Ombres et lumière dans la vie d’une avant-garde (3)

Texte original : Light and Shadows in the Life of an avant-guard  Mother Earth Vol 5, n°2 avril 1910

Les juifs croient que le succès continuel fait que l’on oublie l’omnipotence de Dieu. Ils savent évidemment que le Seigneur n’est pas un gentleman très généreux. Il leur permet un succès juste suffisant pour qu’ils n’oublient jamais leur dépendance vis à vis de lui. Les dieux sont des créatures mesquines, de toute façon.

L’avant-garde n’a pas une telle consolation facile comme celle de l’esprit infantile des hommes religieux, qui font porter toute la responsabilité sur les larges épaules de Jehovah. Elle sait que ses succès et ses échecs dépendent de machinations non pas d’origine céleste mais terriennes; bien plus inexorables, plus difficiles à déjouer que la colère du Dieu d’Israël.

La majorité des américains est si paresseuse intellectuellement que rien de moins qu’une explosion ne peut la réveiller de son apathie. Donc, tout ce qui n’est pas sensationnel et tape à l’œil n’a pas d’intérêt pour la plupart de ces philistins auto-satisfaits et mollassons. Surmonter cette difficulté mettra à l’épreuve la patience et la résistance de l’avant-garde la plus convaincue et ce n’est cependant qu’une des quatre-vingt dix neuf autres épreuves que l’on doit affronter,ce qui ne permet que peu de lumière dans la vie d’une avant-garde.

Pittsburg, J’ai fait mon premier pèlerinage il y a dix huit ans, le jour de Thanksgiving de 1892, dans cette ville de feu et de fumée — cette enfer en comparaison duquel l’Enfer de Dante n’est qu’un Eldorado.

Thanksgiving! Quelle mascarade de la vie américaine. Remercier Dieu sur ordre de Washington pour le droit d’être dupé, escroqué et volé; pour le droit d’être consumé par les horribles flammes insatiables de la Fonderie Carnegie; pour être brûlé, mutilé, tué.

Je n’ai jamais été aussi consciente de ce mensonge américain éhonté que ce 2 novembre 1892, lors de ma première visite à Pittsburg.

Je venais emprunter la route de Golgotha pour me rendre au Western Penitentiary, la honte de la civilisation — Ah, oui ! J’avais toutes les raisons de célébrer Thanksgiving. Deux mois auparavant, une Cour de « justice » avait accordé à mon camarade et ami Alexander Berkman, la « simple bagatelle » de vingt deux ans de prison.

Vingt deux ans de prison pour un « crime »que même l’état corrompu de Pennsylvanie ne considérait punissable que de sept ans. Vingt deux ans de confinement dans une prison américaine, et dans cet enfer pire que tous les enfers —le Western Penitentiary. La justice des tribunaux est froide et cruelle. Si terriblement cruel que dernièrement, elle a même fait prendre conscience aux plus insensibles des conditions barbares, inhumaines et terrifiantes derrière les murs des prisons américaines.

« This, too, I know —and wise it were
If each could know the same—
That every prison that man builds
Is built with bricks of shame,
And bound with bars, lest Christ should see
How men their brothers maim. » 1

En 1892, le monde n’avait pas encore été ému par le cri inimitable d’une âme agonisante, la Ballad of Reading Jail de Oscar Wilde et je n’avais jamais vu auparavant les murs hideux d’une prison. Mais quand le rêve horrible d’une parodie de visite a pris fin, une visite aussi hideuse que tout le reste de la vie carcérale, une visite en présence d’une bête humaine sous la forme d’un gardien, dégradant toute manifestation de sentiment, quand le cauchemar a été ôté de ma poitrine, et que j’ai respiré à nouveau l’air pur de la nature, toute mon âme a alors ressenti, ce qui a depuis été décrit par Oscar Wilde dans ces lignes :

« The vilest deeds, like poisoned weeds,
Bloom well in prison air ;
It is only what is good in man
That wastes and withers there.
Pale anguish keeps the heavy gate,
And the Warder is Despair. »

