Sur la Piste (3)

Texte original : On the trail Mother Earth Vol. 6 n°1 mars 1911

Le Sentier de la Vie est comme une belle femme, plein de caprices et de contradictions. Tantôt il vous conduit au comble de l’espérance, tantôt il vous jette dans les profondeurs du désespoir, selon ses lubies passagères. Mais, comme une beauté sans cœur, il se tient dans toute sa splendeur, appelant toujours à de nouveaux exploits.

Depuis que nous avons commencé ce voyage, les oscillations entre espoir et désespoir nous ont poussé à maintes reprises à vouloir abandonner; mais qui peut résister à la Piste? Bonne ou mauvaise, succès ou échec — la séductrice appelle et les pauvres mortels doivent suivre.

Detroit s’est révélé trop faible pour l’imposante dose que nous lui avions préparé. Six réunions en anglais étaient plus que la ville ne pouvait supporter,son énergie a été sapée par la Vierge de Rome. Detroit est fortement catholique; comment peut-on espérer pénétrer ses circuits mentaux si étroitement scellés. Mais il s’y trouvaient quelques fidèles, amoureux de la vie, qui ont assisté à chaque réunion et obtenu des réserves généreuses de munitions intellectuelles. Nous avons réalisé trop tard que quatre des six réunions en soirée auraient été mieux utilisées dans des villes environnantes. Nous ferons mieux la prochaine fois.

Ann Arbor a attiré de nouveau une large foule d’étudiants, moins malveillants que l’année dernière mais encore très turbulents, spécialement lors de la conférence en soirée sur Tolstoï. Le sage de Yasnaya Poliana connaissait a vacuité de ce que l’on nomme aujourd’hui éducation. Sa sérénité n’aurait donc pas été perturbée par l’exemple « d’apprentissage » de Ann Arbor. N’étant pas aussi calme que notre grand russe, cela m’a coûté beaucoup d’efforts pour rester lucide à Bedlam; je ne suis pas non plus très sûre de l’avoir été. Mais, avec un peu de chance, j’ai réussi à faire en sorte que les étudiants me considèrent comme la seule personne sensée dans la salle. Ils ont considérablement baissé de ton à la fin, ont posé un certain nombre de bonnes questions et – ce qui est plus – ils n’ont pas cassé les sièges, ni attaqué la table de la documentation , ce qui était une nette amélioration par rapport à notre expérience de l’année dernière.

La confrérie de Keystone, pleinement consciente de l’attentat honteux contre la liberté d’expression dans la Ville de l’Amour Fraternel, nous a invité à rompre le pain avec eux, en signe de bienveillance sororale. L’esprit alerte de ces gars de Pennsylvanie m’a presque rendue plus sympathique cette ville tordue de Clay et Reyburn qu’est Philadelphie. Notre séjour e l’année dernière a contribué à fertiliser le sol. Le Prof. R. M. Wenley a introduit un cours sur l’anarchisme dont le premier a déjà eut lieu devant une large assemblée. Je ne suis pas assez vaniteuse pour prétendre avoir induit ce cours mais il est sans doute vrai que nous avons aidé à provoquer l’intérêt et à préparer les étudiants pour le »choc ».

Grand Rapids a apporté une nouvelle expérience, doublement agréable parce qu’elle a offert l’opportunité de revoir notre ex-soldat, William Buwalda 1. Nos lecteurs se demandent probablement ce qu’est devenu notre ami après avoir été libéré des tendres bras du gouvernement.

William Buwalda a échangé les sangles d’acier de la supercherie intellectuelle contre un regard libre et plus large sur la vie, pendant que son être, rapetissé pendant quinze ans par l’uniforme de soldat, s’est depuis développé et épanoui comme une fleur dans l’air pur et sans limite de la terre mère. Notre camarade s’occupe de sa vieille mère, son père est mort l’année dernière. Il a souvent envie de revenir vers le monde et reprendre une vie plus active mais avec sa simplicité habituelle, il dit « De quel droit, moi, un homme libre, infligerais-je à d’autres des fardeaux que je ne veux pas porter moi-même? » Alors il reste pour prendre soin de la vieille dame; mais il n’est pas resté inactif. William Buwalda a bien utilisé son temps, non seulement en lisant beaucoup mais aussi en s’appropriant et en assimilant notre idéal. La vieille dame hollandaise, la gentille hôtesse, se déplaçant dans son intérieur pittoresque, ressemblait à une étude de Rembrandt. On se sent loin de la course folle de la vie américaine.

