Sur la Piste (7)

Texte original : On the Trail Mother Earth Vol 6, n°5 juillet 1911

Après Los Angeles et San Francisco, Portland semble plus modéré. Mais ce n’est pas par manque d’intérêt pour les questions vitales qui ont transformé la belle Californie en champ de bataille. C’est simplement que l’Oregon est par son climat et par nature d’un « tempérament » plus égal.

Portland n’est pas un centre industrie important, et même si la ville compte aussi des pauvres, en apparence du moins, elle semble calme et à l’aise. Nos réunions ont été réussies, malgré la vague de chaleur qui a frappé la ville à notre arrivée. Peut-être que le bon Seigneur a simplement voulu me montrer quelle température attendait mon âme pécheresse dans l’au-delà. En tout cas, il faisait vraiment chaud et encore plus dans notre salle. Mais malgré tout cela, l’assistance n’a jamais décru ; au contraire, la salle était pleine à ras bord lors de la dernière des six conférences et le débat avec un « frère » socialiste.

C’est vraiment de la cruauté envers les animaux que de débattre avec certains socialistes de la côte ouest. Ils sont irrémédiablement médiocres, ils font pleurer les dieux. Mais le « camarade » organisateur de la section locale de Portland, un Mr. Ellis, mérite la médaille de l’ignorance et de l’arrogance. Nos chers fidèles camarades — les deux frères modèles Holyworth, Raymond et Agnes Fair — ont encore prouvé à cette occasion leur zèle et leur dévouement infatigable en préparant les conférences. De leur côté, ils auraient souhaité plus de monde aux conférences. Pour ma part, j‘aime tellement le cher petit Portland et les amis qui y habitent, que je ressens rarement le manque de public là-bas. Avec de tels partisans et amis fidèles comme C. E. S. Wood 1, Kathryn Beck, et nos propres camarades, le séjour à Portland vaut toujours le détour.

Seattle a démontré que les miracles existaient encore. Les conférences y avaient été organisées par C. V. Cook via son corps astral. Le bon Cassius lui-même est à Vancouver. Tout ce qu’il pouvait faire était de faire un voyage spécial à Seattle pour réserver la salle, commander l’impression du matériel publicitaire et mettre en place quelques affiches. Le reste devait se faire par auto-suggestion, car aucun de nos camarades ne pouvait ou ne voulait accorder l’attention nécessaire au travail.

Quelques-uns aidèrent, Jennie Lavroff et Sam Hammersmark en distribuant des tracts et Edith De Long Jarmuth a mobilisé les habitués de son salon. Mais la veille de la première conférence, quelques 6 000 tracts étaient encore en souffrance. Le pauvre Benjamin a travaillé comme un castor mais nous nous somme rendus à la conférence avec appréhension.

Et ce fut le miracle. La salle était bondée, l’après-midi et en soirée; en fait, elle l’a été du premier au dernier soir. La raison? La manipulation de Jésus Christ par Cassius Cook. Oh, Cassius est un malin. Il a loué une église et placardé le saint bâtiment de lettres rouges, « E. G. parlera, » etc. Les bons chrétiens qui sont passés devant (et ils ont dû être environ 50 000 durant les deux semaines où les affiches ont été présentes) ont du confondre la pauvre E. G. avec un évangéliste. Ils sont venus en nombre et, encore mieux, sont resté même si on ne leur a pas demandé de se repentir. Le fait que nous ayons dû renoncer à cette opportunité miraculeuse alors que nous aurions pu tenir plusieurs semaines, ne peut être attribué qu’à la jalousie de Dieu, qui n’a pas pu supporter le tour joué par Luciferr. Imaginez, E. G. dans la maison du Seigneur, devant une foule de ses enfants. Qu’importe,bénie soit l’ingénuité de Cassius Cook! Il a été difficile de quitter Seattle,pas seulement à cause de notre succès mais de nos nombreux amis et de Seattle elle-même.Pour moi,c’est la plus belle ville de l’ouest, l’élue de la nature.

Spokane était sans intérêt et chaud. L’année dernière, les gars des I.W.W. Lui avait donné de la couleur et de l’importance. Maintenant que la plupart d’entre eux sont partis pour le Mexique, la ville est morte et sans intérêt. Notre ami Dickinson a fait de son mieux, sans doute.Mais sans les éléments révolutionnaires, avec la terrible chaleur et la pauvre aération de la salle, il était inévitable que nos conférences attirent peu de monde.

