Les hauts et les bas dans la vie d’une propagandiste anarchiste (3)

Texte original: The Ups and Downs of an Anarchist Propagandist. Mother Earth. – Vol. 8, no. 6 août 1913 pp. 171-176. Retranscrit dans le microfilm 48 : Goldman Writings January 1, 1913 to December 31, 1919

Depuis que j’ai commencé mes commentaires sur l’esprit révolutionnaire du Drame Moderne, j’ai été confrontée à la question: “Quel est le rapport entre le Drame Moderne et l’anarchisme ou la révolution?” Cette question est des plus importantes parce qu’elle éclaire le fait que la limite visionnaire est autant présente parmi les radicaux qu’elle ne l’est chez les conservateurs.

Du point de vue de certains radicaux, tout ce qui ne contient pas le vocabulaire éculé de “ploutocrates bouffis,” “ déterminisme économique,” “conscience de classe,” etc., doit être répudié.

Woody Guthrie

De l’autre côté, les conservateurs ne voient le danger que dans la promotion du drapeau rouge et du manque de respect envers la loi. Les deux sont de la mêmes façon aveugles devant le fait que toute forme d’activité créatrice qui représente la vie de manière réaliste, honnêtement et avec audace peut devenir plus dangereuse pour le tissu social actuel que la que la harangue la plus virulente d’un orateur juché sur une boîte de savon. Prenez, par exemple, la phrase de Mrs. Alving dans “Ghosts” 1: “J’ai commencé à examiner les coutures de votre doctrine, Je voulais seulement en choisir un seul nœud , mais quand je l’ai défait, le tout s’est décousu. Et j’ai compris alors que tout avait été cousu à la machine.” Existe-t’il quelque chose de plus parlant que cela dans la pensée révolutionnaire, et cela n’éclaire- t’il pas la structure entière de la société sous tous ses angles?

En d’autres termes, faites prendre consciences aux hommes et aux femmes du tissu social cousu à la machine qui se défait lorsque vous tirez sur un nœud et vous priverez la société de tout son éclat et de toute sa prétention, de tous se faux-semblants et de son hypocrisie; et cela signifie le début de la fin d’une telle société.

C’est en cela que réside la valeur sociale et révolutionnaire du Drame Moderne, non seulement pour les ouvriers, mais pour tous ceux qui ont besoin d’une prise de conscience autant qu’eux, les professions libérales de la classe moyenne, les hommes et les femmes qui commencent seulement à se rebeller contre la vie et qui, par éducation et habitudes, sont incapables de se secouer. 2

Dans des pays où l’oppression politique affecte toutes les classes, les aristocrates pas moins que les paysans, les intellectuels autant que les ignorants, ressentent l’effet paralysant du despotisme. C’est pourquoi les intellectuels qui ont fait cause commune avec le peuple sont devenus leurs professeurs, leurs camarades et leur porte-paroles; mais en Amérique, la pression politique n’a affecté, jusqu’à maintenant, que les gens « ordinaires ». Ils sont jetés en prison; ils sont matraqués, attaqués, enduits de goudron et expulsés. Par conséquent, un autre medium est nécessaire pour éveiller les intellectuels de ce pays, pour leur faire prendre conscience de leur relation au peuple, de l’agitation sociale et des brutalités et abus qui ont cours quotidiennement dans ce vaste pays.

Le medium qui a le pouvoir de réaliser cela est le Drame Moderne, parce qu’il reflète toute la vie et embrasse chaque ramification de la société. Le Drame Moderne, qui montre comment toutes et chacune d’entre elles sont en proie aux formidables changements en cours, explique clairement qu’elles doivent toutes devenir parties prenantes du processus ou être dépassées.

Dans tous les cas, les faits sont plus explicites que les théories et l’intérêt extraordinaire qu’a éveillé durant cette tournée mon travail sur le drame est la preuve du pouvoir du Drame Moderne. 3

Comme je l’ai raconté dans le dernier numéro de Mother Earth, 4 l’audience aux conférences sur le drame à Los Angeles, même si elle n’était pas très nombreuse, s’est rattrapée par son enthousiasme, un enthousiasme qui a duré jusqu’au bout, malgré la chaleur étouffante. Cet enthousiasme était si grand qu’il a donné vie à un mouvement visant à créer un petit théâtre radical, non pas pour satisfaire aux modes des riches, mais pour répondre aux besoins croissants des pauvres en matière de nourriture intellectuelle riche, de pièces de théâtre qui apporteront la chaude lueur de la vie, qui fait aujourd’hui cruellement défaut à notre prétendue « culture ». Nos amis Charles T. Sprading, Elmer Ellsworth, le Dr et Mrs. Gersen, Mr et Mrs. Johnson ont pris en main le travail d’organisation et tiendront nos lecteurs au courant de l’évolution du projet. Voilà pour le résultat du travail sur le drame à Los Angeles.

