La fin de l’odyssée (1)

Titre original: The End of the Odyssey Mother Earth Vol.4, no. 2; avril 1909

« De la persévérance et des timbres-postes feront publier n’importe quel article » est la formule favorite d’un de mes amis.

A plusieurs occasions, lorsque j’ai envoyé des contributions à quelques magazines en vue, elles me sont revenues. En réalité, que mes articles soient publiés aurait tenu du miracle. « Les idées progressives sont très bien si elles sont présentées en des termes modérés et par des auteurs respectables. Mais Emma Goldman ne remplit aucune de ces conditions… Oh là là! Comment pourrions-nous compromettre notre bonne réputation. » Et donc, j’ai arrêté de gaspiller de la persévérance et des timbres-postes. Cependant, je peux comprendre la véracité de la formule de mon ami. La persévérance est en effet un facteur merveilleux pour aider à surmonter les difficultés, particulièrement lorsqu’elle est associée avec des timbres-postes ou leur équivalent.

Celui qui voyage sur les ailes de l’imagination voyage loin — quelques fois. Du moins, c’est ce que je pensais en octobre dernier, lorsque j’ai fait mes adieux à mes quelques, mais fidèles, amis pour commencer mon tour du monde.

Avant que d’être rendue très loin, j’ai eu l’occasion de vérifier l’opinion de mon ami sur la persévérance et les timbres-postes. En Inde, les gens sont souvent victimes de famines qui causent de grands désastres dans ce pays rongé par John Bull 1. Mais comme les dommages causés par de telles terribles épidémies sont insignifiants comparés à notre peste nationale — les élections. Leurs effets toxiques se font sentir tout le temps ais à aucun moment, elles ne prennent une forme plus monstrueuse que durant une campagne électorale présidentielle. L’Élection-mania, La plus grave maladie américaine, bien pire et plus destructive que le choléra. La science médicale inventera – t’elle jamais un sérum pour nous soulager de ses ravages? Autant parler de raison et d’idées à un cerveau fiévreux et délirant.

La persévérance et les timbres-postes suggéraient que des compresses froides de raison ont souvent vaincu la fièvre la plus tenace. Alors, pendant un mois, j’ai appliqué la méthode du froid. A partir de fin novembre, elle fut couronnée de succès. Les audiences ont commencé à présenter des signes de température normales et un appétit pour la nourriture dans son ensemble. Avec beaucoup d’entrain et le cœur léger, j’ai volé sur la route du succès pour Mother Earth, longeant l’Océan Pacifique et l’Australie.

Mais alors, un nouveau spectre est apparu à l’horizon, noir et sinistre, défiant toute vigilance et persévérance — Noël. Hein? Le mois des bonnes nouvelles — de paix sur la terre et des hommes de bonne volonté — un spectre? Oui, un spectre hideux, noir, trompeur, qui a maintenu l’esprit des êtres humains en esclavage depuis presque deux mille ans.

La légende de la naissance du Rédempteur, comme toutes les légendes, est fondée sur un mensonge. Elle a continué à se perpétuer jusqu’à ne plus être qu’une excuse pour le mercantilisme, la cupidité et les spéculations mesquines.. Noël — un chasseur fou, agressif, obsédé de bonnes affaires; avec aucun intérêt pour quoi que ce soit, encore moins pour le Christ lui-même.

Le moral était bas et les timbres-postes rares. Mais la Persévérance a secoué sa crinière et crié En avant! Elle n’a pas non plus relâchée sa prise lorsqu’elle a été confrontée à la brutalité et aux persécutions policières.

En janvier, je suis arrivée à Los Angeles, déprimée et fatiguée. Mais le doux climat du Sud ensoleillé, associé au dévouement et à la prévenance des amis, m’ont revigorée. La gestion habile de mes conférences par le camarade Claude Riddl a fait le reste. J’ai quitté la Cité des Anges, débarrassée d’un lourd fardeau, une dette considérable, cent cinquante dollars pour l’ami et l’ennemi de Mother Earth — notre imprimeur. Mais tout cela n’était rien comparé à l’espoir et à la force engrangés grâce à l’amour et à la gentillesse des amis de Los Angeles.

