Ombres et lumière dans la vie d’une avant-garde (2)

Texte original: Light and Shadows in the Life of an avant-guard Mother Earth Vol 5, n°1 mars 1910

Après le ton joyeux de mon dernier article, mes amis trouveront le ton de celui-ci plutôt déprimé mais pourtant, ma tournée se poursuit bien, avec quelques petites déceptions inévitables dans le travail d’un avant-garde.

Si l’on a pas fait l’expérience de traverser les paysages riches et parfumés de la Californie et ensuite les déserts du Nevada, on ne peut pas comprendre mon état d’esprit lorsque je me suis réveillée soudain à Hannibal, Missouri. Une étendue de boue le long du Mississippi.

De quelle imagination bizarre a fait preuve celui qui a nommé cette ville morte et ingrate Hannibal. Il n’y a pas ici assez de volonté et d’énergie pour combattre un poulet, encore moins pour mériter le nom d’un guerrier historique. Pourtant, ce petit point terne et gris sur la terre possède un rayon de soleil pour le colorer et soulager l’œil de sa monotonie — le camarade A. H. Garner.

Depuis que Ibsen a offert au monde le personnage colossal du Dr. Stockmann 1, nous avons appris, à travers lui, à reconnaître le vrai héros, celui qui, seul, affirme une vérité envers et contre tous. Mais Stockmann n’a jamais été aussi seul que notre courageux camarade à Hannibal. Stockmann avait l’amour de sa femme qui, même si elle ne comprenait pas sa pensée, restait néanmoins à ses côtés. Il avait ses enfants, sa Petra, elle-même une rebelle et une combattante. Enfin, il avait Hausten, l’ami solide qui ne l’a pas trahi. Mais que de courage et de force d’âme doit démontrer un homme réellement seul parmi une communauté d’ignorance crasse.

Cela fait six ans que le camarade Garner, un anarchiste déclaré vit à Hannibal, portant haut sa bannière. Son héroïsme est plus grand que celui des martyrs morts pour la vérité. L’idée même d’une réunion dans cette ville semblait ridicule. Mais qui pouvait refuser l’enthousiasme et le zèle sincères qui ont poussé notre camarade à ne reculer devant aucune dépense ni effort pour que je m’y rende?

La réunion a été un bide, bien sûr; mais je n’aurais raté l’expérience pour rien au monde. Savoir que dans ce grand pays, il existe un anarchiste américain assez courageux pour défier une communauté entière, est une source d’inspiration qui vaut à elle seule le voyage à Hannibal.

Le saint patron de l’avant-garde demeure dans les régions basses. Le saint de St. Louis n’y est pas encore arrivé. Cela peut expliquer son entente avec les fées. Personne, sinon de bonnes fées, n’aurait pu organiser un séjour aussi calme et sans nuage que le mien à St.Louis.

« Les réceptions dans la bonne société » sont plutôt une nouveauté dans la vie d’une avant-garde; mais le brave capitaine qui a guidé le navire désemparé à travers les hauts-fonds d’un déjeuner de la classe moyenne et d’un prétendu dîner bohème était le brillant éditeur du St. Louis Mirror. Son esprit suave, jovial et bienveillant pourrait introduire les produits de contrebande les plus dangereux dans le camp ennemi. Pas étonnant que Emma Goldman, la cracheuse de feu, soit nourrie et abreuvée par autant de « gens sympas ». Les gens qui laissent les autres travailler doivent certainement être gentils. Quant à eux? Oh, ils sont investis d’une mission plus importante. C’est pourquoi ils viennent écouter comment une anarchiste se propose de gérer la société dans laquelle « un homme économe ne serait pas protégé de son frère parasite si il n’y avait pas de lois pour cela. »

Tel était le sens général de la centaine de questions posées à la représentante immorale de l’avant-garde. Un déjeuner servi avec des questions inutiles, beaucoup d’eau et peu d’esprit. L’élément inspirant était Billy Reedy 2 ,comme un vin pétillant après une réunion de prière.

Mon second « début » a été à la Artists’ Guild, une société composée de « bohémiens respectables » — un bohémianisme comparable aux exploits de Jack London dans le East End de Londres tels qu’ils sont racontés dans son Children of the Abyss. « Il s’insérait dans la file d’attente de la soupe populaire, attendait des heures qu’on lui donne la chance de pelleter du charbon, s’était enfermé dans l’atelier, » avec la réconfortante conscience qu’il pouvait à tout moment retourner chez lui, prendre un bain, se changer et avoir un bon dîner. La pauvreté n’est pas si mal, après tout.