Quant à notre second séjour à San Francisco, il s’est révélé être un formidable succès, même mieux que notre premier voyage. Les conférences du dimanche, en particulier celle sur le Mal Social, ont été suivies par des foules bien au-delà de la capacité d’accueil de notre salle. A propos du Mal Social , le San Francisco Bulletin, le seul journal progressiste de la Côte, publie l’histoire d’une femme des bas-fonds. Le récit de Alice Smith sur comment elle est devenue une prostituée est banal mais il a suscité quantité de lettres profondément humaines et d’une grande portée sociale de femmes et de filles de ce milieu.En même temps, il a aidé à dissiper le brouillard hypocrite qui plane sur cette question. 5

Que cela soit du à l’intérêt suscité par l’histoire de Alice Smith, où à l’annonce que je parlerai du le Mal Social, la conférence a attiré l’audience la plus importante et la plus variée. Des médecins, des avocats et des juges côtoyaient des proxénètes et des tenanciers de tripots pendant que des dames de bonne moralité étaient assises à côté des Alice Smith. Enfin et surtout, les prétendus gentlemen étaient obligés d’écouter les paroles résolument révolutionnaires des anarchistes des I.W.W et autres libres penseurs.

A part cela, le débat avec un socialiste, le professeur Maynard Shipley, a été important, dans la mesure où il a démontré le truisme selon lequel la régression des principes est toujours suivie par un déclin des mentalités. Le mouvement socialiste sur la côte manque tant de principes révolutionnaires qu’il a besoin de s’accrocher aux la queues-de-pies de quiconque pourrait lui donner un standing respectable. Et qui de mieux pour cela qu’un professeur d’université? Comme nos socialistes vénèrent un diplôme et combien peu ils réalisent que celui-ci ne cache qu’une masse d’ignorance! Celle du professeur Maynard Shipley, comme socialiste, bat toute celle que j’ai rencontrée jusqu’alors. Ô, Socialisme que de crimes sont commis en ton nom! Le seul résultat valable de ce débat a été la sympathie morale et financière exprimée par le public envers la grève de Paterson; 73,61$ ont été collectés et envoyés à Paterson. 6

Venons-en au Drame. Neuf conférences ont été données devant une audience toujours plus nombreuse. Et la dernière soirée a vu la plus nombreuse, ce qui tend à prouver que l’intérêt ne s’est pas relâché jusqu’à la fin. San Francisco a aussi commencé à travailler sur un petit théâtre. En fait,il semble qu’ils vont battre Los Angeles dans la course, si nos amis là-bas n’accélèrent pas. Deux cent cinquante personnes ont promis de s’abonner ou de contribuer financièrement au théâtre pendant six mois au moins et quelques amis se sont mis à la recherche d’un endroit approprié.La plus active d’entre elles est une jeune américaine, avec un état d’esprit formidable et de grandes capacités, Bertha Fiske, qui sera responsable de la partie artistique du projet.

The Chronicle ? Spokane

Une soirée amicale dans un vrai esprit anarchiste-communiste a été le point d’orgue des trois semaines extraordinaires passées à San Francisco, extraordinaires parce que cela était notre second séjour en six semaines et parce que nous avons pu tenir quarante réunions avec nos amis restés fidèles jusqu’à la fin. Mais la demande pour de la documentation n’était pas moins remarquable et l’énergie et le dévouement du groupe de bénévoles qui ont aidé si infatigablement à ce difficile travail – Bertha Fiske, Pearl Vogel, Mania et Vacelie Semenoff, Rhoda Smith, notre ami Berger, et nos garçons Frank, Sam et Jim, ne sont pas pour rien dans notre réussite.

