Un voyage sentimental — protection policière

Titre original : A Sentimental Journey.—Police Protection, Avec Max Baginski Mother Earth Vol 1, n°2 (Avril 1906)

La fierté de Chicago sont les parcs à bestiaux, la Standard Oil University et Miss Jane Addams. Il est donc parfaitement naturel que la sensibilité d’une telle ville souffre dès que l’on apprend qu’une illustre inconnue, sous le nom de E.G Smith, n’est autre que l »affreuse Emma Goldman, et qu’elle ne s’était même pas présentée au maire Dunne, l’amant platonique de la propriété municipale. Mais cela n’a fait de tort à personne.

Les journaux de Chicago, qui chérissent la vérité comme un bijou de valeur, ont découvert que l’astucieuse Miss Smith avait mis en cause un certain nombre de membres d’aristocrates et d’excellences de la ville, parmi lesquels le baron von Schlippenbach, consul de l’Empire Russe. Nous considérons de notre devoir de défendre ce gentleman contre une telle affreuse accusation. Miss Smith n’a jamais visité la maison du Baron ni assisté à l’un de ses banquets. Nous la connaissons bien et sommes certains qu’elle n’aurait jamais posé le pied sur le seuil d’un représentant d’un gouvernement qui étouffe chaque souffle et parole de liberté, qui envoie ses fils et ses filles les meilleurs et les plus nobles en prison ou au gibet, qui fait fouetter publiquement les fils de la terre, les paysans, et qui est responsable du meurtre barbare de milliers de juifs.

Miss Jane Addams est aussi à l’abri de Miss Smith. Certes, elle a invité cette dernière à assister à une réception, mais, connaissant les points faibles de la philanthropie de la soupe populaire, Miss Smith l’a appelé au téléphone et lui a dit que E.G.S était la redoutée Emma Goldman. Cela a dû être un rude choc pour la dame. On ne peut pas se permettre de heurter les sensibilités sociales lorsque l’on aspire à une vie politique et sociale.Miss E.G Smirth étant une partisane acharnée de la prévention de la cruauté, a préféré sauvegarder la pureté de Hull House. Après son retour à New York, EG Smith a envoyé paître Smith et a commencé une tournée de conférences sous son vrai nom, Emma Goldman.

Cleveland — Chers amis et camarades ; le travail que vous avez accompli était splendide,comme l’était l’esprit de camaraderie de la jeunesse. Mais pourquoi l’avoir gâché par la mauvaise initiative d’avoir appelé une protection de la police auprès des autorités municipales ? Il ne nous incombe de faire appel à elle pas, nous qui ne croyons pas, ni ne leur reconnaissons, son droit d’interdire la liberté d’assemblée.Si les autorités choisissent de la faire, elles ne font que prouver leur caractère autocratique. Ceux qui aiment la liberté doivent comprendre qu’il est encore plus rebutant de parler sous protection policière que de subir leur persécution. Mais les réunions ont été très encourageantes et le sentiment de solidarité agréable et rafraîchissant.

Buffalo — L’ombre du 6 septembre hante encore la police de cette ville. Sa seule conception d’un anarchiste est celle de quelqu’un attendant de s’en prendre à une vie humaine, ce qui est, bien sûr, complètement stupide,mais stupidité et autorité sont toujours allées de pair. Le Capitaine Ward, qui, avec un peloton de policiers, est venu sauver les innocents citoyens de Buffalo, nous a demandé si nous connaissions la loi et a été très surpris que cela n’était pas notre problème, que cela n’était pas notre affaire que de démêler le sac de nœud juridique, mais que cela le concernait, lui. Néanmoins, le Capitaine s’est montré totalement ignorant des dispositions de la Constitution américaine. Ses supérieurs savaient, bien sûr, ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ont mis de côté la Constitution, la jugeant vieillotte et désuète et ont, à sa place, édicté une loi qui donne au policier ordinaire le droit de violer la tête et le cœur des individus ainsi que ce qu’il pense et ressent. Le Capitaine Ward a ajouté un amendement à la loi anti-anarchiste. Il a déclaré que l’usage de toute autre langue que l’anglais étai un crime, et,puisque Max Baginsky neparlait pas d’autre langue que l’allemand, il ne fut pas autorisé à prendre la parole. Qu’en pensent nos citoyens respectueux des lois ? Un homme est brutalement empêché de parler parce qu’il ne connaît pas la langue anglaise raffinée des forces de l’ordre.

Emma Goldman a pris la parole en anglais. Il est peu probable que le Capitaine Ward comprenne bien cette langue. Mais le public, oui, et si la police de ce pays n’était pas si impudente, le sauveur de Buffalo n’aurait pas souhaité être n’importe où ailleurs plutôt que devant ce grand rassemblement d’hommes et de femmes.

Le lendemain soir, la réunion a été dispersée par la force avant que les orateurs n’arrivent. L’ignorance est toujours brutale lorsqu’elle est soutenue par le pouvoir.

Toronto King Edward Hotel, Queen Victoria Manicuring Parlor. Ce n’est qu’en lisant ces enseignes que nous avons réalisé que nous étions sur le sol de l’Empire Britannique.

Mais les autorités monarchiques canadiennes étaient plus hospitalières et plus libérales que celles de notre République libre. Pas un policier en vue lors d’aucune de nos réunions.

La ville ? Un ciel gris, la pluie, l’orage. On se souvient aussitôt d’une critique radicale et spirituelle de Heine envers une célèbre ville universitaire allemande Heine écrit : « Les chiens dans les rues implorent les étrangers de les frapper afin qu’ils puissent rompre la monotonie et ennui atroces »

Syracuse. La ville où les trains parcourent les rues. Comme Tolstoï, on ressent que la civilisation est un crime et une erreur lorsque l’on voit ces machines angoissantes foncer dans les rues, empoisonnant l’air de fumée de charbon.

Quoi ! Des anarchistes à l’intérieur des murs de Syracuse ? Quelle horreur ! Les journaux se sont fait l’écho de séances extraordinaires à l’hôtel de ville pour faire face à cette terrible calamité.

Bon, Syracuse est toujours debout. La seconde réunion, à laquelle assistaient de nombreux « vrais » américains guidés peut-être par la curiosité, a été une réussite. On nous a dit que la conférence avait laissé une très bonne impression, ce qui nous a conduit à penser que nous avions probablement commis une quelconque bêtise, comme le philosophe grec, lorsque ses paroles étaient applaudies, qui se tournait vers son auditoire et demandait « Messieurs ai-je dis une bêtise ? »

Au revoir *

E.G et M.B


* En français dans le texte.

Traduction R&B