Nul doute qu’il y a, parmi les membres de la Guilde, quelques personnes qui connaissent le stress et les angoisses de la vraie vie de bohème; mais la majorité de celles présentes considéraient leur bohémianisme comme le piment d’une vie sans lequel une existence de classe moyenne en serait dépourvu. C’est aux premiers que j’ai adressé mes commentaires sur l’ « Art en relation avec la vie. » Aux rares qui ont du mal à joindre les deux bouts, pour qui l’art doit rester terra incognita, tant que la vie leur est interdite.

La vie, dans toute sa variété de couleurs, dans toute sa richesse et son abondance, est la forme la plus élevée de l’art. Celui qui n’aide pas à créer une telle vie n’est pas un artiste, peu importe s’il est capable de peindre des couchers de soleil ou composer des nocturnes. Tous les grands artistes du monde ont réalisé cela : Millet, en prenant la lutte de son peuple pour thèmes ; Meunier, en montrant au monde la puissance du monde ouvrier ; Rodin, en représentant le pathos et la tragédie d’une jeunesse brisée; Charpentier, en chantant son amour sans entrave à Louise. Des artistes à travers le monde se sont tournés vers la vie des gens, ont adhéré à leurs luttes, leurs espoirs et leurs rêves. Il n’y a qu’en Amérique que les artistes sont des marchandises comme les autres, avilis par l’argent. La Guilde des Artistes ne prospère-t-elle pas sous le patronage de ceux dont le critère artistique est le dollar?

J’espère que les rares artistes encore en devenir (J’en ai rencontré quelques-uns lors du dîner), apprendront à apprécier leur vrai milieu, la vraie relation entre la vie et l’art.Mes réunions à St. Louis ont été bien suivies, spécialement la conférence sur Ferrer lecture. Chaque conférence qui lui est consacré suscite un réel intérêt et enthousiasme pour la vie et l’œuvre de ce grand homme.

La conférence sur « Le Drame » était très à propos à St. Louis, suite à la débauche d’efforts de quelques pasteurs pour « purifier la scène ». La pureté chrétienne est une vieille femme défunte vêtue de haillons hypocrites. Dans l’ensemble, le séjour à St. Louis s’est avéré profitable et intéressant grâce à William Marion Reedy. Mais je n’oublie pas non plus le dévouement infatigable de Ada et Ben Capes, deux fidèles amis et camarades.

Springfield, Illinois, est le siège des faiseurs de lois et la scène de l’un des conflits raciaux le plus brutaux de ces dernières années. Quelle stupidité d’y apporter une idée de liberté et de fraternité!Mais cela aussi, faire parfois des choses stupides, est un privilège d’une avant garde.

Le chef de la police, qui a essayé d’interdire les conférences, y a peut-être été poussé par de bonnes raisons. Pourquoi donner de la confiture à des cochons? La fabrique de lois et la chasse à l’homme sont peu susceptibles d’engendrer une espèce humaine meilleure. Quant aux personnes étrangères, elles sont trop exploitées et épuisées pour venir à une réunion ou payer une entrée. J’aurais souhaité pouvoir rester après dimanche et donner des conférences gratuites parce que « ces étrangers ignorants » sont les seuls à en valoir la peine à Springfield.

Detroit, Michigan a été conquis, au bout du compte. Hélas, ce n’est pas l’esprit de Robert Reitzel 3 qui y a aidé. Il n’existe plus. Un ancien lèche-botte de Reitzel, qui, dans un moment d’égarement, avait rejoint le comité pour la liberté d’expression, a pris les jambes à son cou lorsqu’il a appris que nous venions évaluer la situation. Un autre, dont le radicalisme se limitait à des actes stupides, fut encore plus « libéral » : il est resté caché. Un seul est resté fidèle à l’esprit de Der arme Tenfel — Conrad Pfeifer; mais même lui avait peur que les « puissants ne soient offensés ».

Les sauveurs de la liberté d’expression à Detroit ont été, comme d’habitude, les single taxers, encouragés par Mr. Ingram, le plus fougueux d’entre eux.

Le ridicule est une arme redoutable contre l’autorité; et le Tsar Croul de Detroit aurait pu tomber de son trône de peur de paraître ridicule. En tout cas, nos réunions ont eu lieu, mais néanmoins avec beaucoup de perte de temps et d’argent. Cela en valait malgré tout la peine,pas seulement pour le succès matériel et moral mais aussi pour l’état d’esprit de nos camarades là-bas.