Les « bons » chrétiens, qui détenaient le pouvoir de surveiller mon camarade, parmi lesquels le gardien Wright, m’avaient assuré que je n’aurais pas besoin de revenir parce que Alexandre Berkman ne vivra pas très longtemps. « Nous ferons en sorte qu’il ne sorte jamais vivant. »

Il l’a fait et ce n’est certainement pas la faute de ces monstres qui se nourrissent du sang et de la douleur de leurs victimes sans défense. Neuf ans après, en 1901, je suis revenue voir mon ami. La vigilance étroite des autorités carcérales ne contrôle pas l’amitié et l’amour. J’ai trouvé notre camarade fort physiquement et moralement, une preuve vivante de ce que la persévérance, le courage et la détermination envers et contre tout.

Chaque petit événement de ces terribles années entre 1892 et 1906 a resurgi dans toute son horreur, lorsque j’ai fait ce pèlerinage dans cet horrible enfer sur les rives de l’Ohio River. Ce n’était plus le Golgotha pour moi, puisque le compagnon de ma jeunesse n’y était plus. Mais, lorsque j’ai posé les mains sur le mur gris, hideux, de la prison, j’ai senti battre le cœur de tous ces humains enchaînés, fouettés et battus, victimes d’un monde abjecte et cruel, et, comme jadis, je me suis promis de continuer avec un zèle accru, avec une détermination plus grande, à travailler à la prise de conscience de la brutalité et de l’inhumanité de notre civilisation chrétienne.

Deux réunions, l’une en anglais, l’autre en yiddish, ont été assez réussies. Les difficultés pour trouver des salles et la peur des journaux à mentionner le sujet, « la grève générale ont empêché la venue d’un nombreux public comme pour les précédentes conférences à Pittsburg.

Je suis arrivée dans cet immense centre industriel au tout début de la grève générale à Philadelphie. Il ne fait aucun doute que la presse a réalisé le danger d’un tel sujet à un tel moment. D’ailleurs, un journaliste m’a dit : « Miss Goldman, ne pensez-vous pas que vous prenez une trop grande responsabilité en plaidant pour une grève générale en ce moment ? Imaginez si les travailleurs de Pittsburg prenaient conscience de cette arme! Cela ne paralyserait pas seulement tout l’état mais le pays entier; cela entraînerait une révolution. Nous ne pouvons pas laisser les gens savoir que vous allez parler d’un sujet si dangereux en ce moment. »

Ah, si seulement les ouvriers étaient conscience de cette arme redoutable. En fait, ils le seront, ils doivent l’être, un jour, même si aujourd’hui la vérité est étouffée. Et puis? Les autorité, les voleurs légaux de grands chemins, la connaissent; la presse la connaît; les ouvriers aussi, la connaîtront.

A propos de la presse américaine, elle a tellement ligotée la pensée américaine que les plus progressistes, y compris les radicaux, sont sous son emprise. Eux aussi croient toutes les déclarations ridicules dans les journaux alors que l’expérience aurait dû leur apprendre combien les articles y sont totalement inexacts et délibérément malhonnêtes.

« E. G. suggère l’extermination des enfants dans chaque famille qui en compte plus de deux. » De toute évidence, les journaux ont épuisé leur réserve de « diplômes »décernés à Emma Goldman. « Partisane de la violence, des bombes, et de la dynamite, propagandiste du désordre et du chaos général, » sont des épithètes passés de mode. Plus personne n’y croit. « La partisane d’un approvisionnement à volonté de maris et de la destruction du caractère sacré du foyer, » est aussi plutôt éculé. Il faut trouver quelque chose de nouveau pour discréditer la femme et son travail, sinon les gens commenceront à croire en sa sincérité. Nous avons une autre histoire venue tout droit de Pittsburg: Emma Goldman propose de tuer les nourrissons pauvres et innocents, d’exterminer la race des idiots, des estropiés, des policiers, des geôliers, des soldats et des journalistes menteurs et calomniateurs.

