Sur la route (1)

Texte original : On the road Mother Earth Vol.2, no.2; avril 1907 p 65.

La route, la route ouverte! Quelle grande inspiration elle a donné au « poète grisonnant » 1, quelles merveilleuses perspectives elle lui a révélé, d’espace, de couleur, de beauté,d’opportunité, de sagesse. « Le secret du façonnage de la meilleure personne, l’endroit pour un grand dessein personnel, l’épreuve de la sagesse, la force qui submergera toute loi et se moquera de toute autorité. » 2 La route ouverte signifiait tout cela, et plus encore, pour le grand poète américain et pour tous ceux qui, comme Whitman, marcheront le long de la route, détendus, désinvoltes, avec une âme d’enfant, emplis de joie de vivre, porteurs du message de la liberté, du bonheur de la camaraderie humaine.

Mais qu’en est-il des exclus de la société, des clochards, des sans-abris, usés et fatigués? La route signifie-t’elle la même chose pour eux que pour le grand Walt? Ou représente t’elle plutôt un désert, froid, lugubre, sans but? Détestés et craints, partout harcelés; affamés, malheureux, avec les pieds qui saignent; marcher, marcher, marcher – la route peut-elle leur inspirer de grandes actions et des pensées libératrices?!

Et l’ouvrier, allant de ville en ville à la recherche d’un maître, peut-il se réjouir de la beauté de la route ouverte? Les cris de ses petits, affamés, le rendent sourd à la musique des oiseaux et à la douce symphonie du bruissement des feuilles; Elle n’est pas pour lui la beauté enchanteresse de la naissance d’une journée de printemps, ni la symphonie de couleurs du soleil levant. Pour lui, l’apaisement se trouve entre les murs sombres d’une usine ou d’un moulin et dans la plus douce des musiques du grincement des roues.

Ou pour l’immigrant, obligé de quitter son sol natal, le berceau de ses rêves de jeunesse, ses projets et aspirations; errant dans un pays étrange, avec femme et enfant — qu’est-ce que la route ouverte représente pour lui, sinon la crainte, la peur et l’anxiété.

Le touriste anglais, grand, maigre et arrogant; L’allemand avec ses habits verts et sa casquette typiques, sa Gretchen, grasse, lourde et terne, l’incarnation même des trois K monarchiques —Kirche, Kaiser, Kinder — que voient-ils dans la route? Au sein d’une excursion en troupeau, aux basques d’un guide qui ; trompette et montre à la main, hurle les noms d’endroits et d’événements historiques — ah, il faut les voir le long des routes de campagne, ou à New York, Paris et Londres— fatigués,poussiéreux, transpirant — l’incarnation même de la stupidité et de l’ennui. Que représente la route pour eux?

Et le porteur d’un nouveau message, le pionnier de la pensée nouvelle, le héraut de la liberté, que représente la route pour lui ou elle? Insulte, calomnie, haine, incompréhension, déceptions, persécution, emprisonnement.

Ces pensées et d’autres emplissaient mon esprit alors que le train fonçait dans l’obscurité de la nuit.

Cleveland. La même gare sombre, lugubre et sale, le même terrible contraste entre les riches et les pauvres, comme aux jours d’avant le mandat du maire partisan de la Taxe Unique. Euclid Avenue avec ses manoirs magnifiques et ses immenses pelouses et les tanières sordides où sont entassés les pauvres — tout comme avant.

Nos groupes de jeunes gens de Cleveland ont fait de leur mieux ces dernières années pour répandre les idées anarchistes. Ils ont fondé une jolie petite librairie de littérature russe, allemande, juive et anglaise. L’endroit accueillant, lumineux, sert de quartier général pour les gens du quartier qui réfléchissent et travaillent.

Les jeunes gens n’ont pas ménagé pas leurs efforts pour que les réunions publiques soient un succès; par conséquent, un grand nombre de personnes intéressées y a assisté.

