Les derniers jours d’Alexandre Berkman

Titre original : Alexander Berkman’s Last Days The Vanguard (New York), Août-Sept. 1936.

Il y a seulement deux semaines que notre bien aimé camarade Alexandre Berkman est décédé. Mais cela me semble une éternité. Le coup que sa mort prématurée m’a porté m’a laissé complètement brisée. Il m’est difficile de rassembler mes pensées. Mais je suis sûre que vous voudrez tout savoir sur la fin de Sasha.Car ne l’avez-vous pas aimé durant toutes ces années.

Sasha a laissé une note que nous avons trouvé à son dernier domicile: « Je ne veux pas vivre comme un malade. Dépendant. Pardonne-moi, Emmie chérie. Et toi aussi, Emma. Mon amour à tous. Aide Emmie. » Signé Sasha.

J’ai deux lettres du camarade Berkman datées du 24 et 26 juin. Il écrivait qu’il ne se sentait pas assez fort pour venir à St Tropez le 27, mon soixante-septième anniversaire, que son état de santé n’était pas sérieux et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Le27, dans l’après-midi, Berkman m’a appelé de Nice pour me souhaiter ses meilleurs vœux pour cette journée. Il m’a dit qu’il se sentait mieux. Le camarade Michael Cohn, sa famille et un ami anglais très fidèle étaient avec moi. Et j’étais loin de penser à un quelconque danger concernant mon vieil ami. Le dimanche, à deux heures du matin, il y a juste deux semaines, j’ai été réveillée par le téléphone, un appel venant de Nice,me demandant de venir immédiatement. J’ai su aussitôt que c’était la fin pour notre camarade. Mais je ne savais pas quel genre de fin.

En arrivant à l’appartement de Sasha, nous avons trouvé Emmie, sa compagne depuis quatorze ans, effondrée, à peine capable de nous dire ce qui était arrivé. Nous avons finalement su que Sasha avait été victime d’une violente rechute et, pendant que Emmie cherchait désespérément à joindre un médecin, il s’était tiré une balle dans la poitrine. Emmie n’a appris cela qu’une fois Sasha emmené en urgence à l’hôpital et après avoir été embarquée par la police, accusée de l’avoir tué. La mansuétude de notre courageux camarade était telle qu’il n’avait pas voulu que Emmie sache qu’il avait mis fin à ses jours. En fait, elle l’avait trouvé dans le lit, sous une couverture, de telle manière qu’elle ne pouvait pas remarquer sa blessure. Trouver un médecin dans une petite ville en France fournit une autre indication sur le retard de ce pays. Cela a pris plusieurs heures avant que le pauvre homme n’arrive. Trop tard. Mais lorsqu’il a trouvé le revolver, il l’a signalé à la police et à l’hôpital ou Sasha a été emmené en ambulance.

Nous nous y sommes précipités.Nous avons trouvé Sasha totalement conscient mais souffrant tellement qu’il ne pouvait pas parler. Il nous a, cependant, parfaitement reconnus. Michael Cohn et moi sommes resté avec lui jusqu’en début d’après-midi.Lorsque nous sommes revenus à seize heures, Sasha était dans le coma. Il n’avait plus conscience de notre présence. Et j’espère ardemment qu’il ne souffrait plus. Je suis resté avec lui jusqu’à vingt heures, prévoyant de revenir à vingt-trois heures et de passer la nuit près de lui. Mais on nous appris qu’il était mort à vingt-deux heures le dimanche 28 juin.

Le camarade Berkman a toujours affirmé que, si il était confronté à une souffrance insupportable, il mettrait lui-même fin à ses jours.Peut-être ne l’aurait-il pas fait ce soir fatal du 28 si moi ou un de nos amis avait été près de lui pour l’aider. Mais Emmie essayait désespérément de joindre un médecin. Et il n’y avait personne avec elle pour rester auprès de Sasha. Elle n’a probablement pas eu conscience de la gravité de la situation sur le moment.

Cela a toujours été la volonté de notre camarade d’être incinéré. C’était aussi mon souhait et celui de Emmie. Mais il n’y avait pas de crématorium à Nice. L’endroit le plus proche était Marseille. Et on m’a dit que le prix était de 8 000 francs. Sasha avait laissé la somme mirobolante de 80$ que le même gouvernement qui l’avait pourchassé par monts et par vaux avait bloqué dès que sa mort avait été connue. Personne n’avait l’argent. Moi-même, je n’étais pas dotée de biens matériels, certainement pas depuis que je vivais en exil. Je ne pouvais donc pas respecter le souhait de mon vieil ami et camarade. En réalité, il se serait opposé au fait de dépenser 8 000 francs pour la crémation. Il aurait dit « Les vivants ont plus besoin de cet argent que les morts. » Mais c’est si caractéristique de la part de notre système que d’escroquer aussi bien les vivants que les morts. Personne ne saura jamais l’humiliation et la souffrance subies par notre camarade en France. Quatre fois expulsé. Puis une pauvre autorisation de séjour de trois mois. Puis six mois. Et ironie des ironies, deux semaines seulement avant sa mort, on lui a accordé une prolongation d’un an. Au moment où il aurait pu profiter d’un peu de paix, Alexandre Berkman était trop tourmenté par la souffrance et trop épuisé par ses opérations pour vivre.

La mort m’a volé la chance d’être aux côtés de mon ami de toute une vie jusqu’à son dernier souffle. Mais elle ne pouvait pas me priver de quelques moments précieux seule avec lui dans le salon mortuaire,moments de paix sereine, de silence en contemplation de notre amitié qui n’a jamais faibli, de notre lutte et de notre travail pour notre idéal pour lequel Sasha a tant souffert et pour lequel il a consacré sa vie entière. Ces moments me resteront jusqu’à mon dernier souffle, à mon tour. Et ils m’inciteront à continuer le travail que Sasha et moi avons commencé le 15 août 1889.

Je sais ce que vous ressentez tous envers notre merveilleux Sasha. Les nombreuses lettres et télégrammes que j’ai déjà reçu sont la preuve de votre fidélité et de votre amour. Je sais que vous ne refuserez pas le respect à notre mort pour la méthode qu’il a employée pour mettre fin à ses souffrances.

Notre Chagrin est infini,notre sentiment de perte au-delà des mots. Réunissons nos forces pour rester fidèles à l’esprit de Alexandre Berkman. Continuons le combat pour un monde meilleur et plus beau. Travaillons pour le triomphe ultime de l’anarchisme. – l’idéal qu’aimait passionnément Sasha – et dans lequel il croyait à travers chaque fibre de son être.De cette manière seulement, nous pouvons honorer la mémoire de l’un des plus grands et desplus courageux de nos camarades – ALEXANDRE BERKMAN.

Traduction R&B