Alors San Francisco pourrait être considéré comme le rayon de soleil de notre long et fatigant périple, si ce n’était un nuage sombre, la pendaison de Jacob Oppenheimer 7. Comme le destin l’a voulu, nous sommes arrivés la veille et nous étions près de l’endroit où devait avoir lieu l’horrible scène, le 11 juillet. Le meurtre légal est chose si courante dans ce grand pays, que l’on en devient insensible, mais Jacob Oppenheimer a été si proche de nous durant notre séjour en Californie que nous avions l’impression de l’avoir connu toute notre vie, et l’événement nous a donc profondément affecté.

Jacob Oppenheimer, qui a été conduit par le Destin d’une tragédie à une autre, qui a passé dix-huit ans en prison et qui en est venu à être considéré comme le “Tigre Humain”! Pourtant, lorsque Jacob Oppenheimer en eut la moindre opportunité, son âme, comme la fleur embrassée par le soleil, commença à déployer ses pétales. Jacob Oppenheimer, qui a été frappé, torturé, brutalisé et à qui on a refusé toute chance dans la vie, et qui écrivait pourtant au sujet des enfants, de la musique et de la poésie. Jacob Oppenheimer, qui, jusqu’au dernier instant, a dénoncé la Peine de Mort, non pas pour lui, mais au nom de ceux qu’ils laissaient derrière lui. Lui qui est mort avec tant de courage et de détermination.

Des milliers d’hommes et de femmes ont intercédé auprès du gouverneur de Californie Johnson en faveur de cet homme remarquable, mais celui-ci a le cœur endurci même si on le dit libéral. Un meurtre gratuit que n’aurait pas commis le fonctionnaire le plus réactionnaire. Jacob Oppenheimer a été tué parce que l’État de Californie ne savait pas qu’en faire. C’est véritablement le plus grand acte d’accusation qu’un gouvernement n’a jamais prononcé contre lui-même. Il fabrique ses criminels et ,incapable de savoir qu’en faire, il en devient le bourreau.

Jacob Oppenheimer a dit à ses amis qu’il était heureux de mourir, qu’il était si fatigué de la lutte pour la vie, avec les forces aveugles et cruelles qui l’ont conduit contre sa volonté. Ce n’est donc pas tant à cause de ce qu’a fait l’État de Californie à Jacob Oppenheimer que la tragédie du 11 juillet nous a tant affecté mais à cause de ce que l’État de Californie et ses habitants se sont faits à eux-mêmes, à ce que s’infligent tous les État et les gouvernements dans leur abattage de la vie humaine et leur perversion des êtres humains.

Les hauts et les bas d’une propagandiste anarchiste ne sont jamais synonymes de vie paisible mais le destin de Jacob Oppenheimer, sa vie si criminellement ôtée, ont été la note discordante la plus cruelle de tout notre voyage, mais nous n’arrêterons pas tant que de telles horreurs existent.

Nous sommes maintenant à Portland pour une semaine, puis à Seattle jusqu’au 24 août. On peut nous joindre là en poste restante. Nous espérons aussi nous rendre à Spokane et Butte, dans le Montana, pour quelques jours, et ensuite, retour vers la maison.


NDT

1.Les Revenants de Henrik Ibsen .

2. L’idée de s’adresser à toutes les classes sociales a été maintes fois développée par Goldman. Voir Les prolétaires intellectuels et Une réponse

3.Voir The Modern Drama: A Powerful Disseminator of Radical Thought  Anarchism and Other Essays 1910 Second Revised Edition. New York-London : Mother Earth Publishing Association, 1911 et The Social Significance of the Modern Drama

4.Voir Les hauts et les bas dans la vie d’une agitatrice anarchiste (2)

5. Voir The White Slave Traffic Mother Earth Janvier 1910

6. La grève des filatures de soie de Paterson a commencé en février 1913 et s’est terminée cinq mois après le 28 juillet. Les revendications concernaient la journée de 8heures et portaient sur les conditions de travail. Environ 1850 grévistes furent arrêtés pendant le mouvement dont les dirigeant-es des IWW Bill Haywood et Elizabeth Gurley Flynn. Deux ouvriers furent tués. Voir Paterson Silk Strike, 1913

7. Voir Jacob “the Hyena” Oppenheimer, Executed in 1913.

Traduction R&B

Probablement un tract de la semaine passée à Portland dont parle Goldman. Le Billy Sunday dont le « pouvoir » est remis en question était un évangéliste, ancien joueur de football américain. Très populaire, il était aussi très proche du pouvoir politique et économique. Il était opposé au contrôle des naissances et dénonçait la théorie de l’évolution. Pas étonnant donc que Emma Goldman lui consacre un peu de son attention.