Sur la route (3)

Texte original : On the Road, Mother Earth Vol.2, n°5 Juillet 1907

Denver – Ceux qui volent avec les ailes de l’imagination doivent s’attendre à tomber de haut de temps en temps.

L’émouvante histoire des luttes ouvrières dans le Colorado m’a revigoré en pensant à l’attitude révolutionnaire des ouvriers depuis 1903. J’étais peine d’espoir. Les propriétaires de mines, avec l’aide de leurs larbins – le gouvernement – n’avaient-ils pas mené une guerre continuelle contre les syndicats ? N’avaient-ils pas volé et opprimé sans la moindre pitié ? N’avaient-ils pas employé les méthodes les plus ignobles contre les trois camarades syndiqués qu’ils ne pouvaient ni corrompre ni asservir ? La ploutocratie du Colorado avait certainement commis assez de crimes pour déclencher une révolution nationale.

J’imaginais des ouvriers luttant solidairement pour cette grande cause, leur émancipation des deux monstres jumeaux que sont le capitalisme et l’autorité.

Le réveil fut douloureux ! Quels que soient les sentiments des ouvriers du Colorado à ce moment crucial, l’atmosphère à Denver ressemblait trop à celle d’un hôpital pour permettre à un esprit révolutionnaire d’éclore. Comme dans une station thermale, les patients sont trop préoccupés par eux-mêmes pour s’intéresser aux affronts subis à Boise. Bien sûr, il y a les intellectuels ou les High Brows 1,comme on les appelle malicieusement: écrivains, éditeurs et autres professions libérales ; mais on rechercherait en vain le moindre esprit révolutionnaire parmi eux. Ils s’agrippent à leur confort et aiment trop le succès matériel et social pour suivre l’exemple de leurs frères en Russie qui, au risque de leurs vies, portent le flambeau de l’émancipation humaines dans les usines et les champs. Il ne fait aucun doute que les intellectuels américains s’intéressent aussi aux questions pressantes actuelles mais c’est un intérêt de salon venant d’hommes vêtus d’habits de soirées, sirotant du thé dans de délicates tasses de porcelaine de Chine. Heureusement, le monde est plein d’exceptions. J’ai eu la grande joie d’en rencontrer deux en la personne de Henry et Lillian Thayer – de vrais américains au meilleur sens du terme, chez qui l’esprit révolutionnaire des pères fondateurs l’a emporté sur l’influence l’éducation conservatrice de la Nouvelle Angleterre.

Les réunions publiques organisées par un camarade solitaire enthousiaste se sont révélées un succès mais, comme je l’ai dit auparavant, une attitude convalescente aussi. Néanmoins, notre soirée a dépassé mes attentes les plus grandes. Malgré une nuit d’orage, nous avons eu une réunion réussie avec des représentants de différentes écoles de pensées, unis par un sentiment sincère de fraternité et d’intérêts communs. L’aspect purement humain ne se porte jamais aussi bien que dans les situations informelles.

Tous nos camarades seront heureux d’apprendre que nos vieux amis dévoués William et Lizzie Holmes se sont découvert un nouvel intérêt et ont rejoint l’équipe littéraire de Mother Earth.

San Francisco – La ville que j’ai appelé une fois le Paris américain, ressemblait à un cimetière lorsque je suis arrivée. Pas à un cimetière chic avec des pierres tombales imposantes,mais un tas gigantesque de déchets où des bâtons et des pierres signalent les endroits où reposent les exclus sociaux. Mais un voyage ininterrompu de soixante heures dans un système capitaliste qui m’a vu débarquer à San Francisco huit heures trop tard pour la première manifestation du Premier Mai n’est pas fait pour voir tout en rose. Mais un séjour de trois semaines dans la ville n’a pas changé ma première impression. Le tremblement de terre – ou le feu comme les habitants préfèrent le croire – a laissé des traces durables. Évidemment, l’avidité capitaliste s’efforce de reconstruire la ville mais les nouvelles maisons et constructions rendent la Ville-Porte encore plus hideuse que les ruines encore visibles ici et là. Les révélations des dépravations des autorités locales, incarnées par le maire Schmitz & Co, ne sont pas moins hideuses. Le citoyen ordinaire est continuellement soumis aux obligations et à l’inutilité des lois et de l’autorité pendant que ses gouvernants s’engraissent sur les Mrs Warren sans même courir les risques financiers de Sir John Crofts ou de l’évêque de Canterbury. Lorsque l’on considère combien peu de ces fripouilles officielles sont visibles, on frémit à l’idée de l’absence de moralité de notre vie publique.

