Ombres et lumière dans la vie d’une avant-garde (5)

Texte original : Light and shadows in the life of an avant-guard Mother Earth Vol 5, n°4 Juin 1910

Il y a de cela de nombreuses années, lorsque j’ai appris à connaître l’écrivain américain le plus humaniste, Bret Harte 1, un ami m’a dit: « Tu ne pourras jamais apprécier pleinement Bret Harte tant que tu n’auras pas été en Californie. »

Depuis, j’ai eu la chance de voir cinq fois cette bande de terre dorée, et, à chaque voyage, je réalise de plus en plus combien mon ami avait raison. La Californie d’aujourd’hui n’a plus l’aspect primitif, la beauté sauvage, l’insouciance audacieuse du temps de Bret Harte. Comme tout le reste avec la commercialisation qui pervertit nos esprits et nos vies, la Californie se banalise. Mais, malgré tout cela, elle reste si merveilleusement belle, si riche et parfumée, si excitante et néanmoins apaisante, qu’elle reste à jamais u enchantement pour ceux qu’elle a séduite.

J’ai fait mon premier voyage dans l’Ouest il y a treize ans, mais j’ai encore le souffle coupé d’admiration, un sentiment d’exaltation lorsque la Californie est en vue. C’est peut-être dû au contraste entre les étendues désertiques sans fin du Nevada, avec sa nudité et ses gris mornes et le vert riche et doux qui accueille soudain le voyageur fatigué. Une main magique qui transforme la mort en vie, la laideur en beauté et communique au corps somnolent et apathique une vivacité et une impatience intenses.

Nous sommes arrivés en Californie le 18 avril, après quatorze semaine de déplacements sous la pluie et le corps et l’esprit imprégnés du froid de l’hiver. Mais c’était le printemps en Californie, La Terre Mère renaissait,offrant chaleur, espoir et gaîté à tous ses enfants, y compris l’avant-garde. Et qui a le plus besoin des cadeaux généreux de la terre que l’avant-garde, l’annonciatrice d’une vie nouvelle?

Grâce à l’hospitalité gracieuse du Dr. George Pyburn, le jeune vieux porte drapeau de Sacramento, j’ai pu faire une halte dans notre marche incessante. Mais pas notre « Hobo »; il a dû aller à San Francisco payer la rançon habituelle d’organisateur de nos conférences. Si quelqu’un est jaloux de la « situation lucrative » du Dr. Reitman, il est invité à l’essayer un moment ; l’organisateur actuel sera heureux de prendre du repos.

Le cher Doctor Pyburn — Papa Pyburn, comme je préfère l’appeler — est l’un des plus vieux, sinon le plus vieux, anarchiste de la Côte; cependant, son intérêt et son enthousiasme pour la cause de la liberté feraient honte à beaucoup de camarades plus jeunes. Il est un exemple pour tous ceux qui ont perdu la foi en la vérité et en eux-mêmes. A 78 ans, il est fort mentalement et physiquement, vit libre, s’occupe de sa maison et de son jardin et garde sa porte et son portefeuille toujours ouverts à ceux qui travaillent à l’émancipation des hommes. Quelques jours sous le toit de Papa Pyburn et parmi la senteur de ses roses ,et je me suis sentie ragaillardie pour reprendre le combat.

San Francisco est rentré dans le rang ou du moins, certains qui se disent radicaux. En tout cas, nos réunions n’ont pas été à la hauteur des attentes.

L’organisation avait été prise en charge par un ami qui a été très occupé par d’autres affaires et San Francisco est une trop grande ville pour être mobilisée en quelques jours. Pourtant, les quelques fidèles, avec le Dr. Reitman, ont réussi à sauver la situation. Cinq conférences et un débat ont permis d’écouler une nombreuse documentation. Le débat a porté sur la question de savoir qui des règles collectives ou de l’amour libre garantira une humanité heureuse et qui de l’État ou de l’individu devrait contrôler les affaires humaines. Mon contradicteur était socialiste. Ceci explique cela.

Glen Ellen, le ranch de Jack London.

Jack London figurait parmi les personnes que j’avais informé de mes conférences à San Francisco. Comme je désirais ardemment le rencontrer, je lui avais demandé de venir. Il m’a répondu à sa manière caustique:

« Chère Emma Goldman. — J’ai reçu votre mot, mais je n’irai pas à une conférence même si c’était Dieu Tout-Puissant qui parlait. Les seules auxquelles j’assiste sont les miennes. Mais nous voulons vous voir ici. Pourquoi ne viendriez-vous pas à Glen Ellen en amenant les personnes qui vous accompagnent? »

Qui pourrait résister à une invitation aussi originale mais venue du fond du cœur? Alors nous sommes allés à Glen Ellen. Heureusement pour Jack et Charmian London, j’avais seulement deux amis avec moi, Ben Reitman et E. E. Kirk ; pas de chat, pas de chien ni de canari. mais j’aurais pu venir avec une caravane.