Ceux qui décrient les maux des grandes villes devraient visiter les petites villes américaines. Ils réaliseraient vite que les grandes villes, avec toute leur misère, représentent la vie, le mouvement, le changement et la curiosité, opposé à la léthargie, l’immobilisme et l’autosuffisance de la ville moyenne américaine. L’Amérique, dans son ensemble, est encore assez provinciale, l’esprit des fils de la terre, et même celui du citadin moyen, est terne au-delà de toute imagination Mais avec les journaux, l’église et la prohibition comme sources d’éducation, on peut facilement comprendre pourquoi la ville américaine moyenne ressemble toujours au Sahara .

Cependant, le nomade du désert n’est que trop souvent affamé. Tel est notre camarade Otto Weik. Il vit depuis un an dans la grande ville de Colville, dans l’état de Washington. Sans lui, l’endroit ne serait pas sur une carte. Son zèle et son dévouement formidables ont non seulement rendu possible l’organisation d’une conférence, mais le travail de tant de mois, l’activité incessante qu’il a maintenu depuis son arrivée à Colville, y ont jeté les bases de l’anarchisme de manière remarquable. Otto Weik est cordonnier, mais beaucoup de professeurs d’université pourraient profiter de son savoir. Lecteur acharné, il consacre la moitié de ses revenus à l’achat de livres, pas seulement pour son propre bénéfice mais pour tous ceux qui veulent lire. En réalité, sa boutique est la principale université et bibliothèque de Colville, de l’état de Washington. Je suis sûre qu’il possède des livres plus essentiels que l’université de Washington.

Les efforts de ce travailleur courageux et intrépide ont aidé à briser quelques mythes en ville et, mieux encore, à inculquer un esprit révolutionnaire à quelquessocialistes, ce qui est un exploit tout à fait remarquable.

Je me souviendrai toujours de mon séjour à Colville, de l’hospitalité simple de notre camarade Nellie Langdell et du dévouement de Otto Weik, pour ne pas parler des autres, tous si prêts à participer et à aider. Enfin, le propriétaire de la « Debs House, » un socialiste et grand dévot de son Maître, Debs, qui a fait preuve de beaucoup de courage en me faisant bénéficier de son hospitalité. Je sais qu’il a été sévèrement critiqué par certains de ses camarades. Il mérite certainement de l’estime.

J’ai toujours voulu aller à Boise City, Idaho, à cause des grands paysages. Ni la distance de 400 miles ni le fait que nous n’avions pas de connaissances à Boise City, ne nous a fait renoncer à notre projet. Que représentent 400 miles pour de vieux hoboes comme Ben Reitman et E. G. Quant à organiser des conférences dans des villes inconnus, laissez cela à Benjamin. Lorsque je suis arrivée à Boise vingt quatre heures après mon « manager », j’ai tout trouvé tip top. Même l’interdiction d’entrées payantes les dimanches avait été surmontée. Les habitants de Boise savent comment contourner les lois. Vous donnez simplement à chacun une documentation — un équivalent au prix de l’entrée. Nous avons eu deux belles réunionset vendu beaucoup de documentation en plus de celle distribuée pour les entrées.

Le lendemain, nous avons visité le célèbre pénitencier de l’Idaho. Célèbre à cause de Moyer, Haywood et Pettibone, et maintenant à cause de Harry Orchard 2 qui est, si j’ai compris, un prisonnier modèle et très croyant. Pourquoi pas? La religion caractérise les natures les plus craintives, serviles et perfides. De plus, cela présente des avantages à Harry d’être à la fois un modèle et un croyant. Cela lui fera obtenir sa liberté dans un avenir pas trop lointain.

Il doit y avoir quelque chose dans la fatalité du destin. Harry Orchard, l’outil des Pinkerton, le Judas moderne de sa classe, le jaune sans courage qui prépare un piège pour ses camarades et qui y tombe lui-même, comme un desperado avoué de quelque chose comme dix-huit meurtres, et l’État —encore plus criminel et méprisable que Harry Orchard. Du point de vue de celui-ci et de tous les étatiste, Harry Orchard aurait dû être confronté à son Créateur depuis longtemps comme il sied à un bon chrétien. Mais l’État n’a pas seulement épargné la vie de Harry Orchard, il lui aurait pardonné depuis longtemps si il avait osé. Ironie, froide tendance meurtrière, inconstance criminelle de l’État.

