américains assassinent des gens plus faibles aux Philippines et à Cuba, et l’Angleterre assassinent les Boers. Pourquoi crierions-nous au « bien » lorsque le gouvernement fait usage de la force et au « mal » lorsque ce sont des individus? …
Les anarchistes ne préconisent pas de tels actes qui sont clairement révolutionnaires. Mais la révolution n’est pas un acte individuel ; nous devons avoir le peuple de notre côté dans une organisation… »

Alors qu’on lui demande si il existait une raison spécifique à l’acte de Czolgosz, Malatesta s’est tapé le front du doigt d’un geste significatif et a répondu « Probablement ici »Italian anarchist talks about Czolgosz Mckinley assassination ink

Dans le National Tribune du 26 septembre 1901, Johann Most ne condamne pas non plus l’attentat, mais s’élève contre la propagande gouvernementale et la campagne de presse, disproportionnées selon lui à l’impact réel dans la population américaine.

« De tous côtés, tel que nous avons pu nous en rendre compte, les gens se sont montrés totalement indifférents. Seuls la presse, l’église et les prêtres de la politique ont donné libre cours à des hurlements de colère idiots….Le gouvernement et la presse sont ridicules. Les assassinats ne sont pas spécifiques à l’anarchisme. »

L’attentat, et la théorie du complot, fabriqué de toute pièce, sont pour lui le prétexte à une répression accrue des anarchistes

« A Buffalo, Pittsburg et Chicago de nombreuses arrestations ont eu lieu et on menace de procéder à de nombreuses autre. De purs hurluberlus parlent de l’arrestation massive de tous les anarchistes du pays et disent qu’ils devaient être mis sous les verrous ou expulsés. Pauvres idiots » The Viper’s Hiss. National Tribune 26 Sept. 1901  Mckinley assassination ink

Parmi les condamnations,, Lucy Parsons, dans le St Louis Post Dispatch du 8 septembre 1901, qui déclare que l’anarchisme est ouvert à tous les loufoques :

« Je ferai savoir publiquement très bientôt aux anarchistes de Chicago et au public en général mon chagrin et mes regrets pour l’attentat contre la vie du président »