La surprise la plus plaisante et intéressante à Cleveland s’est révélée être mon hôte et mon hôtesse, un jeune couple récemment transplanté du sol révolutionnaire de la Russie dans un cottage américain misérable et sordide. Les deux sont de farouches opposants à l’anarchisme mais néanmoins généreux, attentionnés et hospitaliers envers une anarchiste. Il est bon pour l’humanité que les relations humaines ne soient pas dictées par de simples théories; sinon mes hôtes m’auraient érigé un échafaud social-démocrate comme ils ont admis avec le plus grand sérieux que ce sera le cas lorsque le socialisme triomphera: « Les perturbateurs anarchistes de l’intérêt public devront être pendus. »

* * *

Columbus. La capitale de l’Ohio, le siège de la loi illégale. Le bâtiment du gouvernement fédéral, où sont forgées les camisoles de forces de la pensée et de l’activité humaines, est réellement imposant. Un jour, lorsque aura été balayé le dernier vestige de la stupidité et du crime, le Capitole servira comme salle de concert et de conférence. Aujourd’hui, il abrite trop de voleurs du bien public pour être d’une quelconque utilité.

Les désastre de l’inondation de Johnstown 3 et de San Francisco n’ont pas causé une plus grande consternation parmi les piliers officiels de la société que mon arrivée ici. Des ordres furent donnés à tous les gérants de salles pour interdire l’entrée de « l’esprit du mal ». La police et les tenanciers de saloons sont étroitement liés; les ordres furent obéis et les portes nous ont été fermées. Ayant accepté notre caution, les gérants de salles étaient légalement tenus d’en autoriser l’utilisation; les contrats et la bonne foi, cependant, n’ont que peu d’importance pour les gens « respectueux de la loi » lorsqu’il faut étrangler la liberté d’expression.

Il est tout à fait étonnant de voir encore des personnes intelligentes se cramponner encore au mythe de l’existence de la liberté de paroles; l’expérience aurait dû leur apprendre que nous disposons d’autant de liberté que ne nous le permettront. la matraque du policier ordinaire et notre propre respect envers ce dernier Quelques citoyens bien-pensants de Columbus ont demandé au maire et au chef de la police de revenir sur leur décision. Hélas! Ces notables ne possèdent même pas le courage du voleur moyen. Tous les deux ont assuré n’être pour rien dans l’interdiction de mes réunions publiques,alors même que leurs subordonnés s’en allaient répandre la terreur parmi les gérants de salles.

La police, les lois et ceux qui les font sont des articles très coûteux ; il n’est pas étonnant que les ouvriers de Columbus semblent si affamés. J’ai rencontré ici des hommes qui travaillent pour I have 5—6 dollars par semaine — environ autant que ce que le chef de la police dépense en cigares. Ils sont supposés « vivre, » et entretenir leurs familles avec six dollars par semaine. Pourtant, la propreté est plutôt chère, vous savez. Où peut-on obtenir les moyens, voire l’ambition, de rester propre avec six dollars par semaine?

Des plantes rares poussent parfois dans le plus pauvre des sols. Le Dr. C. S. Carr, de Columbus est sans aucun doute une de ces plantes. On m’a dit qu’il était spirite. Mais que les esprits existent ou non, il m’a semblé être un esprit d’un autre monde lorsqu’il m’a invitée chez lui,même harcelé par des journalistes insistants et autres appels téléphoniques, Je ne pouvais pas résister à mon attirance pour cette douce personnalité, pour cette jeunesse insolente avec des cheveux blancs comme neige. Assise dans son vaste et beau cabinet, je pouvais facilement comprendre la philosophie de la simplicité du Dr. Carr.

