Sur la Piste (2)

Texte original : On the trail Mother Earth Vol 5, n°12 février 1911

Celui qui a conçu Pittsburg a dû prendre l’enfer comme modèle. Mais les habitants de cet endroit lugubre ont une consolation. Si ils survivent, ils seront immunisés contre tout ce que l’enfer peut leur réserver.

Noir et hideux comme les nuages de fumée qui jaillissent du creuset américain aux mille bouches, Pittsburg est vraiment un endroit où ni le fils de Dieu, ni le fils de l’homme ne peut admirer ce qui y est fabriqué. L’arrivée dans cet enfer moderne ne provoque jamais une joie extraordinaire, mais le matin de notre arrivée, tout semblait plus gris et plus sale que d’habitude à cause du crachin pénétrant qui a duré tout le temps de notre séjour.

Ma fidèle amie, Mrs. Nunia Seldes, n’avait pas ménagé ses efforts pour faire connaître les réunions en distribuant nos tracts. Mais le mauvais temps et l’annonce d’un débat entre un socialiste et moi-même ont eu un effet décevant sur nos réunions. La conférence en yiddish, qui attire habituellement un nombreux public, a été en partie contrariée par des jalousies mesquines de certains habitants de Pittsburg qui se disent socialistes. Dans leur empressement à dépouiller « le diable de sa proie », ils ont invité un orateur pour le même soir et ont fait circulé la rumeur que je ne parlerai pas. Le fait le plus significatif a été la couardise des gens du Labor Temple qui avait loué leur salle à la section uniquement pour la décommander à la dernière minute. Au lieu de revendiquer leur droit sur la salle, nos amis socialistes n’ont rien dit, comme il convient à de vrais révolutionnaires. Heureusement, une autre salle a été trouvé et était pleine à ras bord le soir du débat.

Mon contradicteur, Mr. Ruppel, avait été présenté comme « le mieux informé de la section locale », ce qui tend à prouver seulement qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Je crains que Mr. Ruppel n’ait trop lu pour sa digestion mentale. Mais il est encore jeune, alors que les bonnes fées lui pardonnent ses péchés, même si il ne sait pas quelle conclusion tirer des livres qu’il a lu. Sur un point, néanmoins, Mr. Ruppel ressemble tout à fait à ses aînés du Parti Socialiste; à savoir la répétition de l’histoire à faire peur galvaudée au sujet des anarchistes et de l’anarchisme. « Bakounine a organisé des émeutes et fabriqué des bombes.* * *Louise Michel a défendu la nécessité de lancer les ouvriers devant les fusils.* * * Kropotkine, — ce n’est qu’un rêveur qui ne compte pas.* * * Berkman a attenté à la vie de Frick pour renforcer la ploutocratie »et caetera.

A la décharge de nombreux camarades de Mr. Ruppel présents dans la salle, ils ont été écœurés par ce dernier. Ainsi s’est terminé le débat avec le « membre le mieux informé » de la section locale de Allegheny.Cela a été compensé par le président de séance, jeune lui aussi, mais à l’esprit ouvert et de toute évidence plus compétent que mon contradicteur dans le débat.

J’étais heureuse de quitter Pittsburg, même si il m’est toujours difficile de quitter mes chers amis, Nunia et George Seldes.

Cleveland est comme un ami fidèle : il ne fait jamais faux bond. Cette fois, le succès a encore été plus grand grâce à l’aide de Fred Schulder, Adeline Champney, John, Jacobs et quelques-uns de nos camarades juifs. Deux beaux publics ont assisté aux réunions et ont permis à notre champion de la documentation de se débarrasser de ses marchandises.

Mais le plus beau moment à Cleveland a été la conférence en yiddish. Bien que celle-ci ait été organisée par un camarade seul, et un lundi, une foule nombreuse m’a accueillie avec l’intense chaleur juive habituelle qui rend toujours la Piste moins difficile.

