Agitation en voyage. 3

Texte original : Agitation en Voyage Mother Earth. Vol.10, n°6 . Août. 1915.

Tant de faits intéressants sont survenus depuis que nous sommes arrivés en Californie le 4 juin qu’il est difficile de décider quoi raconter ; il est arrivé quelque chose chaque jour, et tous ces jours, maussades ou lumineux,tragiques ou drôles, sont nécessaires dans la vie d’une agitatrice.

D »abord nos réunions, vingt-huit dans le court laps de temps d’un mois. Notre champ avait été soigneusement labouré par nos magnifiques aides, Billie and Perry McColIough, le succès assuré depuis le tout début, dans la mesure où nous étions dans notre vieille et fidèle salle, The Burbank.

Attendre que vingt huit réunions attirent constamment un large public, c’est attendre l’impossible, mais la moyenne a été bonne ainsi que la vente de notre documentation.

Notre « personnel” comme Ben Reitman appelle ses camarades, pourrait très bien passer le test d’efficacité de Taylor, avec cette différence que le personnel de Taylor se comporte comme des moutons pleinement obéissants, alors que nos amis ont travaillé joyeusement, tout le monde y participant à sa place, au mieux de ses capacités parce que tout le monde aimait le travail ; la seule efficacité qui ne dégrade pas.

Nos adorables camarades, le Dr. et Mrs. Fleming, méritent la ceinture de champion du dévouement, ne nous décevant jamais; mais il y en avait beaucoup d’autres pour soutenir l’effort héroïquement : les Craig, mère et fille, cette dernière le type même de la jeune génération qui frappe à la porte, Fred Spear, Ben Capes, Leon Maimed, (tous les deux de vieux soldats, nouveaux dans le mouvement révolutionnaire), Bret McColIough, M. E. Johnson et beaucoup d’autres, ont aidé à rendre notre séjour à Los Angeles à la fois joyeux et profitable. En plus des amis déjà mentionnés, il faut ajouter Alexander Berkman et « Fitzie” qui nous ont rejoint de San Francisco et qui ont contribué à donner des couleurs à la camaraderie et de bons encouragements; mais, bien sûr, le plus infatigable d’entre tous est Ben Reitman; le travail c’est la vie, pour lui, toujours présent à l’esprit, dans on sang, à l’exclusion de tout le reste.

A coté des conférences à Los Angeles, il y eut un certain nombre d’événements inhabituels: D’abord ma prise de parole devant le Woman’s City Club sur le « féminisme;” 500 femmes, du rouge le plus profond au gris le plus poussiéreux sont venus écouter la « peu recommandable » Emma Goldman. Une fois dans l’antre du lion, j’ai décidé que, si je voulais être dévorée, je devais éveiller suffisamment son appétit. Était-ce de l’imprudence de ma part ou est-ce parce que le, City Club des femmes est un groupe apprivoisé, En tout cas,je suis encore en vie, avec la peau et tout.

La chose la plus intéressante et la plus vitale a été la réunion en soutien à Caplan et Schmidt au Labor Temple. Être capable de parler dans le sanctuaire du monde ouvrir, ou plutôt de ses dirigeants, valait en soi la peine de venir à Los Angeles. Oh, le pathos de tout cela! Le jour du jugement des comédies et tragédies humaines, l’épisode du Labor Temple de Los Angeles tiendra une place à part. Mais cela n’est pas important pour le moment. Le plus important est le fait que j’ai parlé au Labor Temple. Les mexicains et les juifs ont compensé l’absence des « braves” américains, et leur esprit et leurs derniers pennies ont donné sa couleur à la réunion ainsi que 100$ pour la défense de nos camarades emprisonnés — 46,75 $ ont été ajoutés provenant de notre soirée. Même si la somme paraît faible comparée à la situation, c’est de loin la somme la plus importante collectée dans un meeting jusqu’à maintenant.

Notre soirée en soutien à Caplan et Schmidt a été un autre grand événement à la fois par l’esprit et l’expression artistique. George Edwards de San Diego a joué son formidable morceau du Grand Inquisitor; Fred Spear a chanté et Ben Capes a fait rire le public avec ses histoires. Bien sûr, il y eut des danses, qui semblent plus que jamais aussi nécessaires que la nourriture et l’air.

Nos courageux camarades Caplan and Schmidt étaient avec nous, bien que absents physiquement. Ils ont eu connaissance de la réunion et de la soirée et ils ont pris conscience que les deux événements étaient, au sens le plus profond du terme, l’expression d’une vraie camaraderie et d’un esprit révolutionnaire; Nos deux garçons sont un oasis dans le monde ouvrier américain , courageux, fiers et dédaigneux envers la « majesté » de la cour et de l’autorité que devraient montrer tous les révolutionnaires . Oh! Si le monde ouvrier, notamment en Californie,pouvait saisir l’occasion pour utiliser le contexte social créé par Caplan et Schmidt ; si seulement!