La situation durant mon séjour à San Francisco a presque semblé corroboré les accusations de la presse jaune contre moi. Comme si il n’était pas suffisant pour une seule femme d’être responsable de la mort de toutes les têtes couronnées et de la plupart des grandes grèves, j’ai aussi découvert que j-étais créditée par la science d’avoir enrichi la chirurgie d’un cas des plus intéressant – le résultat du tir de Czolgosz 2

Deux grèves se sont vraiment déclenchées après que j’ai posé le pied sur le sol peu stable – peu stable pas en raison du tremblement de terre mais à cause des nombreux séismes provoqués par les syndicats californiens qui fournissent aux ouvriers des cachets et médicaments efficaces. Rien de tel qu’un traitement de choc pour obtenir les mêmes résultats qu’une grève des opérateurs du téléphone ou des chauffeurs de tramways 3. Les premiers ont pris conscience dernièrement de la nécessité d’une organisation, ce qui signifie probablement pour la plupart d’entre eux plus de rubans et d’ice-creams ; mais les conducteurs de tram, plus au fait des vrais enjeux du syndicalisme, auraient dû réaliser depuis longtemps qu’ils menaient une lutte à mort. L’attitude des syndicats a été tout simplement ridicule. Ils ont permis aux sociétés de se préparer pour la grève et se ont ensuite enfermés dans une résistance passive alors que leur destin était scellé. Non, pire, Cornelius, le président du syndicat des employés du tramway a offert ses services au maire pour maintenir l’ordre, ce qui, en la circonstance, revient à aider la compagnie à briser la grève.

Le seul aspect satisfaisant de la grève a été l’attitude des habitants. Ils ont refusé de prendre le tram et ont marché pour se rendre au travail ; leur sympathie allait entièrement aux grévistes et ces derniers auraient remporté une magnifique victoire si ils avaient fait preuve d’un sens pratique suffisant pour faire face à la situation.

Les conditions générales régnant dans la ville ont rendu difficile la préparation de mes réunions publiques, d’autant plus que la plupart de nos camarades d’ici vivent loin du centre et étaient épuisés par leurs longues marches quotidiennes. Le travail d’organisation a donc reposé sur les épaules de quelques personnes. De nombreuses réunions publiques ont eu lieu, avec de larges auditoires et beaucoup de documentation a été vendue.

Notre soirée d’adieu a rapproché les éléments radicaux et, bien que douze nationalités différentes étaient représentées, y compris nos fervents camarades japonais, tous les cœurs ont battu à l’unisson pour une seule et même cause.

Le climat est réputé avoir une grande influence sur le comportement humain; cela explique probablement pourquoi les socialistes, sur la côte, sont moins dogmatiques et autoritaires que leurs semblables de l’Est. En tout cas, j’ai été invitée à prendre la parole devant le groupe local de San Francisco et y ait été reçue de la manière la plus cordiale.

Los Angeles – Quatre semaines de correspondance ininterrompue ont finalement abouti à cinq réunions publiques dans la Ville Ensoleillée. Ce fut laborieux mais le résultat en valait la peine. Vu que les lecteurs trouveront par ailleurs un compte-rendu plus détaillé sur Los Angeles, je me contenterai de noter que, si je n’ai fait que raviver l’enthousiasme de notre camarade W.C Owen 4, que nous avions perdu depuis longtemps, alors mon travail à Los Angeles aura été amplement récompensé.

Peu de nos jeunes lecteurs et camarades connaissent ce nom mais ceux d’entre nous qui se souviennent de tels rocs intellectuels comme Dyer D. Lum et John Edelman se souviendront de W.C Owen comme de l’un des plus ardents et talentueux participants du mouvement de cette époque.

Pour des raisons qui lui appartiennent, La camarade Owen s’était mis en retrait. Lorsque ma venue à Los Angeles a été suggérée, il était trop sceptique quant à son succès pour s’y intéresser activement. J’étais donc très heureuse de le voir présent à chaque réunion publique et d’apprendre qu’il était suffisamment intéressé par mon travail pour le poursuivre après mon départ.

Je suis aussi heureuse de dire que C.B.C….r , bien connu de nos camarades de New York, a retrouvé sa richesse intellectuelle et qu’il participe activement maintenant au Social Science Club.