Quel homme agréable et jovial ce Jack London. Si totalement différent du socialiste froid, nombriliste, matérialiste des Crampton and Vaee Letters, 2 l’homme pour qui l’amour, la romance,la sympathie et la beauté n’étaient rien d’autre que des résultats mécaniques. Les théories ne sont que stupidités si elles ignorent l’aspect humain, charnel. Jack London est beaucoup plus grand que son attitude factuelle et matérialiste envers les millions de complexités de la vie. Quelqu’un capable de nous faire ressentir le dilemme et l’agonie morale d’un « Martin Eden »n’est pas seulement un grand artiste mais doit aussi avoir en lui le précieux instinct de vie, le sang chaud, qui bat à l’unisson avec chaque âme qui souffre. .

Tout à Glen Ellen, la beauté de la région qui m’a montré la Californie comme je ne l’avais jamais vue, la grande hospitalité de Charmian et Jack London, une hospitalité qui détend et apaise sans ligoter et, par dessus tout, cette atmosphère de liberté ont fait des deux jours de notre visite un moment mémorable, une expérience vraiment enrichissante.

Los Angeles nous reste fidèle. Le camarade W. C. Owen 3 était le saint patron cette fois. Bien que loin d’être en bonne santé et avec beaucoup de travail concernant la réforme des prisons, il s’est toujours arrangé pour participer à nos réunions. D’autres amis ont aidé aussi. L’échec était donc impossible. Comme je le répète incessamment, si nos conférences attirent peu de monde ce n’est pas dû à l’indifférence de la part des gens mais à une publicité insuffisante. Il y a trop peu de personnes désireuses d’aider et encore moins qui savent comment le faire. Quelques jours suffisent généralement pour organiser des conférences dans une petite ville. Le Dr. Reitman l’a fait en vingt quatre heures. Mais les grandes villes exigent un démarchage soigneux. Nos conférences ont été couronnées de succès là où cela a été fait.

Los Angeles a dépassé toutes nos espérances. Nous avons eu de larges audiences chaque soir, y compris pour une conférence en yiddish (la première dans cette ville). Le débat sur « Le droit de vote des femmes » avec le même contradicteur que celui sur la réglementation collective, Mr. Edward Adam Cantrell, s’est déroulé devant une salle comble. Pourtant, les habitants de Los Angeles, comme Oliver Twist, en voulaient encore. Nous avons ajouté une autre conférence aux huit prévues et lors de celle-ci aussi la salle a été pleine à craquer.

Je sais que le camarade Owen était heureux; en fait, tout le monde l’était, non seulement à cause du succès moral et financier mais du fait de la bonne volonté, de l’harmonie et de la solidarité parmi ceux qui ont aidé si efficacement à l’organisation.

Le séjour à Los Angeles, à part le plaisir d’y rencontrer mes nombreux chers amis, s’est avéré particulièrement intéressant cette fois. J’ai rencontré un des rares hommes qui, libéré de prison n’a pas oublié les malheureuses victimes restées derrière les barreaux: Le colonel Griffith J. Griffith 4, qui, avec l’infatigable travailleur, le camarade W. C. Owen, a commencé à révéler les horreurs dans les prisons américaines, à travers la publication de Crime and Criminals, un livre que chaque étudiant en sciences social devrait lire — le réquisitoire le plus mordant jamais publié contre l’ensemble de notre système pénal. Les rapports approfondis de la Prison Reform Association ont également contribué à éveiller l’intérêt pour la vie de nos exclus sociaux. Ce travail a été entièrement financé par le colonel Griffith J. Griffith.

Si je pensais qu’un grand mal était sûr d’éveiller la conscience social et la solidarité, je souhaiterais à tous les hommes la même expérience que celle de Mr. G. J. Griffith. Je souhaiterais aux gens aisés, particulièrement, de prendre une dose de prison américaine. Peut-être suivraient-ils l’exemple de l’homme de Los Angeles. Mais c’est espérer quelque chose de surhumain. Le colonel Griffith croit encore aux mesures législatives, aux réformes. C’est à dire au virus politique. Mais si Mr. Griffith a pu prendre conscience des injustices pratiquées en prison, il pourra aussi apprendre que la plus grande injustice qui rend les inévitables les abus en prison est le gouvernement.

