Nécrologie de Ross Winn

Texte original: Ross Winn’s Obituary The Anarchist 27 septembre 1912.

Ross Winn

L’inexorable maîtresse, La Mort, a encore visité les rangs anarchistes. Sa victime, cette fois, a été Ross Winn, un des anarchistes américains les plus sérieux et compétents.

Jamais le pouvoir de l’Idéal n’avait été démontré avec une plus grande force que dans la vie et l’œuvre de cet homme, Ross Winn. Car rien de moins qu’un grand idéal, brûlant, captivant, absorbant toute l’énergie, ne pouvait rendre possible la tache que notre camarade a accompli amoureusement depuis un quart de siècle.

Né au Texas , il y a quarante et un ans de parents fermiers, on attendait du jeune Winn qu’il suive leurs traces. Mais le garçon avait d’autres rêves, des rêves dépassant de loin son entourage proche. Il rêvait du monde, de l’humanité, de lutte pour la liberté.

Il était possédé par l’envie dévorante d’apprendre l’imprimerie et,par ce moyen, de transmettre un message à l’humanité. Son père s’opposait à de telles ‘idées ridicules’, mais, déjà à seize ans, Ross ne pouvait pas plus se laisser intimidé que durant tout le reste de sa vie. Il a travaillé comme ouvrier agricole, ramassant le coton, et, avec son maigre salaire, il a acheté une petite presse d’imprimerie. C’était à l’époque où la ploutocratie, ivre de pouvoir, allait mettre à mort les hommes dont les idées devinrent le modèle de vie de Ross Winn: les anarchistes de Chicago. Spies était véritablement prophétique : ‘Les voix dans la tombe parleront plus fort que celles que vous étranglez aujourd’hui.’

Voltairine de Cleyre et Ross Winn – deux enfants de l’Amérique – ont entendu les voix étranglées et se sont aussitôt fixés pour but de faire vivre les idées pour lesquelles nos courageux camarades avaient été tués.

Ross Winn s’est immédiatement mis au courant de la philosophie de l’anarchisme, qui a trouvé en lui un partisan puisant, sans compromission et audacieux. Aussitôt après la mort de nos camarades de Chicago,il a relancé The Alarm, fondée par Albert Parsons, et publiée plus tard par Dyer D. Lum.

Harcelé en permanence par la pauvreté, celle-ci a provoqué sa maladie et,finalement, sa mort; notre camarade était souvent obligé d’interrompre son travail de publication. Mais jamais pour très longtemps.Alors, on le retrouve encore sur la brèche en 1894, publiant un petit journal nommé The Co-operative Commonwealth; et puis de nouveau en 1898, The Coming Era ; en 1899, avec Winn’s Freelance. Contraint par des difficultés économiques, cette fois, Ross Winn, fut obligé de suspendre ses, contribuant néanmoins à Free Society. Mais en 1901 Winn publia à nouveau son propre journal, Winn’s Firebrand, qu’il a appelé par la suite The Advance, et plus tard The Red Phalanx.

Un journal représentait toujours sa passion suprême, pour éveiller, inspirer et éduquer les gens à une conception plus haute des valeurs humaines. Cette passion était si intense que la veille même de sa mort, il préparait un article pour le numéro de août de son journal.

J’ai rencontré notre camarade à Chicago en 1901 et j’ai été profondément impressionnée par sa ferveur et son complet dévouement à la cause – à la différence de la plupart des révolutionnaires américains, qui aiment trop leurs aises et leur confort pour les mettre en danger au nom de leurs idées.

Ross Winn était de la trempe d’un John Brown, Albert Parsons, et d’une Voltairine de Cleyre. Il ne vivait et travaillait que pour ses idées et serait allé à la potence avec le même courage. Mais le destin a décidé qu’il mourrait de mille morts.

Il y a trois ans, notre camarade a contracté la tuberculose du pauvre.Il avait peu confiance dans les médecins et a essayé de se soigner par la nature,à la place. Malheureusement, on ne peut pas vivre de la nature seule lorsque on a une femme et un enfant. Et donc, Ross Winn a du revenir vers la civilisation. A Mount Juliet, Tennessee, aidé par sa compagne dévouée Gussie Winn, et encouragé par leur fils Ross Jr, il a mené une existence misérable et a continué sa propagande.

Mais l’année dernière, sa santé lui a rendu tout travail impossible. Il était trop fier pour demander l’aide de ses camarades. Ce fut par sa femme que nous avons appris leur terrible situation et nous avons immédiatement collecté un peu d’argent pour lui assurer le nécessaire pour un temps. Mais, pour Winn le seul nécessaire était de diffuser les idées qui lui étaient chères. Alors, il a dépensé soixante dollars – une fortune pour une petite famille- pour une nouvelle presse à imprimer et a publié à nouveau The Advance.

C’est cela qui a contribué plus que la médecine ou la nature à prolonger la vie de notre camarade infatigable. Et puis la fin est venue. Aux premières heures du matin du 8 août, l’inexorable maîtresse La Mort fit cesser les larmes enfiévrées de Ross Winn. Il n’y avait que la fidèle Gussie et leur garçon à ses côtés. Les voisins bons chrétiens n’aimaient pas les hérétiques. Pauvres idiots! Comment pouvaient-ils comprendre la beauté et l’amour qui imprégnaient l’homme qu’ils craignaient dans la vie et évitaient dans la mort!

Il est au-dessus de cela maintenant, mais pas son fils qu’il aimait le plus au monde avec son idéal et qu’il espérait sauver de la bonté chrétienne et de la bienfaisance du patriotisme. Ross Winn est au-dessus de tout cela mais nous sommes encore là, pas seulement pour continuer son travail avec la même ardeur et dévouement que lui, mais pour apporter à son fils au nom de son père, même dans une petite mesure, la camaraderie et l’attention. A la mort de Ross Winn, il ne restait en tout et pour tout que neuf dollars à sa famille.

Leur besoin est important et immédiat.Je vous invite donc instamment à collecter des fonds immédiatement pour aider le fidèle camarade et l’enfant de Ross Winn. Les contributions peuvent être envoyées directement à : Gussie Winn, Route 3 Mt. Juliet, Tenn., USA ou à Mother Earth.

C’est seulement à travers la manifestation de solidarité que nous pouvons prouver la force vivante des idées pour lesquelles Ross Winn a vécu, travaillé et lutté.

Traduction R&B