Columbus est une autre ville où, depuis les trois dernières années, les intrusions de la police ont cessé. Il y a quatre ans, j’avais été réduite au silence, de la manière habituelle et absurde de la police : les salles étaient fermées, aucune réunion ne pouvait y avoir lieu et c’était terminé, à l’exception d’un ami que je m’étais fait en la personne de Mr Linton, un vrai rebelle et combattant, qui a essayé à plusieurs reprises de me faire entendre — toujours en vain.

Il restait à l’énergique Ben Reitman à dompter la mégère, avec pour résultat que pour la première fois depuis la mort de Albert Parsons, on a pu entendre à nouveau la voix d’une anarchiste à Columbus.

Cependant, l’événement important dans cette ville n’a pas été la victoire de la liberté d’expression, ni la foule nombreuse, ni même le fait que quarante et une étudiante de l’université, parmi de nombreux camarades étudiants et professeurs, ont assisté aux réunions. Le vrai événement a été la marche de près d’un millier de mineurs du Congrès des United Mine Workers jusqu’à notre salle, pour protester contre la stupidité de leurs dirigeants et des autorités. La ville était bondée de délégués au congrès,parmi lesquels de nombreux hommes que j’avais rencontré des années auparavant durant ma tournée dans les régions minières. Ils voulaient que je prenne la parole lors de leur congrès.

Mais la proposition fut refusée lorsqu’elle fut présentée d’abord par la tendance conservatrice. Elle fut à nouveau présenté lors de la session de l’après-midi et acceptée. Dans la soirée, j’ai reçu la lettre suivante du secrétaire des U. M. W. :

« Chère Madame,
Conformément à la décision de notre Congrès, vous êtes cordialement invitée à prendre la parole devant les délégués des United Mine Workers of America, demain 19 janvier à 10 heures, lors de la session au Memorial Hall.
Suite à la décision de notre Congrès, le gérant de la salle nous a fait savoir que, avant de prendre la parole devant les délégations, il est nécessaire d’obtenir l’autorisation des élus du comté; faute de quoi, vous n’y serez pas autorisée. Je suggère que Mr. Reitman s’occupe de cela avec les élus pour éviter ainsi toutes complications ou désagréments qui pourraient survenir si vous parliez sans la permission des élus.
Cependant Je vous assure que, en ce qui concerne notre Congrès, il n’y aurait pas d’objection.
Très sincèrement vôtre,
Edwin Perry,
Secrétaire-Trésorier, U. M. W. of A.
P. S.— Nous venons d’être informés par le gérant que les élus refusent de vous autoriser à prendre la parole demain matin au Memorial Hall. »

Lorsque nos loyaux amis ont été informés de la ruse pour m’empêcher de parler, ils ont décidé à l’unanimité de marcher jusqu’à la salle que nous avions réservé : mais d’abord, ils se rendraient au Memorial Hall, où le Congrès tenait ses sessions.

Et là, la chose la plus astucieuse eut lieu. Les gardiens du Memorial Hall ont fermé les portes, pas seulement pour moi mais pour tous les délégués, geste qui a eu un effet plus mobilisateur que tout ce que j’aurais pu dire. Même ceux qui n’étaient pas d’accord avec moi se sont sentis offensés et se sont joints à la marche jusqu’à notre salle.

J’ai été présentée par un des délégués, E. S. McCullough, un merveilleux orateur lui-même, et accueillie avec un grand enthousiasme par les ouvriers. Mais pour moi, l’aspect le plus gratifiant a été la réponse spontanée des délégués, la grève générale comme seule arme syndicale efficace.

La malédiction du syndicalisme américain n’est pas l’indifférence des ouvriers mais ses dirigeants réactionnaires. Un Pelloutier, un Pouget, ou un Yvetot en Amérique —ces Samsson du syndicalisme : les rangs des ouvriers seraient bientôt débarrassés des éléments venimeux.

Je garderai précieusement en souvenir l’expérience avec les mineurs à Columbus comme l’un des plus grands moments de ma vie publique.

