Les joies d’une agitatrice

Texte original: The joys of an agitator Mother Earth Vol 3, n°9. Novembre 1908

Beaucoup a été dit et écrit au sujet des grands pionniers qui ont essayé de rompre avec l’obscurantisme de la superstition religieuse. Mais, quelles que soient les persécutions qu’ils ont dû endurer, il me semble peu probable que les obstacles qu’ils ont eu à surmonter aient été aussi difficiles que ceux rencontrés aujourd’hui par ceux qui essaient de détruire le fantôme politique. Après tout, la superstition religieuse, fondée sur l’ignorance, repose aussi sur la naïveté de l’esprit, sur la croyance infantile dans le pouvoir du miraculeux. Pas le fantôme politique. Il n’y a guère d’hommes sérieux et intelligents dans le pays qui croient vraiment en son pouvoir ou qui croient au monde politique. Pourtant, cette superstition a tellement rongé le cœur des gens, si émoussé leurs sens, qu’ils sont absolument incapables d’écouter ou d’apprécier quoi que ce soit qui s’oppose à cette terrible condition. Le cauchemar religieux appelle les gens à rendre compte de leurs fautes, leur demande de s’améliorer, de faire mieux, de ne plus pécher. Le monstre politique ouvre les portes mêmes de l’enfer, de toutes les corruptions et décadences, et prive les cœurs les plus loyaux de ce qui est bon et beau en eux.

Cela n’a jamais été aussi évident que lors de la présente campagne. Des pygmées politiques, à qui on ne ferait pas confiance pour rien au monde, ont utilisé la superstition politique avec tant d’habileté que les gens ont vendu leur âme, ont renoncé à toute raison et estime de soi .

Nous qui vivons dans de grandes villes, loin de la canaille politique, n’avons pas la moindre idée de l’influence dégradante etperturbante de la politique sur les masses.

Le fait que j’ai débuté ma tournée au moment où le monstre diabolique célèbre ses folles orgies, avec ses victimes paralysées par l’ivresse, hypnotisés dans leur culte aveugle, montre à quel point nous sommes naïfs nous qui vivons loin de ce spectacle répugnant.

Inutile de dire qu’il y avait peu de monde à mes conférences, les dépenses à peine couvert. Pour une raison inconnue, un large public a assisté à la conférence sur « Le cirque politique et ses Clowns » à Pittsburg. A Indianapolis, où six cent personnes étaient venues apprendre « Ce que défend vraiment l’anarchisme, » la police a interrompu la conférence. Elle a été arrêtée de façon brutale et arbitraire, comme cela est arrivé souvent dans d’autres villes. Notre affirmation selon laquelle la liberté d’expression et d’assemblée est un mythe s’est avérée de nouveau juste. Certes, le maire de Indianapolis a déclaré que la police avait outrepassé ses droits; mais, bien sûr, il ne pouvait pas s’opposer au ministère. Non, il est peu probable qu’un voyou s’oppose à un autre. Le Chef a dit aussi que interrompre la conférence était peut-être une atteinte à la loi mais était une mesure de bon sens. Que le poste de chef de la police nécessite un sens commun, personne ne le niera. Aucune personne raffinée ne postulera pour un poste de ruffian. Mais quand le chef de la police de Indianapolis parle de bon sens, il doit plaisanter. N’importe quel enfant sait qu’un policier a moins de bon sens qu’un cochon.

Lorsque j’ai quitté New York, Mother Earth, était largement en déficit avec beaucoup de dettes suite à des investissements dans de la documentation et divers autres choses. J’espérais gagner suffisamment durant deux semaines pour assurer notre retour avec 64 pages. Mais la pagaille politique a ruiné mes plans. J’ai collecté 133$ alors que j’ai eu 165$ de frais.Mother Earth n’a aucun soutien; même les abonnés semblent considérer le fait de payer leur abonnement comme une faveur spéciale. Je n’ai aucun droit sur quiconque ne ressent pas le besoin d’aider. Pas plus que quiconque n’a de droit sur moi. Par conséquent Mother Earth continuera dans son format actuel jusqu’à ce que mes conférences soient rentables 1. Nous avons besoin de chaque centimètres d’espace; en outre, puisque aucun camarade semble assez intéressé pour aider la revue lorsqu’elle lutte pour son existence, il n’ y a pas de raison pour que je me sente obligé de les tenir au courant lorsqu’elle va bien. En tant qu’anarchistes, nous n’avons pas d’obligations mutuelles, je suppose. Désormais, il n’ y aura plus de rapports financiers dans Mother Earth, que ce soit recettes ou dépenses, autre que les accusés de réception de contributions. Ceux qui nous ont aidé loyalement, c’est à dire quelques amis fidèles, seront informés de temps en temps de notre situation.

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L’action publique en Amérique serait insupportable sans la rencontre de personnes exceptionnelles, qui sont comme des éclaircies lumineuses dans un ciel nuageux. Tel est Mr. Marion Reedy 2, du St. Louis Mirror. Intrépide, loyal et épris de liberté — ce qui est suffisant pour en faire une rareté parmi les éditeurs et journalistes. Mais il représente plus que cela. C’est un homme brillant, intelligent, et à l’aise dans tous les domaines de la pensée. Il ne manque pas non plus de cette ouverture d’esprit qui lui permet d’apprécier des idées en contradiction avec les siennes. Il est certainement ne des rares exceptions parmi les hommes publics de ce grand pays qui est le nôtre. Grâce à la coopération de Mr. Reedy, j’ai eu d’intéressantes conférences avec un nombreux public à St. Louis. Les épreuves que j’aurai peut-être encore à surmonter ne me dérangeraient pas si je pouvais avoir la chance de rencontrer dans chaque ville des âmes sœurs comme Mr. Wm.Marion Reedy.

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Ma tournée continuera comme suit:

Omaha 7—14 novembre
Des Moines 15 novembre
Minneapolis 17—22 novembre
Winnipeg 24—30 novembre
Fargo 2 décembre
Butte 6—7 décembre
Spokane 9— 11 décembre
Seattle 13—14 décembre
Vancouver 15— 16 décembre
Portland 17—28 décembre
Los Angeles première semaine de janvier

Traduction R&B


NDT

1. La revue ne reviendra jamais au format 64 pages
2. William Marion Reedy 1862–1920 Voir La fille du rêve William Marion Reedy Saint Louis Mirror Novembre 1908