Notre ami George Edwards a raconté notre triomphe à San Diego 1; mais ce qu’il n’a pas pu décrire, ni que je n’aurais pu d’ailleurs, c’est la sensation enthousiasmante que San Diego a éveillé en nous tous. Il ne fait pas de doute que certains amis m’ont suspecté d’une sorte de fanfaronnade lorsque j’ai déclaré que je retournerai à San Diego même si cela me prendrait le reste de ma vie mais pour moi, cette déclaration était tout à fait sérieuse; par conséquent, j’ai eu le sentiment que le fait que l’anarchisme soit présent à San Diego effacera les horribles cauchemars des trois années passées. 2

L’année dernière, un petit bout de femme déterminée et courageuse, Minnie Remis, a essayé désespérément d’obtenir une salle pour moi. Les socialistes auraient pu sauver la situation mais ils étaient trop froussards tout comme les cent-une autres variétés de radicaux, y compris ceux qui étaient restés fermes lors de notre dernière visite; mais ayant vu moi même les visages grimaçants de la foule, je ne peux blâmer personne. Néanmoins, l’année dernière, le plan a du être abandonné.

Cette année, j’ai eu la chance de traiter avec des homme et non avec des femmes âgées et ils se sont comportés admirablement en fin de compte. D’abord George Edwards, pour qui, selon lui, le Open Forum pourrait même ne pas avoir l’idée de m’inviter ; mais George le gentil, l’affectionné, le doux, a sa manière propre de faire valoir son point de vue. Il a été soutenu dans sa détermination par De Jarnette et quelques autres hommes courageux.

Fidèles à l’esprit de leurs ancêtres qui ont utilisé l’action directe en jetant le thé dans le port de Boston, cette petite bande de rebelles américains a refusé de se laissé émouvoir par le propriétaire qui déclarait qu’en aucun cas, Emma Goldman ne parlerait dans sa salle. Ils ont envoyé promener le type, ont pris possession des lieux et le tour était joué. La réunion en matinée était surchargée d’attente tendue,une atmosphère qui convenait bien à « L’ennemi du peuple » de Ibsen. La conférence interrompue par les vigilantes fut finalement entendue le 20 juin 1915 à San Diego. George Edwards ajouta de la couleur par une magnifique interprétation de Tchaikovski.

L’après-midi fut facile, comparativement: les nuages s’étaient dispersés et le ciel éclairci pour l’interprétation de la philosophie de Friedrich Nietzsche. La salle était pleine d’un public des plus enthousiaste. A nouveau, notre ami George contribua beaucoup à l’affaire avec sa propre interprétation de “Dream of Wild Bees” de Olive Shreiner. La journée s’est terminée avec une soirée et un court discours sur le cas de Margaret et William Sanger et la nécessité du contrôle des naissances.

C’était merveilleux ; mais le plus merveilleux a été le voyage en voiture durant la nuit sur les routes difficiles et dangereuses de San Diego. Il y a trois ans Ben Reitman avait été forcé de faire le même trajet parmi une bande de quatorze brutes sans présence sympathique auprès de lui 3, et je pensais à cette nuit affreuse alors que notre habile femme chauffeur nous faisait traverser les collines, passait des précipices, longeait les piles de rochers escarpés à travers le magnifique pays du sud de la Californie.

Je n’avais aucune certitude de réussir dans cette mission, mais au moins, j’étais avec des amis et je savais que je me rendais auprès d’amis, ce qui était très différent des terribles expériences de notre camarade il y a trois ans. Et lorsque je pensais à tout cela, j’étais certaine plus que jamais qu’un idéal soutenu avec détermination surmontera tous les obstacles, que seul l’idéal vaut la peine d’être vécu. Tout comme Ben Reitman qui est revenu à San Diego en surmontant la tension nerveuse qui était la sienne depuis trois ans.

Après Los Angeles et San Diego, San Francisco a semblé au début morne et mort mais l’immense intérêt suscité par notre travail nous a vite convaincu qu’il ne fallait jamais se fier aux premières apparences. Nous en sommes encore qu’au milieu de nos réunions; je parlerai donc de San Francisco dans le prochain numéro.

Nous commençons à Portland au Scandinavian Hall, Fourth and Yamhill, du 1er au 10 août; puis Seattle du 11 au 19, la salle sera annoncée plus tard; Butte, Montana, du 21 au 24, peut-être Fargo le 26t et retour à Chicago le 28; New York début septembre. On me joindra en Poste Restante dans toutes les villes à l’exception de Chicago.


NDT

1. Voir dans le même numéro,The Schmidt-Caplan defense Alexander Berkman.
2. Free speech in San Diego Mother Earth Vol. 10, n°5 juillet 1915
3. Voir Le scandale de San Diego
4. ibid

Traduction R&B