La fin de l’odyssée (2)

Titre original : “The End of the Odyssey, Mother Earth Vol. 5, no. 5;  juillet 1910

Voici juillet et j’écris encore « Light and Shadows. » Mais six mois de tournée comme conférencière anarchiste fournit assez de matériau pour un livre entier, si l’on devait relater chaque péripétie.Ces dernières peuvent paraître peu importantes à froid mais,dans la vie de l’avant-garde, chaque petit événement joue son rôle dans la lutte générale.

A Portland , notre camarade Agnes Fair a vraiment mérité son nom. Un jour je présenterai Agnes à nos lecteurs Pour l’instant, il suffira de dire qu’elle représente la femme américaine « hobo » la plus typique, une vraie enfant de la route, avec le naturel et la simplicité de celle qui n’a jamais vécu une vie urbaine à l’étroit. Agnes est une prolétaire, dévouée aux ouvriers dans chaque fibre de son âme. Inlassable et avec un zèle intarissable, elle va, comme ses sœurs russes, parmi les gens, dans les usines, les magasins et les mines, dans les régions forestières, les pêcheries et dans la rue, s’adressant en permanence aux esprits sourds et aux cœurs indifférents des opprimés,les incitant à réfléchir, à imaginer et à se rebeller.

Elle a organisé cinq réunions publiques en collaboration avec le camarade Sivin, a fait du porte à porte pour chacune d’entre elles, distribué des prospectus ; et elle n’a négligé aucun détail pour aider à faire en sorte que notre séjour à Portland ressemble à des vraies vacances. Et donc, grâce à ses efforts notre travail a été couronné de succès, le plus grand que nous ayons jamais connu dans cette ville.

Seattle n’a pas paru encourageant. Bien qu’il y ait une coterie considérable d’anarchistes dans la Mecca sur Pugent Sound, un seulement fut suffisamment intéressé pour prendre en main le travail de préparation. Les autres ont des récriminations sans fin, si je comprends bien, ce qui, vu de plus près , confirme ce que Nietzsche appelait la paresse intellectuelle. L’ami Cassius Cook 2, cependant, à sa façon hautement méthodique, a fait du mieux qu’il a pu pour faire connaître ma venue. Du fait de la difficulté à trouver des salles à Seattle, deux réunions publiques seulement ont été organisées. Mais elles étaient de qualité.

Durant la conférence sur l’esclavage des blancs,l’audience s’est vu offrir un petit plaisir dont elle se souviendra longtemps. Au cours du débat, j’ai été violemment attaquée par un anglais qui était terriblement choqué par mon franc-parler sur le sujet. Avec l’hypocrisie habituelle des anglo-saxons, il a protesté contre l’idée saugrenue que les femmes honorables devaient respecter les prostituées. Après que ce Sujet du roi ait terminé sa plaidoirie en faveur de « la moralité et la vertu », un jeune étudiant hindou de l’université de Washington a pris la parole et, dans un discours bref mais éloquente, a dépeint de manière vivante « la moralité et la vertu » britannique en Inde, et a captivé la salle.

Nous savons bien peu de choses en Amérique sur les horreurs commises en Inde, du brigandage, des scandales, du vol sous la domination anglais. La souffrance du peuple indien doit être grande pour que, malgré leur attitude sereine envers la vie, ses fils sont amenés à la résistance violente.

La curiosité peut parfois conduire à un réel intérêt,mais ceux qui pâtissent de la désagréable invasion des curieux doivent devenir impatients et inaccessibles. Le revers de cela est que, à cause de la masse, nous sommes rarement en contact avec l’homme ou la femme. Pourtant, c’est l’individu seul qui est important, qui ajoute à notre expérience et approfondit nos points de vue.

Alors que j’étais à Seattle, j’ai eu la grande chance de rencontrer deux femmes — pas de celles habituelles de la classe moyenne, qui, par ennui et manque de stabilité, s’essaient à toutes sortes d’idées réformistes, mais plutôt des femmes désireuses d’évoluer et profondément intéressées par les grands maux sociaux. Elles ont contribué à renforcer ma conviction que, en Amérique, les femmes, et non les hommes, se révéleront comme les plus ardentes ouvrières de la reconstruction sociale. Je ne dis pas cela parce que je suis partiale envers mon sexe mais parce que les hommes de la classe moyenne et même de professions libérales, se sont transformés en presque complets automates envers le mercantilisme; ils manquent de sang rouge, sans lequel un intérêt concret pour un idéal est impossible.