Le travail de Buwalda pour organiser les réunions de Grand Rapids a permis leur grand succès. Cela a été l’un des quelques merveilleux moments de cette tournée.

Chicago, avec son millier de souvenir sinistres attachés à son nom, est tout sauf un Eldorado. La morosité était rendue encore plus palpable par un temps détestable, typiquement de Chicago — du vent, de la pluie et de la boue. La presse, y compris le froussard Daily Socialist, entretenait une conspiration du silence et une grande partie du travail d’organisation avait été réalisé par un camarade, Sam Sivin, extérieur à la ville. Les perspectives apparaissaient aussi moroses que le temps. Le pire était l’idée de retourner au Hod Carriers’ Hall, un endroit qui aurait perturbé les trompettes de Jericho. Tout cela faisait apparaître le séjour à Chicago comme presque insupportable. Mais la persévérance et les poumons ont tenu le coup.

Nos six réunions en anglais ont attiré en moyenne deux cent personnes, ce qui est remarquable si l’on considère les obstacles rencontrés. Le frère Reitman, avec ses méthodes hypnotiques habituelles;a écoulé une quantité phénoménales de documentation. La conférence en yiddish a attiré un très large public comme d’habitude. Enfin, une petite mais intéressante réunion a été organisée par un groupe de lituaniens où j’ai parlé de « L’Importance Sociale de l’École Moderne. »

Le mérite pour le travail le plus difficile revient d’abord aux efforts infatigables de Sam Sivin et de sa compagne Bessie ; mais d’autres ont aidé fidèlement: Edith Adams, notre maternelle Dr. « Becky » Yampolsky, notre futur médecin Stein et le camarade Lankis. Le Dr. J. H. Greer a été notre ange gardien. Il a transformé son cabinet en quartier général de E.G et lui-même en vendeur de tickets et de livres et s’est comporté en hôte chevaleresque pour écarter les fantômes, aidant ainsi à oublier les fautes de la ville-jungle.

Mon plus grand regret concernant Chicago est de ne pas avoir réussi à intéresser nos amis concernant le Mémorial de Kotoku 2. Il n’y avait pas suffisamment de soutiens ; en outre, le japon est loin; même les anarchistes ne franchissent pas facilement les distances.

Urbana, le siège de l’enseignement de l’Illinois, ressemble à la ville du dicton allemand où les habitants ne chantent ni ne boivent. C’est une ville de prohibition; pas étonnant que le moral y soit si bas. Seuls, quelques étudiants et professeurs sont venus mais ils étaient aussi secs que Urbana.

La conférence à Peoria avait été organisé en une seule journée dans une salle dans la banlieue de la ville. Nous n’avons donc pas été déçus par le peu de monde. Mais si Urbana et Peoria n’ont donné que peu de résultats en proportion de nos efforts, nous sommes heureux d’y être allés. Nous avons enfoncé un coin et nous sommes sûrs d’y obtenir un plus grand succès la prochaine fois.

St. Louis. La ville ressemble presque à un endroit idyllique après le désert du Sahara à travers lequel la Piste nous a conduit depuis presque deux mois. St. Louis est une rareté avec Anheuser-Busch 3 et William Marion Reedy 4 comme grandes attractions. Je ne sais pas ce que la ville pourrait faire sans Anheuser-Busch, mais je suis sûre qu’elle ne serait pas la même sans Reedy, qui est une source de sagesse, avec et humour rare et de bonne compagnie. Pour réaliser son importance dans la vie intellectuelle de St. Louis, il faut y être allé et avoir suivi son travail. Alors, avec notre « Hobo » 5, Reedy a rendu célèbre St. Louis. Avec un tel fervent sponsor et l’aide d’autres amis gagnés grâce aux efforts de Reedy, le travail à St.Louis s’est avéré être du billard.