San Francisco devait être mon dernier champ de bataille la date de mon départ pour l’Australie étant fixée au 23 janvier. Les camarades de cette ville, avec Alexander Horr comme moteur principal, n’avaient rien laissé au hasard pour garantir le succès. Mais le Complot des Circonstances traîtresses ont ruiné leurs efforts.

Le Complot des Circonstances! Qui ne connaît pas son pouvoir, tranquille, tenace, sans pitié. Contrairement à un ennemi de chair et de sang, on ne peut pas le rencontrer lors d’une bataille en face à face ni même lui échapper. Il ne vous lâche pas. Je n’ai jamais autant ressenti,durant mon existence, sa fureur aveugle et implacable que durant mon séjour à San Francisco.Cette force inanimée, muette et aveugle était en permanence sur nos talons, imaginant un millier de pièges pour faire échouer tous nos projets. Plus d’une fois, il fut sur le point de réussir. Mais la Persévérance n’est pas une proie facile; particulièrement sous la forme des ténacités associées de solides guerriers, l’épée dégainée pour aller vers l’ennemi.

Ce fut un combat farouche, avec la Persévérance comme vainqueur, le Complot des Circonstances s’enfuyant avec tous les timbres-postes. Rien en poches pour payer le voyage en Australie, il ne restait plus qu’à retourner à la maison Mother Earth. Mais la Persévérance ne renonçait pas. Le Sud, le Sud! Insistait – elle. Pourquoi pas?

Je n’avais jamais visité le Sud durant tous mes voyages. Il évoquait des images horribles — des images de petites victimes dans les champs de coton, des corps pendus aux arbres, des corps mutilés, brûlés, en cendres. Mais quand l’idée de me rendre au Texas m’a été suggérée, je me suis souvenue de la sage parole , « Que celui d’entre vous, qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. » En me souvenant des ateliers de misère de l’Est et leurs innombrables victimes, comment pouvais-je condamner le Sud? Ayant à l’esprit les tensions raciales à New York City, le lynchage des nègres 2 à Springfield, Illinois, comment pouvais-jeter la pierre?

Après avoir séjourné Los Angeles, où j’ai eu deux bonnes réunions et un débat , je me suis rendue au Texas. Ce fut vraiment une riche expérience — sauf question timbres-postes.

Ma première étape fut El Paso, une ville qui abritait, parmi d’autres nationalité, trente mille mexicains, à qui une administration américaine inféodée à ce monstre Diaz, ne permettait pas de tenir des réunions publiques en espagnol. Ces pauvres victimes auraient peut-être pu raconter les horreurs commises dans leur pays, le terrible despotisme, la pauvreté épouvantable, plus terrible que sur les terres du tsar sanguinaire.

La presse de El Paso, à l’exception de The News, prospère grâce aux pièces d’or soutirées aux péons mexicains. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit si venimeuse dans sa dénonciation de l’anarchisme. Malgré cela, nous avons tenu une réunion à El Paso 3 et diffusé de la documentation. Le principal résultat, cependant, fut l’éditorial honnête et intelligent de The News, qui n’aurait bien sûr jamais été publié si je nem-étais pas rendue dans le sud.

San Antonio, La ville la plus au sud du Texas, avec son apparence paresseuse, tranquille et agréable à vivre, avec son ancien marché où les esclaves étaient achetés et vendus (la vente et l’achat se poursuivent avec un coût moindre pour le maître moderne et avec la conscience de l’esclave qu’il est maintenant libre de se vendre lui-même). Aucune salle ne pouvait être trouvée dans cette ville, sinon avec une location très élevée,, et comme les perspectives ne semblaient pas très prometteuses, nous avons décidé de ne tenir aucune réunion. Mais nous avons fait un peu de propagande à travers quelques comptes-rendus convenables d’interviews dans plusieurs journaux locaux.

Houston ressemble à la ville moyenne américaine, mais contrairement à d’autres, elle peut se vanter d’un miracle: le commissaire de police et le maire offrant l’Hôtel de Ville pour une conférence de Emma Goldman. Qui peut dire que le vingtième siècle n’offre pas de surprises? Ayant souvent apprécié si souvent l’hospitalité de la police sans l’avoir demandé, je ne pouvais pas accepter leur offre Nous avons obtenu une salle d’un ordre catholique, mais lorsque l’on a appris que je devais parler, les frères ont pensé que Satan s’était échappé. Frappés de terreur, ils ont envoyé une délégation pour nous rembourser et demander de rompre le contrat. Qui a déjà entendu parler d’un marché entre les catholiques et le diable ?

