Russel Sage.

Texte original: Russel Sage. Mother Earth 1, no. 6, août 1906

Quel acte d’accusation contre la société! Le sol qui a nourri une telle plante devait être impur et empoisonné.

Les partisans du système capitaliste affirment que la majorité des gens devront toujours vivre dans la misère et la pauvreté et que des millions de dos vont rester courbés pour toujours pour entretenir la magnifique structure appelée civilisation.

Si nous devions tous trimer pour produire ce qui est nécessaire à la vie, disent-ils, qui ferait vivre l’art, la poésie et la littérature? Forcément, il faut quelques privilégiés. Grâce à leur culture et leur sens de l’esthétisme, à leur raffinement et à leur beauté, ils illuminent et magnifient ceux prédestinés à une vie d’obscurité et de désespoir.

Telle est la philosophie du capitalisme. Mais même cette philosophie, aussi absurde soit-elle, échouerait à justifier la vie de Russell Sage. Elle chercherait en vain la moindre ressemblance avec lui ou son immense fortune avec ceux qui vivent dans les profondeurs.

Russell Sage! L’accumulation, pour lui, n’était pas un moyen mais plutôt le seul but de sa vie. La notion selon laquelle la mission sociale de la richesse est la philanthropie et la charité a été brutalement démentie par la vie de cet homme. Même sa propre vie, sans parler de la vie des autres, n’a tiré aucun bénéfice de sa richesse. En effet, il est la preuve la plus éclatante de notre insanité sociale, qui fait souffrir de la faim des milliers de personnes afin que des machines à calculer humaines puissent accumuler dividendes sur dividendes. Russell Sage se considérait sans aucun doute comme indispensable à la société. Il y a quelques années, un homme, rendu fou par la pauvreté, est entré dans son bureau dans l’intention d’ôter la précieuse vie de ce grand bienfaiteur de l’humanité. Est-ce que la vie d’un Sage est plus importante que les innombrables vies de ceux que son avidité a écrasé?

Lorsque l’oncle Russell a réalisé l’intention de son visiteur, il a agit dans l’esprit d’un bon chrétien. Il a appelé son secrétaire et l’a placé entre lui et l’agresseur. Naturellement, la bombe n’a pas atteint la bonne personne. Sage était sain et sauf et a continué à se livrer à ses activités criminelles; le secrétaire est resté handicapé à vie. L’homme le plus humble se serait senti redevable envers le sauveur de sa vie, mais le cher Russell se serait reproché, pour le reste de son existence, d’avoir gaspillé gaspillait de l’argent pour cette pauvre victime. Cette dernière porta l’affaire devant les tribunaux. Mais où sont les hommes dans un palais de justice américain qui condamneraient un Russell Sage?

Il y a laissé un million de dollars, mais l’affaire est toujours en attente dans les tribunaux.

Sage était le représentant le plus méritant et le plus cohérent de notre système d’escroquerie et de vol. Au contraire des philanthropes fantaisistes comme Carnegie et Rockefeller, il n’a jamais feint un humanisme. À cet égard, au moins, Sage était supérieur au Roi du Pétrole, célèbre dans les Écoles du Dimanche, 2 et au gardien d’esclaves de Homestead,1 immortalisé dans les librairies et par le bain de sang du 6 juillet 1892. Il n’a jamais endossé le costume d’un bienfaiteur. Aurait-il entrepris la construction du Canal de Panama Canal, par exemple, il ne l’aurait pas appelé une œuvre de progrès et de civilisation. Son œil vif n’aurait vu que la longue rangée de chiffres et les bénéfices. .

Si un artiste lui avait suggéré un magnifique chef-d’œuvre pour mémorial, Russell lui aurait montré la porte. Pourquoi nourrir l’enthousiasme insensé pour l’art et la science? Il n’existe qu’une chose importante dans la vie et c’est « gagner » des intérêts les plus élevés possibles de l’argent investie sans risque.

Il n’était pas loin de la vérité vis à vis de ses semblables, comme Morgan, Rockefeller et Carnegie. Il suspectait probablement que leur prétendu intérêt pour l’art et la science n’était qu’une tentative peu convaincante pour apaiser leur conscience. Son attitude était, au moins, plus franche et plus honnête. Et il était plus égocentrique.Il n’était pas aussi stupide que Morgan, qui investit des fortunes dans de pâles copies de grands maîtres, au grand amusement des artistes européens et des connaisseurs.

Cette étude de la personnalité de Russell Sage est un portrait miniature de notre économie sociale – froide, cruelle, sans cœur – sans autre but que l’accumulation de fortunes par quelques-uns, la mort par épuisement pour beaucoup.

NDT

1 Voir Homestead sur R&B

2 Voir Les écoles du dimanche qui apprennent l’anarchie aux enfants

Russell Sage. 1816 – 1906. Financier et homme politique américain. Il a accumulé une immense fortune en entrant dans le capital de sociétés de chemins de fer notamment, véritables vaches à lait du capitalisme américain naissant avec le pétrole. Il est membre du parti Whig et sera poursuivi pour des arrangements entre l’État et des sociétés privées.

Traduction R&B