J’ai pensé à cela et à la similitude de la nouvelle manie sanguinaire de l’État à Los Angeles.; j’ai pensé aussi aux nouveaux Judas, ou, devrions-nous dire, au supposé Harry Orchard, et je ressentais quelque chose de répugnant près de moi. Je ne pouvais pas respirer le même air que Harry Orchard. Car, de toutes les monstruosités humaines, l’informateur est la plus horrible.

Il y a quelques mois, nous avions visité la prison de Leavenworth, la plus moderne des institutions pénales. Elle est si moderne, si rigoureuse et si précise qu’elle satisferait à l’idéal de État socialiste le plus maniaque. Pas le moindre gaspillage nulle part. Le réfectoire, de 2 500 victimes environ, est tout en marbre. La cuisine, immaculée, est équipée équipée de toutes les machines modernes économes en main-d’œuvre. La douzaine, ou plus, d’ateliers est de loin supérieure aux usines moyennes. En résumé, la prison de Leavenworth est la quintessence même du centralisme, de la découverte scientifique et de la régularité d’horloge ; le socialisme à l’œuvre, mais pour les gardiens. Et pourtant, et pourtant quelle horreur! Quelle horreur abrutissante! Je n’ai pu m’empêcher de comparer Leavenworth au pénitencier de l’Idaho. Terrible comme toutes les prisons le sont nécessairement, celle de Boise City est en fait un soulagement par rapport à cet énorme monstre de la modernité. Le pénitencier de Boise a été construit en 64, et est donc une construction bancale avec des petites cellules misérables et pratiquement aucun dispositif d’assainissement. Mais, malgré tout cela, il existe une lueur d’humanité. Même les murs de la prison ne semblent pas aussi froids et terribles que ceux de Leavenworth. Le sol est couvert de fleurs, quelques cellules disposent même de pots de fleurs et de plantes grimpantes, leur symbole de vie diminuant en partie la monotonie de cet endroit hideux. Sauf pour ceux qui sont punis et privés de visites, les prisonniers sont en plein air et travaillent avec les portes grandes ouvertes ; les yeux des pauvres victimes peuvent donc au moins voir la générosité de la nature. La vision la plus touchante a été celle de prisonniers jouant avec les enfants du directeur. La douce présence d’un enfant, la senteur de fleurs et l’absence de fusils et de matraques doit assurément avoir un effet plus bénéfique sur l’âme humaine que l’institutionnalisme glacial si sophistiqué et centralisé qu’il nécessite un extraordinaire troupeau de superviseurs et de gardiens, des parasites qui prospèrent sur le dos de l’humanité. Que l’on ne pense pas que je plaide pour les prisons. La société, même dans l’état actuel, serait plus saine avec toutes les portes des prisons ouvertes. Je plaide seulement pour l’aspect humain qui meurt sous l’institutionnalisme, mais qui pourrait, même à un degré moindre, survivre dans des conditions simplifiées.

Denver, une fois de plus, sur le chemin du retour. Trois conférences et un débat. Nous aurions pu nous épargner les premières. Le débat valait la peine, non pas tant par le nombre de participants que pour le fait que j’ai eu la chance de rencontrer pour la première fois un opposant socialiste dont la personnalité et les opinions outrepassaient de loin la ligne du parti. C’est le Dr. Ward qui a fondé l’École Moderne à Denver. Un homme adorable et à l’esprit large. Je suis heureuse d’avoir eu l’opportunité de le rencontrer lors d’un débat. Mais comme d’habitude avec les socialistes qui se sont éloignés de la ligne étroite et sectaire du parti, le Dr. Ward aussi, est un anarchiste par nature et intellect, même si il reste socialiste par habitude. L’inquiétude exprimée par les valets des patrons socialistes, comme Mr. Ghent, secrétaire du député Berger, selon laquelle il y a déjà trop de fréquentation d’anarchistes parmi les socialistes n’est pas sans fondement. C’est ce qui provoquera la fracture en deux du parti socialiste dans un futur proche. Nous, anarchistes, n’en tirons aucun mérite, parce que nous savons que le despotisme crée la rébellion. Le succès du débat à Denver en revient au Dr. Ward et à Julie May Courtney. Tous les deux ont travaillé dur. En plus de cela, la chère Julie May m’a permis de profiter de la semaine la plus tranquille et reposante que je n’ai jamais eu à Denver. Avec un tact et une compréhension rares, elle m’a laissé son petit appartement, un plaisir et une joie pour une voyageuse fatiguée.

