Sur la piste (5) et (6)

Texte original : On the trail Mother Earth Vol 6, n°3 mai 1911

La tournée actuelle de la camarade Emma Goldman a été plus éprouvante qu’habituellement, pleine d’obstacles et de problèmes. Pour différentes raisons, elle n’a pas pu préparer son Odyssée mensuelle pour ce numéro de la revue. Juste avant de mettre sous presse, nous avons reçu le télégramme suivant de notre camarade:

San Diego, Cal., 9 mai 1911.

La piste a été inhabituellement difficile ce mois-ci. Me contentera donc de transmettre le merveilleux esprit de Los Angeles qui se prépare à affronter la conspiration ignoble du capitalisme. La prophétie de August Spies selon laquelle « Notre silence parlera plus fort que les voix étranglées aujourd’hui » se vérifie. Les voix parlent haut et fort pour protester contre la nouvelle tentative d’étrangler le monde ouvrier. Aujourd’hui, ni l’argent ni le pouvoir ne réussiront à répéter le crime de dix-huit quatre-vingt-sept. Les travailleurs constituent un puissant mur de formidable solidarité humaine. L’Esprit éternel de la révolution est à l’œuvre partout, façonnant l’avenir comme jamais auparavant. J’écrirai le moi prochain au sujet de l’héroïsme manifesté actuellement au Mexique et de nos propres petites difficultés.

Emma Goldman.

***

Texte original : On the trail Mother Earth Vol 6, n°4 juin 1911

Si je devais attendre jusqu’à ce que je puisse raconter nos expériences sur la piste depuis que j’ai écrit la dernière fois, je devrai mettre à l’épreuve la patience de nos lecteurs pour un autre mois.

Comme la vie, la Piste est pleine d’épreuves, plutôt sans importance lorsqu’on les raconte avec du recul, mais pour ceux qui cheminent le long du précipice chaque petite dépression ou virage peut s’avérer fatal. Et bien que le caractère se révèle toujours dans des moments importants et rares, la vraie force et la persévérance se manifestent beaucoup plus dans le rythme lent et fastidieux de la vie. Les deux derniers mois ont amplement corroboré l’adage: « Quand on veut, on peut. »

Le Kansas, comme Boston, vit sur sa gloire passée. Historiquement, il revendique une place parmi les états les plus libéraux et progressistes. N’a t’il pas donné John Brown à l’Amérique? La libre pensée n’y a t’elle pas déployé sa bannière? La voix retentissante de notre doux Moses Harman 1 n’a t’elle pas résonné à travers l’état du Kansas ? Mais aujourd’hui, on y cherche en vain un rayon de lumière: tout est mort et sombre au Kansas, la tombe d’un grand passé.

Il est possible d’expliquer beaucoup plus facilement la décadence d’un individu que celle d’une ville. Mais je pense que les deux facteurs qui ont sonné le glas du progrès au Kansas sont l’Église et la Prohibition. Rendez vous dans n’importe quelle ville d’Amérique où sévissent ces deux poisons et vous trouverez tout le reste mort. Le manque absolu d’intérêt pour les idées modernes, l’autosatisfaction et une froide autosuffisance, sont les caractéristiques de Kansas City, Topeka, Leavenworth, et Wichita, comme sans doute de la plupart des autres villes du Kansas.

L’exception dans cet univers de grisaille est Lawrence, le siège de l’université. Non pas que la ville souffrirait d’une expansion, mais comparée au reste du Kansas, Lawrence est développée. Au moins, les habitants sont ils prêts à admettre qu’ils ne sont pas encore parfaits.

Le Good Government Club, un groupe d’étudiants en droit, s’est montré assez courageux pour inviter l’horrible anarchiste pour une conférence . « Pourquoi les lois échouent-elles » en était le sujet, suivi par une discussion animée et intéressante.

Nos conférences de l’après-midi et de la soirée ont attiré un large public, parmi lequel un professeur de botanique qui a contribué à faire de la soirée un moment passionnant. Le bon professeur qui, comme on me l’a dit, est d’une franchise inhabituelle dans ses cours concernant la vie des plantes, est presque devenu hystérique parce que j’ai réclamé une discussion libre sur la vie humaine. Telle est la logique des professeurs américains, dont la formation puritaine déforme les réalités de notre existence avec une teinte morbide.

