Les hauts et les bas dans la vie d’une agitatrice anarchiste (2)

Texte original : The Ups and Downs in the Life of an Anarchist Agitator. (2ème partie) Mother Earth, Vol. 8, no. 5 juillet 1913 pp. 148-151. Reproduit dans le microfilm 48 : Goldman Writings January 1, 1913 to December 31, 1919.

Il a été suggéré que, pour maintenir éveillé l’intérêt des américains pour les idées révolutionnaires, il serait nécessaire de pendre un révolutionnaire au moins une fois par semaine. Aussi exagéré que cela puisse paraître, ce n’est cependant pas si éloigné de la vérité.

Tant que les événements de Los Angeles, suite à l’attentat à l’explosif contre le Times 1, faisaient la une, les syndicats étaient prêts à presque tout; mais comme les travailleurs américains jusqu’à maintenant, ont toujours dépendu du signal de leurs dirigeants pour passer à l’action, ils ont attendu pendant deux ans, retenant leur souffle, qu’on leur dise quoi faire. Et les dirigeants! Ils ont bien donné le signal, mais ce fut : “Retour à Rome! Retour à l’obéissance, retour à l’attente sans fin.”

On a avancé d’abord l’excuse de sauver les McNamara, même si ils ne souhaitaient pas être sauvés. Puis ce fut au nom de Clarence Darrow 2 qu’ils attendirent; pour les 56 dirigeants syndicaux à Indianapolis; au nom de n’importe quel petit prétexte; et, finalement, attendre devint le but ultime, parce que l’incendie de la rébellion s’éteint et que les gens étaient retournés, de leurs pas d’escargots, à la voie de l’inertie et de la lâcheté.

Cela ne se vérifie nulle part autant qu’à San Francisco, où les plus radicaux des radicaux sont restés sur la défensive. Le peu d’énergie qui échappe aux initiatives timides est gaspillé en batailles judiciaires insignifiantes et dans des querelles inutiles de convoitise et de jalousie. A côté de cela,les quelques individus sincères ont perdu espoir et suivent le courant.

Dans de telles circonstances, notre séjour à San Francisco ne pouvait être que déprimant, bien que nos réunions aient été bien suivies et que de grandes quantités de brochures aient été écoulées. La réunion la plus intéressante a eu lieu au Trades Building Temple, sur le “syndicalisme.” Les ouvriers sont comme les catholiques: ils ne fréquentent que leur propre église, d’où l’audience importante au Temple. Le débat, auquel toutes les tendances ont participé, s’est révélé particulièrement intéressant parce que les socialistes et les I.W.W étaient les opposants les plus farouches à l’exposé sur « Le syndicalisme ».

L’Histoire se répète. Les I.W.W, à peine reconnus, combattent déjà, comme l’ont fait tous les mouvements et partis centralisés par le passé, les gens mêmes qui les ont aidé tout au long des luttes. Les I.W.W suivent l’exemple, ma foi. Le syndicalisme peut écarter quelques-uns de ses partisans ! Mais alors,la mission historique de l’anarchisme est de venir en aide à toutes les luttes économiques sincères, indépendamment du fanatisme d’une clique particulière. Néanmoins, il est intéressant de remarquer la tendance centralisatrice dans un mouvement, conduisant, comme cela est toujours le cas, à l’exclusion de la pensée libertaire et révolutionnaire.

Après l’habituelle série de conférences consacrées à la propagande, une semaine a été consacrée aux sujets du théâtre qui se sont révélés prodigieusement intéressants. En conséquence de quoi, et en partie à cause de la petite rivalité avec Los Angeles, on m’a demandé de revenir à San Francisco pour une seconde série de conférences sur le théâtre, des personnes s’étant inscrites avant que nous ne quittions la ville.

Mais « revenir » ne se révèle pas toujours facile, même si cela est indispensable dans la vie d’une propagandiste. Comme je l’ai dit dans le précédent numéro de notre revue, 50 personnes se sont inscrites à Los Angeles pour une seconde série de conférence sur le théâtre. Les commanditaires de ce projet sont le Dr. F. Percival Gerson et Mrs. Gerson, deux des plus charmants anticonformistes de Los Angeles. Des gens profondément intéressés et sincères comme eux ne savent pas combien les promesses comptent peu pour une certaine catégorie de personnes, qui se débattent avec toutes sortes d’idées, non pas parce qu’elles sont sincères mais parce que le temps pèse lourd entre leurs mains.