Trois réunions au Odeon Recital Hall se sont révélées être les meilleures jusqu’ici,notamment celle du 1er mars sur « Les Victimes de la Moralité » qui a attiré le public le plus nombreux que nous n’avons jamais eu en dehors de la Californie. La vente de documentation a été une bonne affaire avec Ben Reitman et plusieurs assistants très occupés à satisfaire la demande.

L’entreprise hasardeuse de susciter de l’intérêt chez des dames qui croient penser a rencontré moins de succès. Pour commencer, elle était inhabituelle et quelques-uns de nos camarades diraient sans doute, que cela était trahir de ma part d’y consentir. Deux conférence dans le club le plus select de St. Louis, le Women’s Wednesday Club, qui ressemble au Sorosis à New York — une classe parasite de femmes qui ne savent pas comment occuper le temps. Je ne me faisais aucune illusion sur le nombre de femmes qui y viendraient. J’ai accepté la proposition de nos bons amis Alice Martin et William Marion Reedy, pour l’opportunité qu’elle m’offrait de dire à ces dames ce que je pensais d’elles.

« Tolstoï » et « Justice » furent choisis comme sujets « adaptés » pour la circonstance: des thèmes qui contiennent assez de matériaux révolutionnaires pour que les chères auditrices se sentent loin d’être à l’aise et, avec E. G comme oratrice, elles en auront certainement « pour leur argent », le prix d’entrée étant de un dollar. Je ne m’en faisais pas de parler devant des publics comme au Wednesday Club. Ni ne craignais d’être contaminée. Je pense, comme Gorki, que notre époque est une petite époque, remplie de petites gens qui n’ont même pas la vitalité de commettre de grands péchés. C’est l’apathie mentale du public de cet endroit qui est si désagréable, comme la vue de vieux os desséchés. Je pourrais pardonner leur argent aux riches américains, mais leur platitude, jamais. Cette dernière m’évitera toujours de « m’introduire » dans la société. Je préférerais de beaucoup aller en prison, c’est un passe-temps beaucoup plus intéressant. Mais l’expérience au Wednesday Club a eu aussi son côté drôle que je n’aurais raté pour rien au monde.

Notre cher vieux camarade Harry Kelly, qui est parti pour la Côte après la conférence du dimanche, a donné au travail préparatoire sa vieille saveur révolutionnaire. Ada Capes, Kapicinell et d’autres amis m’ont rappelé, par leur fidélité, les bons vieux jours lorsqu’il y avait moins de chicanes personnels et un plus grand zèle pour notre cause, si sublime et exigeante.

Le ton nouveau de la presse de Saint-Louis, dû entièrement à Mr. Reedy, prouve le pouvoir extraordinaire d’une seule grande individualité. Pas un seul article ne s’est prêté aux bonnes vieilles méthodes sensationnalistes. Ils ont été précis et les éditoriaux analytiques. Une révolution totale, pourrait-on dire, à en juger par cet éditorial dans le Times:

« Miss Emma Goldman, qui a pris la parole à St. Louis hier, a réussi à exprimer ses opinions sans apparemment choquer beaucoup qui que ce soit et sans nécessité d’appeler le panier à salade.

Il est manifeste que Miss Goldman a beaucoup de bonnes et solides idées même si elle peut en avoir d’autres assez choquantes; et ce sont peut-être ceux qui la désapprouvent le plus, elle et ses théories, qui la connaissent le moins ainsi que ce qu’elle dit.

Il existe de nombreux points intéressants dans la pensée de Goldman qui mériteraient réflexion et personne ne s’en porterait plus mal. Lorsqu’elle soutient que l’éducation stéréotypée n’est pas appropriée, elle ne fait qu’affirmer ce que ne nombreux théoriciens réputés ont dit de manière moins radicale.

Quand elle déclare qu’il n’existe pas de mauvais garçons et filles, elle est d’accord avec de nombreux philanthropes très appréciés. Que pense le juge Ben Lindsay 6, sinon qu’il n’existe pas de mauvais garçons ou filles?

Le problème avec cette femme extraordinaire est qu’elle est révolutionnaire et non réformiste. C’est une femme pressée, alors que des hommes et des femmes plus avisées savent que trop de hâte nuit. Chaque point soulevé par Miss Goldman hier aurait pu l’être de manière plus modérée par des gens très biens n’importe où. Certains sont encouragés lorsqu’ils se rendent compte que des progrès ont eu lieu en vingt ans, en dix ans. Miss Goldman, elle, est impatiente parce qu’elle n’en voit pas beaucoup depuis hier.