Mais si il n’y avait Lawrence, nous aurions pu nous éviter la Piste à travers le Kansas. Mais cette ville a justifié le difficile et loyal travail de notre camarade Fred Young, qui a organisé les conférences dans toutes les villes du Kansas que nous avons visité.

Les conférences peu suivies à Kansas City, peuvent s’expliquer en partie par le mauvais temps durant cette semaine d’avril, mais beaucoup plus par l’esprit étroit de l’état du Kansas.

Denver continue d’être le sanatorium pour les nombreuses victimes de la civilisation, pour les hommes et les femmes qui viennent ici de toutes les régions du pays, dans un dernier effort désespéré pour recouvrer la santé. Naturellement concentrés sur eux-mêmes, ils se préoccupent peu des questions brûlantes du moment. Mais il existe un sujet — la question du sexe — qui attire les gens à Denver. Peut-être parce que la vitalité déclinante s’accroche avec ténacité à la tige de la vie.

La conférence sur les « Victimes de la Moralité » a rempli la salle à ras bords. Le sexe, comme la faim, ne connaît pas de classe; et donc, toutes les couches sociales étaient représentées. Les autres conférences ont connu moins de succès malgré les efforts des camarades Spanier, Horowitch et Citron, qui n’ont ménagé aucune peine pour leurs préparatifs.

Quoi qu’on puisse dire des Mormons, il existe une impression de grandeur et de liberté à Salt Lake City , tristement absente dans la plupart des villes américaines. La nature elle même semble avoir eu un faible pour le fief de Brigham Young 2. Aucune autre ville, certainement, à l’exception possible de Seattle, ne peut être comparée à la grandeur et à l’immensité de Salt Lake. Cela est une source d’inspiration et donne un sentiment d’infini.

William Thurston Brown était l’organisateur de la conférence. Il avait aussi organisé un débat avec Murray King, un socialiste, qui a eu des sueurs froides au dernier moment et a dû être remplacé par un de ses camarades, un ami sérieux mais sans conscience de classe.

Mr. King a ajouté l’impudence à la lâcheté lorsqu’il a déclaré à la presse qu’il « ne débattrait pas avec Emma Goldman parce qu’elle est une femme immorale qui fréquente un criminel comme Alexander Berkman. » Mais ce même après-midi, ce même Mr. King a envoyé ses émissaires pour me dire qu’il débattrait si je payais la moitié des frais et lui attribuais la moitié des recettes. Le handicap physique est une terrible affliction, mais naître avec un handicap mental est d’une tristesse sans nom.

Le Parti Socialiste, hélas, est plein de Murray King. Il semble incapable de la moindre décence parmi ses rangs 3. Par exemple, William Thurston Brown, qui a consacré douze ans de sa vie au parti, a été écarté parce qu’il ne voulait pas voir sombrer ses principes révolutionnaires dans le bourbier de la politique socialiste et parce qu’il osait penser et dire que l’École Moderne 4 — préparant les enfants à une vie nouvelle — s’avérera une arme plus efficace contre notre système que la recherche de postes au pouvoir. Du fait de ce mépris envers la discipline de parti, Brown s’est vu refuser la liste des groupes locaux lorsqu’il a voulu organisé une tournée en faveur de l’École Moderne sur la côte. Des consignes de boycott le précédaient, provoquant l’échec de la plupart de ses réunions.

On peut facilement imaginer le destin des esprits libres lorsque les Murray Kings et consorts seront au pouvoir.

Nos conférences à Salt Lake City se seraient agréablement déroulées si il n’y avait eu le Bnai Brith 5 qui nous a refusé sa salle à la dernière minute. Comme il est pathétique que les esclaves d’hier deviennent les esclavagistes d’aujourd’hui. Comme Chirikov 6, je pense que la où les juifs ont gagné des soi disant privilèges, ce fut au détriment de leurs âmes. Les juifs allemands et français en Amérique surtout, rivalisent-ils entre eux pour cacher leur identité sous les vieux haillons de leurs « gracieux hôtes ».

Californie, Ouest toujours jeunes et beau, il y a de la force dans tes bras et du feu dans ton sang. Pas étonnant que tu continues d’être la séductrice irrésistible des hommes. Les membres viriles et l’esprit alerte, La Californie est en train de devenir rapidement l’arène où le gladiateur moderne, le Travailleur, prépare la prochaine lutte.