Indianapolis était une autre ville marquée à l’encre rouge. L’arrogance et les intimidations brutales de la police intimidation s’étaient transformées en victoire pour la liberté d’expression et l’anarchisme. Après qu’un chef de la police eut créé un précédent deux ans auparavant, le nouveau Tsar de Indianapolis espérait naviguer en eaux calmes. L’ukase selon lequel Emma Goldman ne devait pas parler était paru. Aussitôt, une campagne pour la liberté d’expression fut lancée par l’irrépressible Ben avec l’aide de quelques belles âmes de Indianapolis, les principales étant Thomas

F. Snyder, Katherine Snyder et Evangeline Bessenberg, cette dernière se chargeant de la plupart de la correspondance pour mobiliser les gens. Et ils se sont mobilisés, dans des quartiers les plus inattendus. Et Mr. Meredith Nicholson, l’écrivain, William Hapgood et de nombreux autres sont venus à la rescousse de la liberté d’expression. Le Rev. Weaks, de l’Église Unitarienne, a prononcé un plaidoyer fort en sa faveur mais a démontré par la suite qu’il n’était pas prêt à faire suivre les paroles par des actes.

Le Dictateur de Indianapolis a été obligé de retirer l’ordre, mais l’imagination du policier n’était pas en reste et le Chef Hyland s’en est pris aux gérants de salles. « Non, il ne leur a pas donné l’ordre de ne pas louer leurs salles mais il leur a plutôt dit qu’ils ne devraient pas le faire. » Quel gérant de salle ne rendrait pas service au Chef ? En tout cas, aucune salle à aucun prix.

Nous avions presque abandonné en désespoir de cause quand un grand miracle est survenu. Un prêtre orthodoxe, le Rev. Nelson du Pentecost Tabernacle, nous a offert son église et la première réunion y eut lieu. Je ne dirais pas que ce fut une expérience plaisante mais cela n’était pas la faute de Mr. Nelson. Bien qu’il ait donné mille explications sur les raisons pour lesquelles Emma Goldman pouvait parler dans son église, il était néanmoins très courageux de sa part d’ouvrir sa chaire à une païennne comme moi; bien plus courageux que ces gentlemen chrétiens libéraux qui craignaient d’affronter les commentaires d’une opinion publique hostile. Mais comme l’a dit si justement Ibsen « les libéraux sont les pires ennemis des hommes libres. »

La réunion au Pentecost Tabernacle a eu un effet positif. Le Rév. Adams, de l’Église Universaliste, a emboîté le pas. L’endroit était bondé d’un public des plus intéressant, comme Indianapolis n’a probablement que rarement connu. Mr. Adams m’a impressionnée,comme étant de loin le meilleur des deux révérends. Simple,à l’esprit vif et très humain, il a eut le bon goût de laisser Dieu à son trône. Au lieu de cela, il a parlé de manière très éloquente des problèmes pressants des hommes et notamment de la question vitale de la liberté d’expression et de la tendance accrue de la police pour établir un règne de terreur, qu’il réprouvait au plus profond de lui. Ses commentaires, ainsi que l’atmosphère du lieu, étaient rafraîchissants.

La Piste menant à Indianapolis a semblé difficile et escarpée mais elle nous a aidés sur la grande route ouverte qui offre les promesses de futures conquêtes.

Je ne peux pas clore ce chapitre de mon Odyssée sans mentionner quelques expériences mineures mais non sans importance. Une bonne réunion à Elyria, Oregon, organisée par le camarade Reinbach; une petite réunion à Dayton, organisée avec un succès relatif par notre ami bien intentionné, Ernest Marks; des rassemblements modestes en comparaison mais satisfaisants à Cincinnati et deux réunions dans notre vieille habituée, Toledo. Ainsi se sont terminées trois semaines mouvementées sur la Piste.

Arrivent maintenant Detroit, et puis Chicago, avec des conférences du 12 au 20 février au Hod Carriers’ Hall. Puis St. Louis, pour la semaine commençant le 26 février. Durant la première partie de mars, nous devons nous rendre dans les bastions socialistes : Madison, Wis., et Minneapolis, Minn.

Emma Goldman.

Traduction R&B