Dans l’ensemble, mon séjour à Los Angeles s’est révélé être un cadeau rare. Mon hôte et hôtesse, incarnant la brise des montagnes du Tyrol; ma rencontre avec un vieux camarade qui, malgré son opportunisme socialiste, est vraiment plus grand que son travail; et beaucoup d’autres personnes et événements réunis qui ont rendu mon séjour intéressant et plaisant.

Portland – L’influence des Philistins semble avoir infesté l’anarchisme des anarchistes locaux. Beaucoup d’entre eux sont devenus prospères et ne veulent pas que leurs proches leur rappellent leurs « folies de jeunesse ». D’autres sont occupés à sauver le pays du suicide de la race. Ceux qui ont gardé un peu d’anarchisme voulait bien participer mais manquaient d’expérience. Néanmoins, trois réunions publiques ont été organisées à Portland et il faut espérer que la croûte de glace qui a recouvert le coeur des gens d’ici s’est quelque peu réduite. The Oreganian, un quotidien local, m’a aidé dans mon travail en publiant le compte-rendu de la plupart des réunions publiques.

Tacoma – La nature n’a pas été aussi généreuse à Tacoma qu’à Portland. La ville manque de l’éclat et de la beauté de cette dernière. La ville semble stagner ; elle n’a pas changé depuis huit ans. Ma première réunion public a été largement suivie et très satisfaisante. Suite à la demande, je suis restée pour une seconde réunion qui, cependant, eut moins de succès que la première à cause d’un grand incendie qui s’est déclenché dans le voisinage.

Home Colony  – J’avais l’intention de passer quelques jours à la Home Colony 5, plus connue à Tacoma sous le nom de maison des « hurluberlus » ou de « l’amour libre ». Mais le sort en a décidé autrement . J’y suis arrivée à 20 heures et en suis repartie le lendemain matin, le temps pressant. Je ne sais donc pas si les colons sont libres ou des hurluberlus; mais ce que je sais, c’est qu’ils ont accompli des merveilles. En huit ans, ils ont transformé un espace sauvage en un beau jardin et bien que de nombreuses nationalités y soient présentes, ils ont démontré avec succès que ni des lois ni un gouvernement n’étaient nécessaires à leur bien-être. Ils ont définitivement prouvé que ni la police ni des prisons n’étaient nécessaires dans une organisation sociale rationnelle. Et en apprenant peu à peu que le vrai anarchisme signifiait la non-ingérence, les conflits sont minimisés.

Source : University of Washington

Seattle – Tout est bien qui finit bien – Les autorités et les propriétaires de salle ont été pris de panique lorsqu’ils ont appris ma venue. Il a été très difficile de se procurer une salle.

Je renvoie mes lecteurs au compte-rendu plus détaillé de A.H. Je tiens à dire, cependant, que je regrette beaucoup que le débat prévu n’ait pas pu avoir lieu. Cela aurait été une victoire trop facile que de rencontrer un homme qui affiche ses couleurs comme Mr Mills. Ce dernier clame que »le socialisme déclare son obédience à la loi et son désir de toujours agir sous et en accord avec des moyens légaux. » Si il en est ainsi, je ne vois pas la différence entre le socialisme et n’importe quelle autre théorie gouvernementale. Ou alors, Mr Mills dénature le socialisme et,dans ce cas, il n’est rien d’autre qu’un politicien typique.

Calgery – « Nous sommes le peuple. Le peuple le plus grand. Nous possédons les plus grandes merveilles du monde » – telle est l’idée d’un vrai citoyen américain « désirable ».

Après avoir apprécié le parfum du plus beau quartier de New York – Le célèbre East Side – pendant huit ans, j’ai fait mon premier voyage dans l’Ouest en 1997. Quand j’ai découvert la beauté majestueuse des Rockies et des montagnes californiennes, j’ai pensé que la nature était incapable de faire quelque chose de plus grand. Mais mon voyage entre Seattle et Calgery à travers la Colombie Britannique, le paysage de rêve des Selkirks et des glaciers m’a complètement guéri de toute arrogance de clocher. Jamais auparavant je n’avais vu une telle majesté, une telle richesse de couleurs et de formes et jamais aucun homme, avec toute sa vantardise, n’a semblé si petit, si insignifiant, qu’à la vue de ces géants avec le chatoiement doré se réfléchissant sur leurs cimes enneigées, inflexibles inamovible et éternels comme le firmament.