N’est-il pas pathétique que même des personnes sensées croient de telles inepties? J’ai entendu dire que quelques-uns de mes propres camarades s’en sont alarmés; ils m’ont même demandé de faire une déclaration publique pour démentir l’histoire. Oui, la presse est un microbe venimeux. Je suis presque inclinée à penser, comme notre ami Reitman, que si on devait faire sauter quelque chose, la presse américaine mériterait la première charge d’explosifs.

Minneapolis. A quel point le succès de nos réunions dépend des journaux a été manifeste à Minneapolis. Lors des fois précédente, ils avaient publié des colonnes et des colonnes d’interviews. Cette fois, ce fut la conspiration du silence. Néanmoins, nous avons eu quatre conférences en anglais, dont deux ont été très suivies bien qu’elles aient été organisées en trois jours. Le public du dimanche après-midi était particulièrement nombreux et très intéressé par le sujet de la grève générale. Une collecte pour les wagonniers de Philadelphie, malheureusement commencée après le départ de nombreuses personnes, a rapporté 5.50 $. Minneapolis reste un endroit merveilleux pour la propagande.

Sioux City, Iowa. Mon premier séjour ici, même si il a été organisé ne vingt quatre heures seulement , s’est avéré un succès moral. Le résultat financier a été affecté par les gestionnaires de la salle, le Labor Temple. L’ami Reitman l’avait loué pour 4$, mais le soir de la conférence on l’a informé que si il faisait payer les entrées, on lui réclamera 25$. » Un bel exemple de comment la justice fonctionnera quand nos amis socialistes seront au pouvoir. Comme la demande du Labor Temple était un véritable hold-up, nous avons décidé que les entrées seraient gratuites.

Le lendemain, la conférence eut lieu à l’hôtel de ville. Oui, ilexiste vraiment une ville en Amérique qui maintient encore la vieille tradition d’utiliser la salle municipale pour les réunions publiques. Que l’on ne fasse pas une exception pour les anarchistes est à mettre au crédit de l’esprit libéral de Sioux City. Mais, je le confesse, je n’ai pas apprécié l’hospitalité de la mairie, probablement parce que j’étais trop conscientes des pots de vin et des fraudes à l’intérieur des murs de tous les bâtiments publics. A Sioux City, la mairie est aussi utilisé comme tribunal. Je me sentais déprimée dans cette atmosphère, en pensant aux nombreuses victimes amenées chaque jour pour recevoir leur peine des mains d’un juge quelconque.J’étais heureuse quand l’épreuve a pris fin. Je ne plaiderai plus jamais pour la liberté dans une même pièce où elle est offensée à chaque heure de l’année.

L’expérience la plus plaisante de mon séjour à Sioux City a té la rencontre d’un groupe d’hommes et de femmes juifs, la plupart socialistes, qui menait un travail d’éducation efficace à travers la Hebrew Progressive Library. Ils possédaient une petite salle avec une grande variété de livres et étaient très désireux de lire et d’apprendre.

Omaha, Nebraska. Lorsque je suis venue dans cette ville la première fois — il y a dix huit mois —mon bon ami Herman Michailovitch avait travaillé dur pendant six semaines pour organiser la conférence. Cette fois, tout a dû être organisé en deux jours. Bien sûr, le public n’a pas été très nombreux mais Omaha offre en qualité ce qui lui manque en quantité.

C’est particulièrement vrai des femmes qui sont venues aux conférences.Dans aucune autre ville il n’y a un tel pourcentage de femmes, si pleinement conscientes et intéressée par tous les sujets progressistes. C’est donc pour moi toujours un plaisir de visiter Omaha, même si je n’ai jamais besoin d’un wagon express pour emporter l’argent sale.

Je viens juste de terminer à Denver,mais la place ne mepermet pas de de raconter les nombreux incidents plaisants et déplaisants. Je les garde pour le prochain numéro de notre revue.

Le printemps est dans l’air, et la Californie devant nous. Sera- t’elle ombre ou lumière pour l’avant-garde? Qu’importe — le monde appartient aux téméraires.

Traduction R&B


NDT

1. The Ballad of Reading Gaol Oscar Wilde. Il en existe des traductions, par exemple à La Revue des Ressources