« Pourquoi les gens n’essaient-ils pas d’embellir le peu qu’ils ont? Pourquoi veulent-ils ce qu’ils n’ont pas? »

« Pourquoi, cher Docteur?! Pourquoi l’être humain n’aspire-t’il pas à une place meilleure que celle où l’ont placé des institutions injustes et cruelles? La théorie de la satisfaction, d’une vie simple dans la beauté, peut très bien s’appliquer à ceux qui disposent du confort, de la beauté et du soleil. Mais qu’en est-il de ceux condamnés à vivre avec cinq dollars par semaine? La propreté et la beauté sont trop chères pour eux. Les parcs, les librairies? Ah, mon cher Docteur, les travailleurs pauvres de Columbus n’ont pas le temps de respirer l’air frais dans les parcs ni de lire des livres dans les librairies. Et si ils pouvaient les apprécier, retourneraient-ils, satisfaits, dans leurs taudis misérables et insalubres? »

J’ai été heureuse d’avoir été l’invitée du Docteur; cela m’a donné l’occasion de mettre les choses au point avec les dames de la maison au sujet de « cet homme Gorki » qui, comme l’explique la fausse pudeur des puritains, a abandonné sa femme Evelyn Nesbit et vit maintenant avec une russe, . Telle était l’opinion des dames à propos de cette femme pure et noble, madame. Andreieva. Si de tels points de vue ont cours dans une maison libérale au sujet de la relation la plus belle et la plus sacrée – sacrée par le pouvoir de l’amour et non par le ridicule bredouillement d’un prêtre- que pouvons-nous attendre de la personne moyenne et irréfléchie?

J’ai assuré à ces dames qu’il ne pouvait y avoir de comparaison entre Mme. Andreieva et Evelyn Nesbit Thaw. Non pas que je condamne cette dernière, elle est le produit d’un système de moralité perverti; la victime d’une institution stupide, appelée éducation; la dupe d’une chose vicieuse, appelée religion; les deux ayant dégradé la femme assimilée à à un objet sexuel. Mme. Andreieva, cependant, est d’un type différent. Je ne la connais pas personnellement; mais je sais qu’elle est l’une des nombreuses filles de Russie qui se sont libérées du carcan des conventions et ont affirmé leur droit de choisir l’homme qu’elles aiment en toute liberté; être son compagnon, son camarade, chez lui comme sur les barricades.

Les filles d’Amérique puissent-elles suivre l’exemple de leurs sœurs russes! Alors, et alors seulement, Columbia se lèvera et la voix de la liberté sera entendue même à Columbus, Ohio.

Toledo. Bonne Règle d’Or Jones!C’est aussi bien que tu ne sais pas que ton successeur est un gentleman qui se réclame de Tolstoï, dit être un anarchiste philosophique, un ami du monde ouvrier— tout sauf un amoureux de la liberté d’expression.

Sur le point de négocier lors de la grève des ouvriers de l’automobile de Tolèdo, ce brave homme se laissa facilement intimidé par les journaux: il ne pouvait se permettre que l’horrible doctrine de l’anarchisme communiste interfère avec ses négociations. Pauvre, pauvre monde du travail! J’ai bien peur qu’il soit devenu lâche et exsangue du fait de l’amour sentimental de ses « amis. » C’est le moment de renvoyer ces pseudo-amis à leurs affaires; claquez clairement la porte, sortez des pièges politiques, des bureaux du maire, des salles du Congrès! Sortez à la lumière du jour, sur la large route ouverte de l’autonomie économique réelle!

Grâce aux efforts de quelques convaincus, une réunion public a eu lieu à Toledo, le mardi I2 mars; la presse locale a ignoré comme d’habitude cet événement, alors que la suppression de celle de la veille a été claironnée à travers tout le pays.

La réunion publique à Zenoba Hall fut particulièrement intéressante. Des ouvriers, des médecins, des avocats, d’honnêtes hommes et femmes venant de tous les horizons y ont assisté et j’ai été très heureuse de leur expliquer le vrai sens et le but de l’anarchisme.