Carolus Nold, 4 autrefois tempétueux, perdait son temps dans l’atrophie mentale de l’associationite allemand. Dommage pour le garçon qui pourrait encore faire beaucoup dans un milieu plus sain. Mon séjour à Detroit a confirmé ces impressions. Carl a rajeuni. Il s’est jeté dans le travail avec la même flamme qu’autrefois,lorsque son esprit était aussi jeune que son âge

La chère vieille romantique Emma Clausen, maintenant Dr. Clausen, s’il vous plait, a seulement besoin qu’on lui offre une chance; son esprit est toujours prêt à briser les barrières des conventions. Quel dommage qu’une femme comme Emma doive vivre à Detroit. Une telle nature riche, avec de telles aptitudes, dépérissant dans le désert du philistinisme. La vie d’aujourd’hui est un terrible gâchis.

Ann Arbor! producteur de cerveaux du Michigan, voile-toi la face de honte!

Cinq cent voyous dans une salle, sifflant, hurlant, poussant, criant comme des fous échappés d’un asile. Les plus brutes des ouvriers, des dockers, des marins, des mineurs des balayeurs de rues leur sont infiniment supérieurs. Je leur ai parlé à tous, été avec tous. Des hommes pas assez éduqués pour écrire leur nom des hommes qui ont été endurcis et maltraités par les travaux les plus durs et la pauvreté. Pourtant, ceux-ci ressemblent à un pensionnat de jeunes filles comparé à l’apparence et au comportement des voyous de l’université de Ann Arbor qui ont envahi la salle pour se déchaîner. Le fait qu’une émeute ait été évitée est dû à mes souvenirs du jugement de Ibsen sur la psychologie des foules,si magnifiquement exprimé par les mots du Dr. Stockmann : « Il n’y a pas deux pierres décentes dans le lot, tout le reste n’est que cailloux. Et pourtant ils étaient là, qui hurlaient et juraient de me tuer — mais pour agir, pour agir, il n’y a pas grand monde dans cette ville. »

Aucun de ces parasites dorlotés n’a assez de cran pour combattre une puce ;Mais ils étaient là, hurlant et criant à la vraie manière démocratique américaine.

Mon sujet étant l’anarchisme, je n’avais pas besoin d’autres arguments contre le gouvernement que cette masse vivante nourrie et éduquée par la loi et l’autorité et cependant la première à violer non seulement les lois faites par l’homme mais aussi toutes les lois humaines de tolérance, d’amabilité et de respect pour les droits des autres. Ces célèbres chevaliers américains, qui vénèrent tant la femme, que leur bousculade sauvage mettaient presque en danger la vie des femmes présentes, ces défenseurs de la propriété privée qui démolissaient tout dans la salle, qui se marchaient dessus pour voler de la documentation et qui forçaient le passage dans la salle sans payer le droit d’entrée. Le comportement de ces étudiants à la manque n’est pas flatteur pour les professeurs. Un cours sur le comportement et la décence ne serait pas superflu à l’université de Ann Arbor.

Si il n’y avait ces quelques étudiants qui furent nos hôtes lors d’un dîner fraternel et ceux qui ont profondément déploré la conduite honteuse de leurs collègues, on pourrait désespérer d’un pays où l’éducation produit une telle engeance. Les maniaques présents à ma conférence ne représentent peut-être qu’une petite partie de ce corps étudiant. Espérons-le du moins.

L’épisode encourageant de l’expérience de Ann Arbor a été fourni par un groupe de socialistes, également des étudiants, leur professeur, Wm. Boehn et sa femme, Maud Thompson.

L’esprit de solidarité est si merveilleux lorsqu’il est capable de balayer toutes les différences théoriques dans un moment difficile. Je n’ai jamais rencontré de plus fidèles amis à un tel moment critique. Chère Maud Thompson. Je n’oublierai jamais son visage terrifié lorsque je me suis frayée un chemin à travers cette foule en délire. Terrorisée non pas pour elle-même mais pour moi lors de ce moment horrible et pénible de la soirée. Et Wm. Boehn, qui, durant le dîner, n’était plus le théoricien froid du « socialisme scientifique » lorsque le Dr. Reitman et moi-même étions ses hôtes, mais rayonnant de camaraderie et de sympathie, prêt à se battre si nécessaire pour quelqu’un qui n’était rien d’autre qu’un étranger. Et Lee White, aussi, est resté en place alors qu’il risquait de se faire balayer par ces maniaques de Ann Arbor. Oui, lorsque les barrières théoriques et les différences sont ignorées, la camaraderie peut se manifester pleinement.

A Buffalo, N. Y., est arrivé le miracle parmi tous les miracles. L’anarchisme s’y est fait entendre à nouveau. Deux conférences et « sans arrêté des tribunaux. » Nos amis se souviennent de la réponse donnée à Fred Schulder lorsqu’il a essayé d’obtenir l’autorisation de ma conférence. 5 Pauvre chef Regan. Que Emma Goldman puisse parler à Buffalo doit heurter son âme sensible alors qu’il avait décrété qu’elle ne le pourrait pas.