De ces hauteurs, je suis tombée dans la boue de Calgery – une ville aussi lugubre que la soutane d’un curé. La grande foule a qui avait néanmoins envahi la salle le dimanche 16 juin était aussi surprenante qu’inattendue. En réalité les idées sont comme la lumière; elles voyagent avec la même rapidité et frappent durement lorsqu’elles entrent en contact avec l’esprit humain. Elles ont même atteint la lointaine et abandonnée Calgery. Malheureusement,je n’avais aucun exemplaire de Mother Earth avec moi. Le service postal canadien semble servir tout le monde sauf les gens. La documentation envoyée de New York le 6 de ce mois n’a atteint Calgery qu’après le 16. Ma valise contenant les livres et tracts avait été négligemment autorisée à rester à Seattle et je n’ai pu laisser qu’une impression derrière moi. Mais la glace a été rompue et, si le travail est poursuivi, il en sortira quelque chose.

On ne doit attendre de personne qu’il fasse une conférence ou assiste à un meeting durant les chaudes journées d’été. Winnipeg et Chicago m’en ont convaincu lors de mon voyage de retour. Il faisait définitivement trop chaud pour rester à l’intérieur. En outre, l’esprit humain refuse d’être saturé. J’étais trop fatiguée pour trouver un grand intérêt aux réunions publiques dans ces deux villes. Pourtant, j’étais heureuse de retrouver nos garçons actifs à Winnipeg et non bons camarades de Chicago.

Quand j’ai quitté New York le 3 mars, je croyais pouvoir y revenir le1er mai. Mais j’ai rencontré un tel intérêt pour l’anarchisme à travers tout le pays que même quatre mois de tournée ont à peine répondu à la demande.

Notre grand vieil homme Pierre Kropotkine m’a écrit récemment pour me demander si je pouvais lui recommander quelques jeunes camarades américains pour travailler à l’étranger. J’ai répondu que, en effet,nous avions de tels perles rares et que nous pourrions les y envoyer. Maintenant que ma tournée est terminée, je suis plus convaincue que jamais que le terrain est prêt et que les graines sont bonnes. Ce dont nous avons besoin, ce sont des semeurs.J’ai rencontré de nombreux authentiques anarchistes américains, lucides et sincères, désireux et prêts à aider notre travail,une fois celui-ci convenablement commencé. Ce dont ils manquent est l’esprit d’initiative. Un jour nous aurons besoin de cela aussi quand l’appel au combat résonnera assez fort à leurs oreilles. Alors, eux aussi réaliseront la beauté de la route ouverte et répondront joyeusement à son appel.

« Listen! I will be honest with you,
I do not offer the old smooth prizes, but offer rough new prizes,
These are the days that must happen to you:
You shall not heap up what is call’d riches,
You shall scatter with lavish hand all that you earn or achieve,
You but arrive at the city to which you were destin’d, you hardly settle yourself to satisfaction before you are call’d by an irresistible call to depart,
You shall be treated to the ironical smiles and mockings of those who remain behind you,
What beckonings of love you receive you shall only answer with passionate kisses of parting,
You shall not allow the hold of those who spread their reach’d hands toward you. » 6

Traduction R&B


NDT

1. Littéralement les « fronts hauts »

2. Assassin du président McKinley voir

3. Voir The 1907 San Francisco Streetcar Strike Robert Emery Bionaz

4. William Charles Owen (1854–1929) Anarchiste britannique qui a immigré aux USA en 1884. Traducteur de Kropotkine. Devenu ami avec Ricardo Flores Magón, il s’occupe de la partie anglaise du journal Regeneración et écrit des articlessur la révolution mexicaine dans d’autres journaux de langue anglaise, dont Mother Earth. Il écrit The Mexican Revolution (1912) et publie le journal Land and Liberty (1914–1915) Suite à un mandat d’arrêt lancé contre lui, il retourne en Angleterre en 1916 où il participe à Freedom. Voir en ligne :
Anarchism versus Socialism
The Mexican Revolution: Its Progress, Causes, and Probable Results
Why Attack Emma Goldman? *Freedom 36 no. 396 (June, 1922)

5. Home, État de Washington ou une communauté anarchiste a été créée par George H. Allen, Oliver A. Verity, and B. F. O’Dell. En 1901, 23 hommes, 22 femmes et 36 enfants y vivaient.Chaque famille recevait 80 ares de terrain.La colonie publiait le journal Discontent: Mother of Progress La Mutual Home Colony Association a été dissoute en 1919. Voir sur le sujet :
« A Nest of Vipers in This Country » Anti-Anarchist Propaganda and the McKinley Era Red Scare: A case study of Home Colony and Tacoma, Washington
Home Colony Photograph Collection
Discontent:Mother of Progress

6. Song of the Open Road Walt Whitman