L’aspect le plus intéressant de ma visite à Tolèdo, cependant, fut la réunion qui a rassemblé quelques esprits vraiment libres, des esprits exceptionnellement brillantes et nobles, avec le feu de leurs ancêtres révolutionnaires qui couraient toujours dans leurs veines. J’ai eu la grande chance de rencontrer Mrs. Kate B. Sherwood, une des meilleures mères américaines, une mère non seulement au sens physiologique du terme mais plutôt au sens plus large, d’une grande compréhension, d’une camaraderie, d’une harmonie avec tout ce qui s’efforce d’obtenir une reconnaissance. Mrs. Pyle, la fille de Mrs. Sherwood, et le Dr. John Pyle, avec leur sens éclairé de la communauté humaine, ont gravé à jamais dans ma mémoire, les heures passées dans cette maison de liberté. J’ai compris que le Dr. J. Pyle avait été une fois le candidat socialiste au Congrès. Il ne fut pas élu. Heureux homme! Lui, un homme de simplicité et d’affection, avec sa vision développée de la liberté, se serait rapidement flétri dans l’atmosphère empoisonnée de la politique. Et Mrs. Laurie Pyle, m douce hôtesse, la camarade et compagne incarnée, l’anarchiste dans l’âme, qui diffuse tant d’amour et de beauté dans cette maison merveilleuse de Ashland Avenue.

La route du pionnier est semé d’incompréhension, d’opprobre et de haine mais, tant qu’il existera de telles maisons, tant que vivront et travailleront de tels esprits —et nul doute qu’il en existe d’autres si l’on est assez chanceux pour les trouver — le travail pour la liberté et l’amour apportera satisfaction et joie.

« Allons! After the great companions, and to belong to them! They, too, are on the road—they are the swift and majestic men—they are the greatest women! » 5

Toronto. Les magasins Queen Victoria et les saloons Prince of Wales mis à part, Toronto pourrait donner à notre « République » une leçon de liberté salutaire. J’ai donné ici trois conférences et pas un policier en vue! Il semble qu’à Toronto, les policier sont employés pour les carrefours dangereux et la protection des enfants et des handicapés, alors que nos « crèmes » protègent les salles de jeux de Wall Street et suppriment la liberté d’expression. Je suggère que nous collections des fonds pour envoyer notre police démocratique à l’école à Toronto.

* * *

Detroit, tu t’es révélé être un traître à la mémoire de cette douce alouette de la liberté — Robert Reitzel 7 — dont l’influence a imprégné la vie entière de la ville. Les réunions publiques ont été arrêtées par le bras brutal de la loi.

Où êtes-vous, hommes et femmes, qui ont autrefois voué un culte à Der Arme Teufel? Vous qui avez célébré des fêtes de chants, de fleurs et de vin dans le sanctuaire de grand, de l’inimitable Reitzel? Vous tous qui avez été sortis de la fange de l’argent et avez flâné sous les palmiers avec ce rebelle intraitable envers toutes les formes d’imposture, de loi et d’hypocrisie; Où êtes-vous? L’esprit de Reitzel est mort; sinon Detroit ne se serait jamais soumis à la loi brutale du capitaine Baker.

Robert Reitzel, lève-toi et balaie la ville de tes tempêtes purifiantes ; Fais-nous encore entendre le tonnerre retentissant de ta voix, tes protestations et ta condamnation de toutes les couardises et esclavages.


NDT

1. »The good gray poet » surnom de Walt Whitman

2 Song of the Open Road Walt Whitman

3 En 1889, la rupture d’un barrage y a provoqué 2,209 victimes

4 Samuel Milton « Golden Rule » Jones (1846 – 1904), maire de Toledo de 1897 à 1904.

5 Song of the Open Road

6 Kate Brownlee Sherwood 1841 – 1914 Poète, journaliste et traductrice

7 Robert Reitzel 1849 – 1898 ? Il émigre aux USA en 1870. Éditeur de Der Arme Teufel de 1884 à 1898 à Detroit.

Traduction R&B