Pendant un moment, il a semblé que Houston aussi resterait dans l’ignorance de la vraie signification de l’anarchisme. Mais, grâce à quelques courageux habitants, cette ville a maintenant quelques raisons d’apparaître sur la carte. Un groupe de partisans de la taxe unique est venu à notre secours avec une grande largesse d’esprit et gentillesse .La « Cabane en Rondins », le local du groupe offert par l’un de leurs camarades, Mr. J. J. Pastoriza, un homme extraordinaire à beaucoup d’égards, a été mis à notre disposition. La Cabane, à la périphérie de la ville, est sommaire et robuste, avec une allure romantique propre à satisfaire l’imagination la plus poétique air. Avec des lampes éclairant faiblement la pièce et des hommes et des femmes serrés les uns contre les autres, cela n’en fut pas moins la réunion la plus enthousiasmante de toute ma tournée. Lorsque j’ai regardé ces visages sérieux, si près que j’aurais pu presque les toucher, j’ai oublié les épreuves passées et les déceptions du futur — je ne ressentais que la chaude pulsation de l’humanité, une riche, grande et belle possibilité de fraternité.

L’être humain est plus grand que les théories. Il était alors de peu d’importance que la taxe unique n’est qu’une réforme insignifiante économiquement et qu’elle se pende aux basques du Parti Démocrate. En tant que êtres humains, ils étaient les champions les plus courageux et fervents de la liberté au sens le plus large. Et c’est plus que l’on ne peut dire d’un parti qui a des prétentions d’un socialisme « scientifique », avec le prix de la stupidité la plus crasse. Son autorité veule et son intolérance envers tout ce qui n’est pas baptisé par la sainte église des rites Marx-Engels , sont réellement répugnantes. Bien sûr, il existe quelques exceptions, mais seulement pour confirmer la règle, Les quelques socialistes à l’esprit indépendant ne sont pas très longtemps tolérés par le Saint Synode.

J’ai terminé le tour du Golgotha avec deux conférences à Fort Worth, et j’ai atteint New York, clouée à la croix de la nécessité.

En me remémorant les difficultés de ces six derniers mois, je peux dire que, sans la Persévérance, cela aurait été impossible. Mais il n’y avait pas que cela. Mes amis et camarades ont une grande part dans la réussite . C’est particulièrement vrai à San Francisco et Los Angeles,dont les efforts ont été réellement héroïques. Je ne veux pas sous-estimer ici la valeur de l’aide des camarades dans les autres villes. Tout le monde a aidé à sa manière. La manière n’a put-être pas toujours été la bonne mais c’est uniquement parce que la plupart de nos camarades rattrapent par leur idéalisme ce qui leur manque en organisation pratique.

Cependant, plus que tout autre chose, l’optimisme sans faille, le grand zèle et la bonne humeur bohème de notre ami Ben L. Reitman ont permis de surmonter de nombreux obstacles.

Ma tournée en Australie n’est pas définitivement abandonnée, seulement ajournée — jusqu’à ce que je trouve les timbres-postes disparus. Nos lecteurs savent que je ne manque pas de Persévérance.

En attendant, je donnerai une série de conférences à New York, dont la première aura lieu dimanche 11 avril à 11H , au Lyric Hall, Sixième avenue, près de la Quarante-deuxième Rue. Le sujet de ma première conférence sera « La Psychologie de la Violence. »

La série se continuera durant avril et mai, les conférences auront lieu les dimanches matins au Fraternity Hall, 100 West 116th street, au coin de Lenox avenue, New York.


NDT

1. John Bull est la caricature de l’anglais typique, l’équivalent de l’Oncle Sam américain

2; »negroe » est un terme choquant aujourd’hui, mais était couramment utilisé jusque dans les années 1960 sans connotation raciste. Je le reprends ici,d’autres termes comme « afro-américains »ou « noirs » seraient anachroniques

3 Le 12 mars, les autorités de El Paso lui ont interdit de tenir cette réunion en espagnol. Les 14-15 mars à San Antonio, elle fut incapable de trouver une salle acceptant de l’accueillir

Traduction R&B