En Route (2)

Texte original : En Route Mother Earth Vol 3, n°3 mai 1908

« Cité des Anges, » Californie., 30 avril 1908.

C’est tout à fait « angélique » ici, en effet, et comme les anges ne font jamais rien, assis près du trône de Dieu, jouant de la harpe, mes amis devront me pardonner si, moi aussi, je suis influencée par l’atmosphère locale.

Avec la Terre Mère si riche, si belle et abondante dans le sud de la Californie, on est enclin à oublier, au moins pour un instant, l’austérité et la grisaille de la vie avec ses luttes incessantes et inutiles. Même mes anges gardiens, les policiers, semblent imprégnés de cet esprit paisible et pacifique qui émane naturellement de cette ville. En tout cas, jusqu’à maintenant, ils m’ont laissé tranquille, un traitement que j’apprécie grandement après avoir subi leur présence aussi longtemps et continuellement.

J’ai écrit dans mon dernier article que ceux de Chicago méritait un mot de remerciement pour la formidable publicité que leur stupidité a offert à l’anarchisme et à la « moins recommandable de tous les anarchistes, Emma Goldman. »

Depuis que je suis arrivée en Californie et après avoir été « reçue »par la police de San Francisco, j’ai décidé que nos remerciements devaient être adressés aux autorités de cette ville plutôt qu’à celles de Chicago. En matière d’exhibition de stupidité monumentale, la police de San Francisco mérite le premier prix. Il est vrai que, à Chicago, la liberté d’expression a été étouffée mais cela est parfaitement cohérent avec les fonctions de l’autorité, une réalité que beaucoup de nos radicaux tiédasses doivent encore apprendre. Tous leurs discours au sujet de la liberté d’expression et leur grande indignation envers sa suppression ne sont que pur sentimentalisme selon moi. Si ils croyaient réellement dans la liberté d’expression, ils ne pourraient pas en même temps être pour le maintien d’un gouvernement. La liberté d’expression signifie soit un droit sans limite, soit rien du tout. A partir du moment où un être humain, ou un groupe d’êtres humains, peut limiter cette expression, elle n’est plus libre. Le tsar en Russie est favorable à la liberté d’expression, ce qui signifie qu’il à le droit de dire ce qu’il veut. Il en est de même pour les tsars américains: ils ont la liberté d’expression. Mais à partir du moment où vous ou moi revendiquons les mêmes droits, la loi et l’autorité s’indignent face à une telle impudence anarchiste. Que tous les réformateurs et les radicaux se rendent compte, une bonne fois pour toutes, que l’amour de la liberté signifie vivre sans loi, car la liberté et la loi ne peuvent jamais s’harmoniser.

Au moins, les autorités de Chicago étaient cohérentes même si elles ont contribué grandement à notre publicité. Les conférences à Milwaukee, Minneapolis, Winnepeg, Salt Lake City, etc., n’auraient jamais connu un tel succès sans cela. Les autorités de San Francisco, elles, ne peuvent justifier d’aucune cohérence ni simple bon sens.

Aucun potentat n’a jamais été reçu avec une plus grande déférence et hospitalité. Le chef lui-même était là avec son personnel, dans une grosse voiture, prêt à me voir conduite au palace de la police ; mais comme je préférais un hôtel, le Chef s’est soumis aux caprices de la souveraine et m’y a escorté, laissant quatre policiers à ma disposition, avec des instructions strictes pour rester près, très près de moi, à mes côtés, durant mon séjour à San Francisco.

Lorsque j’ai changé mes quartiers et me suis installée chez des amis, le Chef a mis une force supplémentaire à ma dispositions, deux policiers de la police montée, pour surveiller le cottage et le voisinage. Mais toute cette attention et dévotion ne pouvait satisfaire le zèle d’un loyal sujet comme le Chef Biggey. Son cœur désirait de plus grandes manifestations de loyauté. Il a donc passé quarante huit heures à préparer une parade en honneur de sa visiteuse distinguée, espérant sans doute que la souveraine passe en revue ses « fidèles ». Cent cinquante policiers, à cheval, en voiture, à pieds, la « police à sa droite, à sa gauche, derrière elle, devant elle »; une brigade légère, solide de corps et d’esprit, « prête à charger, à risquer leur vie par sens du devoir. » Ils ont protégé chaque conférence, toujours attentifs de peur qu’il n’arrive quelque chose à sa majesté. Qu’importe si ces dévots s’exposent au mépris et au ridicule, si ils doivent écouter, écouter pour la première fois une voix si étrange, étrangère et bouleversante pour leurs oreilles délicates, entendre la vérité, la vérité, cette chose détestable, qui ne sera pas réduite au silence ou intimidée, même par la présence d’une telle force. Ils ont tenu bon, ces cent cinquante, fermement, sans broncher, jusqu’à la fin.

Des gestes d’amour, de gentillesse,— de grands actes héroïques peuvent tomber dans l’oubli de l’histoire de ce pays, mais ceux su Chef Biggey et de ses cent cinquante hommes, — jamais! Dans les années à venir, une jeune et libre génération lira le récit de comment le Chef Biggey et ses cent cinquante braves ont aidé à répandre les idées qui ont ouvert la voie à une société libre.

Les combats de la vie, soit tuent, soit renforcent le pouvoir d’endurance des êtres humains.J’espère que je n’apparaîtrai pas comme une vantarde si je dis que les difficultés, les obstacles et les désagréments de ces dix dernières semaines n’ont pas diminué mon endurance. Je suis encore sur le pont. La tempête fait maintenant rage plus férocement que jamais et les vagues rivalisent les unes avec les autres dans leur course folle, mais nos couleurs flottent toujours aussi fièrement et fermement.

Mes amis, nous avons toutes les raisons de nous réjouir de ce que l’ignorance, la brutalité et la malveillance ont conspiré contre l’esprit de liberté. Ils ont tout fait pour lui briser le cou. Ils nous ont pourchassé, contrarié, poussé presque au désespoir. Dans leur bonté, ils ont même décidé que cela n’était pas un endroit sûr où vivre; par conséquent, ils vont déporter certains d’entre nous ou empêcher d’entrer ceux qui s’aventureront sur ces côtes hospitalières. Mais toutes leurs tentatives ont échoué, échoué misérablement. La voix de la liberté s’élève toujours plus forte, plus volumineuse que jamais; elle ressemble au tonnerre qui approche, fort, impressionnant, menaçant. Voyez-vous les efforts convulsifs de l’ignorance et de la brutalité? En vain, en vain! La vérité, la vérité a vaincu!

Emma Goldman

Traduction R&B