San Diego. La plus rare des raretés en Amérique est de trouver un prolétaire allemand qui s’intéresse aux luttes de son peuple plutôt qu’au pinochle et aux chorales. Tel est le camarade Ernest Besselman, saturé de l’esprit de révolte, entièrement dévoué à la cause de la liberté, comme si il venait tout juste de l’ancien mouvement révolutionnaire allemand. Je parle de l’Allemagne prolétaire d’il y a vingt cinq ou trente ans, pas de la démagogie lisse et polie d’aujourd’hui. Alors que notre camarade gagne la somme mirobolante de neuf dollars par semaine, je suis sûre que au moins six d’entre eux vont à la cause révolutionnaire qui est sa raison de vivre.

Ce n’est pas un artiste. Dans un monde sensé, il serait un bon décorateur de salles publiques pour fêtes populaires. Mais dans cette société stupide, il décore les palaces des parasites qui s’engraissent à la sueur des déshérités. Parmi ses « patrons » Mrs. Suffragist Belmont, 5 dont la grande « générosité » envers les ouvriers de la confection lui a valu de mettre à ses pieds les valets de la presse.

Notre camarade a travaillé pour cette dame. Il a décoré un fumoir pour dames, avec un magnifique damassé rouge, aussi rouge que le sang des innombrables malheureux dévorés par le Moloch de l’Avidité. Ernest Besselman a oublié que des vies comme la sienne ne valent pas grand chose dans ce monde chrétien. Il est tombé de l’échafaudage, s’est cassé le bras gauche et l’omoplate. Qu’a fait Sœur Belmont? Rien, puisque cela ne lui apporterait aucun vote ni publicité dans les journaux. Oh, j’oubliais: Elle a cessé immédiatement de payer Ernest Besselman. Mais notre camarade a de l’humour. Il m’a raconté qu’un prêtre était venu le voir à l’hôpital et lui avait demandé si il lui était arrivé de travailler le dimanche. Notre ami, naïf, lui a dit que oui. « Et bien, mon ami, » lui a dit le prêtre, « affronte ton accident comme un chrétien, parce qu’il est la punition de Dieu pour avoir travaillé le dimanche. » Deux ans après, notre camarade a de nouveau été envoyé travailler dans la propriété des Belmont. A cette époque, il avait adhéré aux I.W. W. Il portait le sigle de cette organisation. Mrs. Belmont, a tancé vertement le pauvre Besselman l’accusant d’être un révolutionnaire russe a cause de cet innocent badge rouge. Pitié pour les électeurs qui mettront Mrs.Belmont au pouvoir.

Ces épisodes doivent être particulièrement intéressants pour mes amis qui ont été remerciés l’hiver dernier suite à l’hystérie de Mrs. Belmont et Miss Anna Morgan 6, en lien avec la grève des ouvriers de la confection .

Ernest Besselman ne peut plus exercer son art comme métier. Mais son amour du beau est trop profond pour être étouffé. Alors, il décore la salle des I. W. W, sa petite chambre de célibataire et tout ce qu’il peut. Combien de Besselman meurent par manque de cela!

Il a organisé mes conférences avec infiniment de soin et de dévouement, parcouru la ville aux petites heures du matin et s’est avéré être un véritable exemple dans ce San Diego mort et léthargique.

Je suis sûre que notre camarade était heureux comme un roi au vu des résultats,même si ils n’étaient pas extraordinaires. Mais même si les conférences avaient été un échec, cela en aurait valu la peine, ne serait-ce que pour avoir rencontré un spécimen d’humanité aussi rare et rafraîchissant. Cher camarade courageux, si des gens comme vous n’existaient pas, les ombres dans la vie de l’avant-garde obscurciraient totalement la lumière.

Traduction R&B


NDT

1. Bret Harte 1836 – 1902. Poète et écrivain. Il a vécu une partie de sa vie sur la côte de la Californie du Nord, dans le camp de mineurs de Humboldt Bay
2. Traduit sous le titre L’Amour et rien d’autre
3. William Charles Owen 1854–1929. D’origine anglaise arrivé aux USA en 1884. Traducteur de Kropotkine et éditeur de lapartie anglaise du journal de Ricardo Flores Magón, Regeneración. Il retourne en Angleterre en 1916 où il collabore au journal Freedom. Voir Anarchism Versus Socialism
4. Griffith Jenkins Griffith (1850 – 1919) Griffith a fait fortune dans l’industrie minière. Alcoolique, il a été condamné adeux ans deprison pour avoir tiré sur sa femme en 1903.
5. Alva Erskine Belmont 1853 – 1933 Richissime américaine et partisane du droit de vote des femmes
6. Anna Morgan 1873 – 1952 Fille du banquier John Pierpont Morgan.