Sacco et Vanzetti

Texte original: Sacco and Vanzetti Alexandre Berkman et Emma Goldman The Road to Freedom (New York), Vol. 5, Août. 1929

Les termes de « bon cordonnier » et « pauvre marchand de poissons » ont cessé de représenter seulement des travailleurs italiens. A travers le monde civilisé, Sacco et Vanzetti sont devenus un symbole, le shibboleth de la justice écrasée par le Pouvoir. C’est la grande signification historique de cette crucifixion du vingtième siècle et les mots véritablement prophétiques de Vanzetti lorsqu’il a déclaré

« Le dernier instant nous appartient
Cette agonie est notre triomphe. »

Nous entendons parler d’un grand nombre de progrès et, par cela, les gens entendent des améliorations de différentes sortes, principalement des découvertes qui sauvent des vies et des inventions qui facilitent le travail, ou encore des réformes dans la vie politique et sociale Cela peut, ou non, représenter un réel progrès parce que des réformes ne signifient pas nécessairement le progrès.

Que la civilisation consiste en des changements mécaniques ou politique est une conception totalement fausse et vicieuse. Même les plus grandes améliorations n’indiquent pas, en elles-mêmes, un réel progrès: elles ne représentent que leurs effets. La vraie civilisation, le vrai progrès, consiste à humaniser l’espèce humaine, en faisant du monde un endroit décent pour y vivre. De ce point de vue, nous sommes loin d’être civilisés malgré toutes les réformes et améliorations.

Le vrai progrès est la lutte contre l’inhumanité de notre existence sociale, contre la barbarie des conceptions dominantes. En d’autres termes, le progrès est une lutte spirituelle, une lutte pour libérer l’être humain de son héritage grossier, de la crainte et de la cruauté de sa condition primitive. Briser les chaînes de l’ignorance, et de la superstition; libérer l’être humain de la poigne des idées et pratiques asservissantes, extirper la noirceur de son esprit et la terreur de son cœur, l’élever de sa position abjecte à la stature complète d’être humain – telle est la mission du progrès. Alors seulement, l’être humain, deviendra réellement civilisé et notre vie sociale plus humaine et épanouissante.

Cette lutte borne la vraie histoire du progrès. Ses héros ne sont pas les Napoléon et les Bismarck, ni les généraux et les politiciens. Sa voie est tracée par les tombes anonymes des Sacco et Vanzetti de l’humanité, parsemée d’autodafé, de chambres de tortures, de potences et de chaises électriques. Nous devons à ces martyrs de la justice et de la liberté le peu de réels progrès et de civilisation que nous possédons aujourd’hui.

Par conséquent, l’anniversaire de la mort de nos camarades n’est, en aucun cas une occasion de pleurer. Au contraire, nous devrions nous réjouir qu’en cette époque d’avilissement et de déchéance, dans l’hystérie de la conquête et du gain, il existe encore des ÊTRES HUMAINS qui défient la pensée dominante et font entendre leurs voix contre l’inhumanité et la réactions: qu’il existe encore des êtres humains qui gardent vivante une étincelle de raison et de liberté et qui ont le courage de mourir, et de mourir triomphalement, pour leur audace.

Car Sacco et Vanzetti sont morts, comme le monde entier le sait aujourd’hui, parce qu’ils étaient anarchistes .C’est à dire parce qu’ils croyaient et militaient pour la fraternité et la liberté. Comme tels, ils ne pouvaient s’attendre ni à la justice ni à l’humanité. Car les Maîtres de la Vie peuvent pardonner une offense ou un crime mais jamais une tentative pour saper leur autorité envers les masses. Par conséquent, Sacco et Vanzetti devaient mourir, qu’importent les protestations du monde entier.

Mais Vanzetti avait raison lorsqu’il a déclaré que son exécution tait son plus grand triomphe, car, à travers toute l’histoire, les martyrs du progrès ont finalement triomphé. Où sont les César et Torquemada d’hier? Qui se souvient des noms des juges qui ont condamné Giordano Bruno et John Brown? Les Parson et les Ferrer, les Sacco et Vanzetti vivent pour l’éternité et leurs idées progressent encore.

Ne laissons pas le désespoir pénétrer nos cœurs sur les tombes de Sacco et Vanzetti. Le devoir que nous leur devons pour le crime que nous avons commis de permettre leur mort est de garder vivante leur mémoire et haute la bannière de leur idéal anarchiste. Et de ne pas laisser un pessimisme myope embrouiller et obscurcir les vrais faits de l’histoire des êtres humain, de leur élévation à une plus grande humanité et liberté. Dans la longue lutte de la lumière contre l’obscurité, dans le combat immémorial pour une plus grande liberté et bien-être, c’est le rebelle, le martyr, qui a gagné. L’esclavage a succombé, l’absolutisme est écrasé, le féodalisme et le servage ont dû cesser, les trônes ont été brisés et les républiques installées à la place. Immanquablement, les martyrs et leurs idées ont triomphé, malgré les potences et les chaises électriques. Immanquablement, le peuple, les masses, ont gagné contre leurs maîtres et maintenant, les citadelles mêmes du Pouvoir, du Capital et de l’État sont menacées. La Russie a montré la voie du prochain progrès dans sa tentative d’éliminer en même temps le maître économique et politique. Cette première expérience a échoué, car toutes les premières grandes réévaluations sociales demandent des efforts répétés pour leur réussite. Mais ce formidable échec historique est comme le martyr de Sacco et Vanzetti – le symbole et la garantie d’un triomphe final.

Mais souvenons-nous clairement que l’échec des PREMIÈRES tentatives de changements sociaux fondamentaux sont toujours dûs à la méthode erronée d’installer le NOUVEAU par des moyens et pratiques ANCIENS. Le NOUVEAU ne peut vaincre que par des moyens issus de son nouvel esprit. La tyrannie vit de répression; la liberté prospère sur la liberté. L’erreur fatale de la grande Révolution Russe a été d’essayer d’installer de nouvelles formes de vie économique et sociale sur les vieilles fondations de la coercition et de la force. Toute la progression de la société humaine s’est faite A L’ÉCART de la coercition et des gouvernements, à l’écart de l’autorité, vers une plus grande liberté et indépendance. Dans cette lutte, l’esprit de liberté a finalement gagné. Les réalisations futures résident dans cette même orientation. Toute l’histoire le prouve et la Russie en est la démonstration la plus récente et convaincante. Tirons-en donc la leçon et soyons motivés pour de plus grands efforts au nom d’un monde nouveau d’humanité et de liberté, et puisse le martyr triomphant de Sacco et Vanzetti nous donner une plus grande force et endurance dans cette lutte magnifique.

France: Juillet, 1929.

(L’article ci-joint a atteint l’Amérique le 17 juillet. Il est définitivement trop bon pour être laissé pour une autre fois. L’analyse est perspicace et les conclusions pertinentes! Cela fait en réalité longtemps que le camarade Berkman avait signé un article de son nom dans un journal anarchiste anglais et presque aussi longtemps que Emma Goldman était apparue comme contributrice. Road to Freedom est reconnaissant de cette opportunité de faire paraître un article commun où nos deux immuables combattants sont en si total accord. Nous espérons bénéficier encore de leurs plumes percutantes dans de futurs numéros.– les Éditeurs.)