L’année dernière, quand les Industrial Workers de Spokane ont commencé leur combat pour le droit à la liberté d’expression 3, j’ai été fortement tentée d’aller sur le terrain. Mais connaissant les antécédents familiaux de la majorité d’entre eux —De Leon comme progéniteur et le Daily People comme biberon 4 — j’ai pensé que ma présence serait plus un obstacle qu’une aide. Mais une fois ce combat perdu et tous les gars sortis de prison, j’ai décidé de me rendre à Spokane, ne serait-ce que pour présenter mes respects au Chef Sullivan, le Terrible. 5

Ce fut le camarade Dickinson qui prépara le champ de bataille; le « manager » m’y a précédé d’une journée. Mais Spokane a été la ville à marquer d’une pierre blanche sur notre parcours. Notre succès y a été extraordinaire. Bien que chaudes comme Géhenne, toutes nos réunions, après-midis et soirs, ont attiré de larges audiences et la demande de documentation a épuisé notre stock bien avant la fin de notre séjour.

Le seul incident qui a assombri le ciel ensoleillé par ailleurs de Spokane, et qui a failli être notre Waterloo, a été un accident d’automobile Pour la tranquillité d’esprit de quelques-uns de mes amis, je dois dire que l’accident n’est pas arrivé, comme on l’a raconté, avec la voiture de Emma Goldman mais avec celle du gardien de la salle, qui, comme la plupart des gens bien intentionnés, a fait preuve de plus de générosité que d’expérience comme chauffeur. En outre, la compagnie de chemin de fer, avec l’inconséquence américaine habituelle, n’avait mis aucune signalisation au carrefour dangereux.

Vingt ans de vagabondage et la vie en plein air comme les sauvages, avaient aidé à aiguiser les sens de notre « Hobo ». Il avait certainement senti l’approche du train avant de pouvoir le voir. C’est lui qui a donné le signal du danger en sautant de la voiture une fraction de seconde avant que la locomotive ne heurte les roues.Quant à moi, comme tous solides dans les airs, je suis montée dans un avion et suis redescendue sur la terre mère — pas sur la tête heureusement. J’ai été sérieusement contusionnée mais le destin semble m’avoir réservé une fin plus utile. Je l’espère, du moins.

Butte est encore la propriété spirituelle de l ‘Église catholique et matérielle des rois du Cuivre.Quelle place alors, pour la Vérité?

Parmi les nombreux états que nous avons visités, le Dakota du Nord, pour sa taille, est le plus ouvert d’esprit et le plus demandeur d’idées nouvelles. A Bismarck et Fargo, les réunions ont été formidablement. L’audience à Bismarck, principalement composée de pompiers, délégués de leur congrès, a été particulièrement intéressante. Ils ont été très heureux, lorsque,en parlant de l’anarchisme, j’ai cité les brigades de pompiers comme l’une des organisations de volontaires originales, et qui ont conservé, malgré qu’elles soient maintenant sous contrôle du gouvernement, l’esprit de service et de solidarité. En effet, les pompiers sont les seuls hommes utiles en uniforme, rendant le service social le plus difficile et dangereux. Pourtant, ils ne bénéficient ni de la même considération, ni de la même rémunération que les policiers; Et certainement pas des mêmes opportunités de pots-de-vins, ce qui explique probablement la droiture et la décence du combattant du feu moyen.

Nous nous devions d’inspecter l’Arcadie Socialiste de Milwaukee sur notre route vers Chicago. Il aurait été pour le moins criminel de rater le bouleversement révolutionnaire consistant à asperger d’anciennes rues et des transports à trois cents. Cela sans bain de sang, bien sûr. Pour dire vrai, nous avons découvert qu’aucun sang n’avait été versé, ni beaucoup d’eau non plus. La société de transport tarifie encore cinq cents et la police semble aussi stupide, mais avec un peu plus de conscience de classe.