C’est peut-être une question de tempérament plutôt que de philosophie. Miss Goldman n’est peut-être pas reconnue qu’à cause de son tempérament. »

Si notre travail n’avait rien accompli d’autre, ce changement d’attitude justifierait à lui seul toutes les épreuves et les déceptions que nous avons, rencontré et rencontrons encore. La piste peu avoir un millier de lubies et de caprices mais elle a aussi de grands charmes. Elle est si séduisante que l’on doit la suivre jusqu’au bout.

Je dois encore prendre la parole lors de deux réunions en yiddish dans cette ville; deux conférences à Staunton, devant les mineurs, que j’attends avec grande impatience; une réunion aussi à Belleville, où nos camarades martyrs de Chicago ont livré plus d’une bataille.

Lorsque Mother Earth sera sous presse, nous aurons visité la citadelle socialiste Milwaukee. Nous survivra-t’elle? Also Madison, Wis, également, où notre dernière visite a suscité tant de discussions, notamment parmi les étudiants. Les 15, 16 et 17 mars, nous serons à St. Paul; du 19 au 22 mars, à Minneapolis. Toutes les informations sont disponibles auprès de F. Kraemer, 1023 Marshall St., N. E., Minneapolis, Minn. Le 24 mars, Sioux City; les 26 et 27, Omaha, Neb. Après cela, Des Moines et Kansas City, pour dix jours.

Emma Goldman.

Traduction R&B


1. William Buwalda (1869–1946) Soldat qui a assisté,en uniforme à une conférence de Emma. Goldman au Walton’s Pavilion à San Francisco le 26 avril 1908. A la fin de celle-ci, il lui a serré la main, ce qui lui a valu de passer en cour martiale et d’être condamné à trois ans de travaux forcés à Alcatraz. Il a été gracié au bout de dix mois par le président Roosevelt. Par la suite, il a aidé à organiser plusieurs conférences de Goldman à Grand Rapids. Voir Mob Work: Anarchists in Grand Rapids Vol. 2

2. Kôtoku Shûsui 1871 – 1911 Journaliste japonais, communiste libertaire, traducteur de La Conquête du pain de Kropotkine. Il est condamné à mort et pendu le 24 janvier 1911. Voir Kôtoku Shûsui et l’anarchisme Christine Lévy ou encore Shûsui Kôtoku : appel au bonheur Émile Carme

3. Anheuser-Busch Compagnie américaine qui fabrique des bières dont la célèbre Budweiser

4. William Marion Reedy : Un des rares journalistes américains, avec Nelly Bly (voir Interview dans le New York World,,) qui a donné de Emma Goldman une vision autre que celle de l’anarchiste violente véhiculée par la presse bourgeoise.
Dans un article écrit pour Mother Earth, (Vol. 10, n°1 mars 1915) intitulé Anarchism-limited, William Marion Reedy écrit :
« Je pense que, théoriquement, l’anarchisme est un idéal irréfutable – tant qu’il reste dans le domaine de l’idéal. Au fond de nous-mêmes, la plupart d’entre nous sommes anarchistes – pour nous mêmes, mais pas pour les autres …
… Je confesse vivre une expérience forte quand je suis assis, fasciné par l’éloquence de Emma Goldman, chaque fois qu’elle vient dans ma ville. Elle m’emporte doucement vers son Arcadie ou son Utopie délectable lorsqu’elle est présente, mais après son départ, je me retrouve, comme on dit « le bec dans l’eau ». Mais, ceci dit, je garde toujours d’elle, après son départ, l’idée que, si tous ceux qui sont des anarchistes hésitants payaient le prix que paient Emma, ou Berkman, ou Reitman, ou que Voltarine de Cleyre a payé, l’idéal de l’anarchisme serait très proche de se matérialiser dans ce monde. »
Voir La Fille du Rêve Saint Louis Mirror Novembre 1908

5. Ben Reitman, qui était surnommé le « Roi des Hobos »

6. Benjamin Barr Lindsey 1869 – 1943. Pionnier dans la création des tribunaux pour enfants à Denver, modèle qui sera ensuite repris nationalement.