San Francisco, le grand champ de bataille, devient de plus en plus provocant et rebelle. Mais que Los Angeles se joigne à la course, même les plus optimistes ne l’auraient prévu. Ily a deux ans, Los Angeles était une station thermale pour touristes et originaux, une ville peuplée presque entièrement de touristes, sans aucune personnalité. L’esprit éternel de la révolution et la solidarité ouvrière ont transformé la fleur chétive de la serre en une plante sauvage et robuste aux branches à la recherche de plus de lumière et de liberté,— monde du travail robuste et rebelle face à un reptile mortel, la conspiration de la Merchants’ and Manufacturers’ Association, avec le tsar Otis comme dictateur et l’Agence de détective Burns comme outil. Oui, le monde du travail doit être conquérant pour affronter cette hydre monstrueuse.

Cher camarades de 1887, Parsons, Spies, Lingg, Engel et Fischer ! Enfin, après vingt-quatre ans, votre précieux sang agit comme un levain pour vos frères américains.Jamais auparavant, pas même lors de la conspiration ignoble de 1903, votre silence à Waldheim 7 n’a parlé aussi fort que maintenant à Los Angeles et à San Francisco. Jamais auparavant, il n’a eu une telle réponse, une telle reconnaissance.

Même l’ennemi reconnaît le pouvoir de ce silence. Le même ennemi qui a étranglé nos frères se prépare maintenant à répéter l’orgie. Le même mais ô combien différent! Les Gary, les Grinnell, les Bonfield, et Schaack sont les mêmes, transplantés de Chicago à Los Angeles. Les Judas Iscariot sont les mêmes ; la presse menteuse aussi. Le même désir insatiable du prix exorbitant, les mêmes méthodes infâmes, la même chasse à l’homme barbare. Tout est pareil, sauf une chose: les ouvriers ont vieilli, sont devenus plus sages, plus inflexibles, plus imprégnés d’esprit de solidarité. Et le capital est conscient de cela; il sait qu’il ne pourra plus jamais répéter le sombre crime du 11 novembre 1887. Chers camarades, votre mort n’a pas été vaine !

L’esprit éternel de la révolution qui se manifeste à travers la lutte syndicale sur la côte a été renforcée par un esprit encore plus vaste dans ses objectifs et plus puissant dans son expression de l’autre côté de la frontière, — la Révolution au Mexique, l’événement le plus prégnant de notre époque.

Ne nous laissons pas abuser par une presse mensongère qui vise à faire de ce grand soulèvement une simple querelle politique. Non, non;c’est le péon révolté, exploité et méprisé qui s’éveille à l’âge adulte. C’est la victime éternelle de l’argent et du pouvoir qui, aujourd’hui

« Sings a song that starts you up astounded from your slumbrous
seats,
Until your heart —your craven heart —your traitor heart —with
terror beats ! » 8

« Terre et Liberté « est le cri de guerre des rebelles mexicains. Quelle plus grande, plus sublime cause pour allumer le brasier de la rébellion ? Quelle plus grande cause mérite le soutien de tout vrai révolutionnaire ?

Mais le poison de la presse est si persuasif que les gens qui devraient être les mieux informés subissent son influence et restent indifférents face au plus grand soulèvement de notre temps.

Je souhaiterais avoir l’éloquence d’un Camille Desmoulin, ou la plume d’un Marat, pour pouvoir transmettre le courage et l’engagement qui animent les efforts héroïques des rebelles mexicains. Je suis sûre que personne ne pourrait ignorer alors que la Révolution a transcendé toute considération politique pour atteindre l’émancipation économique,— Terre et Liberté!

C’est ce grand dessein qui inspire l’abandon aussi sublime que celui manifesté par les rebelles mexicains, et en particulier par ce groupe d’hommes qui reflète l’âme même de la lutte: Ricardo et Enrique Magon, et leurs camarades de la Junte Libérale 10. Une telle énergie, presque surhumaine par son endurance, un tel glorieux dévouement, une si magnifique persévérance, doivent-ils être noyés dans le sang par la coalition Madero-Taft ou les Mexicains doivent-ils se débarrasser de leur terrible joug? La réponse dépend en grande partie des travailleurs, des radicaux et particulièrement des révolutionnaires américains ; sur chacun d’entre nous, qui représentons les traditions révolutionnaires du passé, repose la grave responsabilité de l’échec ou de la victoire de la révolution mexicaine.