Cependant, d’importants progrès ont été réalisés: les pitoyables conditions de travail des filles dans l’usine d’embouteillage de la bière seront maintenant supervisées par des femmes inspectrices et non des hommes. La prostitution doit être éliminée grâce une mesure très radicale: les salles de danse, qui offraient un peu d’oubli aux victimes de Pabst et de Schlitz, doivent être taxées par une licence plus élevée ou totalement fermées. Ainsi, Milwaukee sera purifiée par la vieille fille, Berger, et la vertu de la morale socialiste. Mais qu’en est-il du déterminisme économique, seul responsable des maux sociaux et autres? Ah, eh bien, tant qu’il n’est pas responsable de la stupidité des politiciens socialistes, tout va bien.

* * *

Et pour résumer maintenant.La tournée a commencé le 5 janvier et s’est terminée le18 juin. Nous avons visité 37 villes de 25 états donnant 120 conférences, devant une audience totale de 40 000, personnes, dont 25,000 entrées payantes — les autres sont des chômeurs avec entrée gratuite comme d’habitude. Nous avons vendu presque 10 000 brochures et cinq mille ont été distribuées gratuitement. Dans cinq villes, une campagne en faveur de la liberté d’expression ont été conduites avec succès, dont les fonds ayant été collectés lors de nos réunions. Quatre-vingts dollars ont été collectés pour le Fonds Ferrer ainsi qu’une petite somme pour les employés des transports publics de Philadelphie en grève.

Voir le rapport financier.

J’ai donné des conférences durant quinze années, dépendant entièrement de la bonne volonté de tous mes camarades. Chaque tournée a connu le même résultat: des petites audiences, principalement composées d’étrangers, avec absolument aucune possibilité d’écouler de la documentation.Mon travail, par conséquent, n’a eu aucun effet durable .

Avec la naissance de Mother Earth, sa dépendance envers les réunions publiques et la nécessité de toucher un public américain, les conférences organisées par mes camarades, dont j’ai tant apprécié la solidarité, ont été totalement inadéquates. Il y a deux ans, le Dr. Reitman a offert de prendre en mains le travail d’organisation. J’ai accepté son offre,en doutant de sa faisabilité. J’ai été vivement condamnée pour cela. Quoi! Une anarchiste qui voyage avec un manager, un ancien vagabond, un homme instable, qui n’était même pas un camarade. E.G court certainement à sa perte. Quel dommage. Les anarchistes ne reconnaissent pas d’autorité centrale , ou nous devrons l’excommunier.

Je pense ne pas exagérer en disant que j’ai fait un meilleur travail ces deux dernières années, j’ai touché plus de personnes, sûrement plus de personnes de langue anglaise, j’ai écoulé davantage de documentation et aidé à faire connaître l’anarchisme plus largement que dans beaucoup de tournées précédentes. Le mérite de ces progrès est du principalement au zèle, au dévouement et aux compétences de Ben Reitman. Je crois qu’il faut rendre son dû même au diable.

Emma Goldman

NDT

1.J’ai trouvé une Agnes Thecla Fair à Portland, membre des Industrial Workers of the World, qui pourrait correspondre. Voir Early Portland feminist Agnes Thecla Fair labored for causes, died young et Agnes Thecla Fair, Hobo Poet and “The Good Angel of Labor,” Memorialized by Alfred D. Cridge

2. Cassius V. Cook (1879–1950) Avocat, actif dans le milieu anarchiste.Il a écrit (au moins) un article dans Mother Earth « Why Emma Goldman is a dangerous woman » Vol X n°1 mars 1915 p441-444

3. Voir IWW formally begins Spokane free-speech fight on November 2, 1909 et 1908-10: Spokane Free Speech Fight

4. Daniel De Leon (1852 – 1914) Dirigeant socialiste et syndical américain, membre du Socialist Labor Party, (SLP) et des Industrial Workers of the World (IWW). Il se définissait comme marxiste. Daily People, le journal du SLP

5. Le préfet de police, John T. Sullivan

6. Pabst Brewing et Joseph Schlitz Brewing : Brasseurs de bière à Milwaukee

Traduction R&B