Le navire est rapide, la journée est finie, la Piste arrive à son terme. C’était la Piste la plus dure et la plus difficile, mais la plus intéressante, pleine de milliers d’expériences extrêmement précieuses. En six mois, nous avons visité 18 états et 50 villes, explorant un grand nombre de nouveaux territoires. Durant ce temps, nous avons tenu 150 réunions et débats , parcouru environ 10 000 miles, avec peu de soirées libres.

L’aspect le plus remarquable de cette tournée fut le peu d’interventions de la police. Il y eut une tentative de la part des autorités de Columbus et de Indianapolis, mais elle fut enrayée par une campagne énergique en faveur de la liberté d’expression. A Staunton, Illinois, les conférences furent interrompus mais j’ai pu parler néanmoins. Comme d’habitude Ben Reitman s’est surpassé dans la vente de documentation, en écoulant environ 1 200 exemplaires de « Anarchism and other -Essays, » et un grand nombre de « Conquest of Bread, » « Memoirs, » « Mutual Aid, » « Property, » de Proudhon, et « Anarchism » de Elzbache. En plus de cela, environ 6 000 tracts ont été laissés dans les différentes villes. Si quiconque a des doutes sur l’utilité de nos conférences, la diffusion d’une telle quantité de littérature parle d’elle-même. Mais il ne faut pas négliger non plus la propagande. Il est dommage que nous sommes si peu à pouvoir donner de notre temps et avec les compétences pour ce genre d’agitation.

J’espère ne pas être vaniteuse lorsque je dis que je n’ai jamais été aussi heureuse que durant cette tournée, où j’ai pu parler. Elle m’a offert l’occasion d’élever ma voix au nom d’un grand et sublime avenir, mais aussi de sujets si importants dès maintenant. J’ai pu parler de l’éveil de la conscience révolutionnaire au Japon; de la grande indignité au Mexique. Ma présence n’a pas été inutile, les travailleurs ont contribué partout aux besoins de leurs frères de l’Est aussi bien que de leurs camarades de l’autre côté de la frontière. J’ai pu aussi exprimer la protestation contre la conspiration de la finance contre le monde du travail. En enfin, de nouveaux terrains, de nouveaux amis et de nouvelles expériences. Mais si je peux faire tout cela, ce n’est pas tant parce que je suis la propagandiste, mais parce que j’ai Ben Reitman pour faire le gros travail, préparer les conférences, veiller à chaque détail, être la personne persévérante, infatigable qui ne recule devant aucune difficulté ni ne se dérobe à aucune responsabilité. Au nom de la vérité, je dois rendre hommage à qui de droit, même si cela semble personnel.

Les camarades aussi se sont montré utiles et chaleureux, ce qui s’est avéré motivant dans les moments difficiles. Je n’oublie pas non plus Mickie 3 qui, tout en faisant route vers la côte, a aidé infatigablement à l’organisation. Le navire est rapide, la journée est finie, mais la Piste continue à jamais.

Emma Goldman.


NDT

1. Charles Erskine Scott Wood ou C.E.S. Wood 1852 – 1944 Avocat, écrivain et artiste. Comme avocat, il a souvent défendu des militant-es radicaux et syndicaux et a écrit pour différentes revues comme Liberty, The Masses, et Mother Earth . Kathryn Beck a été sa secrétaire et amante.
2. Albert Edward Horsley 1866 –1954, plus connu sous le pseudonyme de Harry Orchard, était un mineur condamné pour le meurtre du gouverneur de l’Idaho Frank Steunenberg en 1905. Risquant la peine de mort, Orchard avait affirmé que le meurtre de Steunenberg avait été commandité par William Dudley Haywood, Charles Moyer et George Pettibone, dirigeants de la Western Federation of Miners. Mais il ne fut jamais libéré, contrairement à ce que pensait EG. Il est mort au pénitencier
3. Herman Mikhailovitch, un personnage haut en couleurs dont elle parle dans Living My Life

Traduction R&B