Par chance, il existe dans chaque ville un petit nombre de personnes sérieuses qui compensent par la qualité le manque de quantité. Notre retour à Los Angeles s’est donc avéré utile après tout; sans compter le formidable pouvoir d’attraction de l’anarchisme. Quelle autre philosophie de la vie pousserait des gens à assister à 35 conférences en cinq semaines lectures, à s’inscrire sans publicité aucune et rien d’autre que quelques camarades fidèles pour aider au travail? Et quel travail! Charles T. Sprading, Ada Sprading, Rudi Wirth, Dr. A. W. Lumm, Morris Lisner, F. E. Van Ceave, le Dr. et Mrs. Gerson, et d’autres amis, ont aidé à la vente des tickets d’entrée; et, enfin,notre vieux rebelle irlandais, Pat. Merci à ces bons camarades, notre travail durant ces trois semaines a été une joie pour nous; et plus que cela, il nous a appris beaucoup.

Une des leçons les plus précieuses tirées de notre séjour à Los Angeles est celle-ci: les personnes sincèrement désireuses d’écouter la vérité ne seront jamais découragées par l’endroit et le coût. Nous, venant du mouvement européen, savons combien les jeunes gens et jeunes filles élevées avec finesse sont prêts à marcher des kilomètres jusqu’aux coins les plus reculés pour assister à une réunion publique, pour être assis pendant des heures dans des salles lugubres et sombres, respirant un air putride, tout cela au nom de leurs idées. C’est cet engagement, cette ardeur, ce zèle, qui ont rendu possible le mouvement révolutionnaire dans les pays européens, et c’est l’absence de ces caractéristiques qui est la cause de la nature peu enthousiaste en Amérique. Les américains, de la classe moyenne ou ouvrière, se cramponnent trop à leur confort pour risquer quoi que ce soit pour leurs idées; et,à moins de leur offrir la date, le lieu et les conditions qui les arrangent, il est impossible de les faire bouger. Nous sommes donc parvenues à la conclusion que ceux qui sont dissuadés de venir écouter un message, en raison du lieu ou autres conditions matérielles, n’apprendront jamais rien d’important et de durable de celui-ci.

Étant à Los Angeles durant le mois qui marquait l’anniversaire de la mort de notre camarade bien-aimée Voltairine de Cleyre, nous nous sommes réunis pour lui rendre hommage, et, en même temps, pour intéresser les gens à ses écrits. Cet hommage a eut lieu le 28 juin, et même si l’audience n’était pas très nombreuse, elle était animée et digne. W. C. Owen, Charles T. Sprading et moi-même avons parlé de la vie et de l’œuvre de Voltairine. Son poème “Hurricane”, source d’inspiration, a été lu par Bertha Fiske, et la musique, composée par George Edwards pour accompagner ce poème, a été jouée par Ollie Steedman Rossner, Par la même occasion, tous nos amis qui chantent ou jouent d’un instrument ne manqueront pas d’obtenir une copie de la musique de George Edwards, disponible à l’adresse de Mother Earth. Elle n’est pas seulement puissante mais aussi très importante car elle marque le début de la musique révolutionnaire en Amérique, par un compositeur américain. L’anniversaire a été très réussi et a permis d’installer quelque chose pour aider à publier l’œuvre de notre camarade. Une initiative semblable a eu lieu San Francisco plus tôt dans le mois.

Après une semaine de repos, la première depuis que nous avons quitté New York, le 21 février, nous allons retourner à San Francisco pour trois semaines. Les réunions publiques se tiendront à nouveau au Jefferson Square Hall, 925 Golden Gate avenue, six. On y traitera de la propagande les dimanches et du théâtre avec neuf conférences.On pourra nous écrire à l’adresse ci-dessus.

Le 3 août, nous serons à Portland, Oregon,pour une semaine au Alisky Hall, avec deux conférences le dimanche, cinq sur le théâtre et un débat.. Le 10 août, nous serons à Seattle pour deux semaines.Les lieux seront communiqués plus tard.

Les « hauts et les bas dans la vie d’une propagandiste anarchiste »sont nombreux, mais ils sont le sel de la vie et empêchent de s’encroûter.

Emma Goldman.


NDT

1.Le Los Angeles Times. L’attentat à la bombe a eu lieu le 1er octobre 1910, tuant 21 employés du journal. John J. et James B. McNamara furent arrêtés en avril 1911. James, qui avait avoué avoir posé les explosifs dans l’espoir de voir libéré son frère, fut condamné à la prison à vie et son frère à 15 ans de prison pour un autre attentat.

2.Clarence Seward Darrow 1857 – 1938 Avocat américain qui a défendu de nombreux radiaux dont le socialiste Eugene Debs, Bill Haywood et les frères McNamara

Traduction R&B