« Tis therefore I will be —and lead the people yet your hosts to
meet,
And on your necks, your heads, your crowns, will plant my
strong, resistless feet! »

Avec de telles forces à l’œuvre dans le sud de la Californie, il n’est pas du tout surprenant que la psychologie de Los Angeles connaisse un si merveilleux changement. Plus de bavardages idiots et superficiels. L’esprit éternel de la révolution, la grève générale, l’action directe contre l’action politique — telles sont les questions qui préoccupent le plus les habitants de la Californie; rien d’autre ne compte.

La Côte s’est toujours avérée loyale mais elle s’est surpassée cette fois. Onze conférences à Los Angeles, huit à San Francisco et un débat, ont tous attiré d’immenses foules et communiqué tant d’enthousiasme et d’énergie que l’on oublie toutes les souffrances et les peines de la Piste. Le débat a revêtu une importance particulière parce que c’était la première fois que le Labor Temple de San Francisco ouvrait ses portes à la voix de l’anarchisme; et aussi parce que mon opposant, Mr. McDevitt, a été le seul socialiste durant ma tournée à connaître ses classiques et même un peu d’anarchisme.

Deux conférences à San Diego et deux à Fresno, ajouté à celles de Los Angeles et San Francisco, ont été les événements marquant de notre longue et fatigante tournée. Marquante sur le plan de la fréquentation ainsi que de la vente de documentation et même de l’accueil qui nous a été réservé ; mais surtout marquante par l’inspiration, par le courage et l’espoir instillé par l’esprit indestructible, immortel, de la rébellion. Espoir qui semble s’être éveillé à une nouvelle vie, avoir réveillé le meilleur en chacun, alors que tous ont travaillé avec un zèle et un dévouement si merveilleux. Nos camarades de Los Angeles, Owen, Cravello, Jedusor, Wirth et d’autres, ont apporté toute leur part en aidant à l’organisation. Cher et fidèle John Kassel, à San Francisco, toujours sur le pont; Briesen, Belinsky et d’autres hôtes non moins actifs; Ernst Besselman, infatigable et sérieux; E. E. Kirk, mon aimable hôte, et – j’aimerais pouvoir tous les mentionner, mais j’ai déjà pris trop de place.

Californie, Ouest toujours jeunes et beau! Il y a de la force dans ton étreinte et du feu dans ton sang. J’ai goûté aux deux et suis bien préparée pour affronter la Piste jusqu’au bout.

Emma Goldman.


NDT

1. Moses Harman, 1830 – 1910 Anarchiste américain, éditeur du journal Lucifer, The Light-Bearer. Partisan de de l’amour libre, du droit des femmes et du contrôle des naissances, il passera de nombreuses années en prison.
2. Brigham Young, 1801 – 1877 Deuxième président de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours – ou mormons
3. Le parti faussement appelé « socialiste » du XXIème siècle, heureusement en voie de disparition après ses innombrables trahisons de la classe ouvrière, regorge de Murray King. Voir François Rebsamen, par exemple, à Dijon, qui « ne voulait pas faire plaisir aux anar » en abandonnant le projet d’éco-quartier des Lentillieres
4. Voir L’importance sociale de l’École Moderne et Francisco Ferrer et l’École Moderne
5. Organisation internationale juive fondée à New-York en octobre 1843 et toujours en activité dans le monde.
6. Evgeny Nikolayevich Chirikov 1864 – 1932 romancier, écrivain, dramaturge, essayiste et journaliste russe. Référence sans doute à sa pièce de théâtre Les Juifs (1903).
7. Le cimetière de Waldheim à Chicago. Référence aux paroles de Parsons « Our silence will speak louder than the voices you strangle today »
8. Ferdinand Freiligrath 1810 -1876 Poète allemand dont un extrait du poème Revolution a été cité par Samuel Fielden lors du procès des huit anarchistes de Chicago
9. Mother Earth ouvrira souvent ses colonnes aux frères Magon
10. Le Partido Liberal Mexicano – PLM

Traduction R&B