Nous nous trouvons ici dans une maison divisée. Le chef Regan utilisant tous les moyens licites et illicites pour interdire la conférence; le maire, par l’intermédiaire de son secrétaire, partisan de la non-intervention. Quel secrétaire! L’Amérique crée tant de mélange étrange. Libéral, radical, non-croyant, attaché pourtant au fantôme d’une conscience Nouvelle-Angleterre. Rêveur de grand rêve mais artisan de petites choses. Politicien opportuniste qui a peur de l’opinion publique et qui pourtant l’ignore imprudemment. Il n’avait certainement rien à gagner et beaucoup à perdre en prenant parti pour la liberté d’expression de Emma Goldman. Mais il est resté sur sa position avec une ténacité puritaine.

Après la conférence sur Ferrer, le chef était encore plus hors de lui. Sa sainte Marie bien-aimée, l’Église catholique, étaient attaquées. Le maire n’écoutera aucune plainte. En dernier ressort les prêtres se sont adressés au propriétaire de la salle.

Deux heures avant la conférence, notre salle nous a été refusée. Mais Ben Reitman a rapidement trouvé une autre salle et la seconde conférence a pu être maintenue aussi. La troisième a dû être annulée, toutes les salles, granges et écuries étaient réservées pour la soirée. La quatrième et cinquième ont été les moins mouvementées, le pauvre Regan s’étant fatigué de cette folle partie de cache-cache.

Notre victoire à Buffalo ne sera appréciée que par ceux qui savent que depuis les neuf dernières années aucun anarchiste connu n’a été autorisé à parler dans cette ville. Pendant neuf ans, l’anarchisme a été calomnié et les anarchistes considérés comme les plus grands des criminels, sans que quiconque ne proteste. Pendant neuf ans, la mémoire de Czolgosz a été salie comme celle d’un traître, d’un menteur et d’un mouchard 6. Personne n’a osé protesté contre cette injustice, et démontré que c’était la police et la presse qui étaient des menteurs et des mouchards et non ce garçon. Que je puisse parler à Buffalo rend la victoire encore plus belle. Qu’importe nos angoisses continuelles; qu’importe si la pression rendait Reitman malade; qu’importe l’argent dépensée à Buffalo ? Cela en valait la peine. Le résultat le plus tangible, cependant, a été la création de la ligue pour la liberté d’expression, qui ne sera plus jamais soumise à la censure des neuf dernières années.

Rochester, N. Y., la ville de mon premier contact avec les beautés de la vie américaine en usine; là où j’ai appris l’hypocrisie de la liberté américaine. Rochester où j’ai souffert du provincialisme étroit américain, avec la surveillance indiscrète de chaque âme, à part la sienne.C’est là aussi que j’ai pris conscience de la mascarade du caractère sacré du foyer. Rochester encore, où j’ai vu pour la première fois la lumière de la liberté et de l’indépendance. Nous y avons tenu trois conférences. Bien que organisées en une journée et dans une salle minable, celles en anglais ont été des plus réussies. Durant mon séjour j’ai entendu parler et rencontré pour la première fois une autre contradiction américaine— Brand Whitlock, le maire de Toledo.

Comme il est étrange que l’auteur de ce terrible procès en justice du gouvernement, The Turn of the Balance », un ouvrage réellement humaniste, participe lui-même à l’exercice de l’autorité . Étrange que ce poète et rêveur contribue à la laideur de la politique et de la vie politique. Mais, la vie elle-même n’est-elle pas étrange? Et la vie de l’avant-garde n’est-elle pas la plus étrange de toutes?

Espoir et joie, peine et désespoir! Le sublime et le ridicule, séparés d’un cheveu.

Traduction R&B


NDT

1. Dans « Un ennemi du peuple »

2. William Marion Reedy, Voir The Daughter of the Dream William Marion Reedy Saint Louis Mirror. Novembre 1908

3. Robert Reitzel 1849-1898 D’origine allemande, il émigre aux États-Unis en 1870. Poète, journaliste et éditeur du journal Der arme Teufel à Detroit

4. Voir Homestead et l’attentat contre Frick. 1892 – 1900

5. Voir Ombres et lumière dans la vie d’une avant-garde (1)

6. Voir Homestead et l’attentat contre Frick. 1892 – 1900

7. Brand Whitlock, 1869 -1934 Ecrivain, Quatre fois élu maire de Toledo entre 1905 et 1911. Ambassadeur en Belgique de 1913 à 1917