Le droit de vote des femmes

Titre original : Woman Suffrage – Emma Goldman Publié dans Anarchism and Other Essays. Second Revised Edition. New York & London: Mother Earth Publishing Association, 1911. pp. 201-217.

Nous nous vantons de l’état d’avancement des sciences et du progrès. N’est-ce pas étrange alors que nous soyons encore dans l’adoration de fétiches ? Ils ont une substance et une forme différentes, il est vrai, mais leurs pouvoirs sur l’esprit humain sont tout aussi désastreux que ne l’étaient ceux du passé.

Notre fétiche moderne est le suffrage universel. Ceux qui n’en jouissent pas encore mènent des révolutions sanglantes pour l’obtenir, et ceux qui ceux qui en jouissent font de lourds sacrifices à l’autel de cette divinité omnipotente. Malheur aux hérétiques qui osent en douter!

La femme, plus encore que l’homme, est adoratrice des fétiches, et quoique ses idoles puissent changer, elle est toujours à genoux, toujours levant ses mains, toujours aveugle au fait que son Dieu a des pieds d’argile. Ainsi elle a été le plus grand soutien de toutes les déités depuis les temps immémoriaux. Elle a eu à payer le prix que seuls les dieux peuvent exiger : sa liberté, le sang de son cœur, sa vie même.

La maxime mémorable de Nietzsche: « Quand vous allez à la femme, prenez le fouet », est considérée comme très brutale. Cependant, Nietzsche exprime dans cette phrase l’attitude de la femme envers ses dieux.

La religion, spécialement la religion chrétienne, a condamné la femme à une vie inférieure, à celle de l’esclave. Elle a contrecarré sa nature et enchaîné son âme et, malgré cela, cette religion n’a pas de plus grand soutien, pas de plus dévoué partisan que la femme. En réalité, on peut dire avec certitude que la religion aurait depuis longtemps cessé d’être un facteur dans la vie des peuples sans l’appui qu’elle reçoit de la femme. Les plus ardents ouvriers de l’Église, les plus infatigables missionnaires dans le monde entier sont les femmes, faisant toujours des sacrifices sur l’autel des dieux qui ont enchaîné leur esprit et asservi leur corps.

Ce monstre insatiable, la guerre, dépouille la femme de tout ce qui lui est cher et précieux. Il exige ses frères, ses amants et ses fils, et en retour lui donne une vie de désespoir et de solitude . Et pourtant, le plus grand défenseur et adorateur de la guerre est la femme. C’est elle qui inculque l’amour de la conquête et du pouvoir à ses enfants, c’est elle qui berce son bébé pour l’endormir au son des trompettes et des canons de la guerre. Oui c’est la femme qui paie le prix le plus élevé à ce monstre insatiable.

Puis il y a le foyer. Quel terrible fétiche ! Combien cette prison moderne avec des barreaux dorés sape l’énergie vitale de la femme ! Son aspect brillant l’empêchent de voir le prix qu’elle aura à payer comme épouse, mère et ménagère. Pourtant, elle se cramponne avec ténacité au foyer, au pouvoir marital qui la tient en esclavage.

On peut penser que la femme désire le droit de vote pour se libérer, parce qu’elle a conscience du terrible prix qu’elle doit payer à l’Église, à l’État et au foyer. Ce peut être vrai pour quelques-unes; mais la majorité des suffragettes répudie entièrement un tel blasphème. Au contraire, elles affirment toujours sur le fait que c’est le droit de vote des femmes qui fera d’elles de meilleures chrétiennes et femmes d’intérieur, de dévouées citoyennes de l’État. Ainsi, le droit de vote est seulement un moyen de fortifier l’omnipotence des dieux mêmes que la femme a servi depuis des temps immémoriaux.

Il ne faut pas s’étonner alors qu’elle soit aussi dévote, aussi zélée, aussi prosternée devant la nouvelle idole: le droit de vote des femmes. Comme jadis, elle endure persécutions, emprisonnements, tortures et toutes sortes de condamnations avec le sourire aux lèvres. Comme autrefois, même les plus éclairées espèrent un miracle de la divinité du XXe siècle : le droit de vote. La vie, le bonheur, la joie, la liberté,l’indépendance, tout cela et davantage doit émaner de ce droit. Dans sa dévotion aveugle, la femme ne voit pas ce que les gens éclairés ont perçu il y a cinquante ans : que le droit de vote est un leurre, qu’il leur a fermé les yeux pour qu’ils ne voient pas avec quelle habileté on les a amenés à se soumettre .

La revendication de l’égalité devant le droit de vote des femmes est basée en grande partie sur le principe qu’elle doivent avoir des droits égaux à ceux de l’homme dans toutes les affaires de la société. Personne ne pourrait réfuter cela si le suffrage était un droit. Hélas ! seul un esprit ignorant peut voir un droit dans un abus de pouvoir. Qu’un groupe de personnes fassent des lois auxquels les autres sont contraints d’obéir, n’est-ce pas une forme d’abus de pouvoir des plus brutales ? Malgré cela, les femmes réclament à cors et à cris cette « chance en or » qui a été la cause de tant de misère à travers le monde et qui a volé aux hommes son intégrité et sa confiance en soi ; un abus de pouvoir qui a totalement corrompu les gens et qui les ont transformé en proies entre les mains de politiciens sans scrupules.

Le pauvre, stupide et libre citoyen américain§ Libre de mourir de faim, de sillonner les autoroutes de ce grand pays. Il bénéficie du suffrage universel et, grâce à ce droit, il s’est forgé des chaînes. Il reçoit pour récompense des lois rigoureuses sur le travail qui lui interdisent le boycott, l’organisation de piquet de grève, tous les droits, excepté celui d’être volé des fruits de son travail. Néanmoins, toutes les conséquences désastreuses de ce fétiche du vingtième siècle n’ont rien appris aux femmes. Car on nous assure que la femme purifiera la politique.

Inutile de dire que je ne m’oppose pas au suffrage des femmes pour la raison qu’elles ne seraient pas égale devant ce droit. Je ne vois pas de raisons physiques, psychiques pour lesquelles elle ne le serait pas. Mais l’idée absurde que les femmes réussiront là où les hommes ont échoué n’arrive pas à me convaincre. Si elle ne ferait pas pire qu’eux, elles ne feraient pas mieux non plus. Affirmer, par conséquent, qu’elles réussiraient à purifier quelque chose qui ne peut pas être purifié, c’est leur attribuer des pouvoirs surnaturels. Puisque le plus grand malheur de la femme est d’avoir été considérée comme un ange ou comme un diable, son véritable salut repose sur le fait d’être resituée sur terre; en un mot, d’être considérée comme un être humain et, par conséquent, sujettes à toutes les folies et les erreurs humaines. Allons-nous croire alors que deux erreurs établiront un droit? Pouvons-nous affirmer que le poison déjà inhérent à la politique sera diminué si les femmes entrent dans l’arène ? Les plus ardentes suffragettes soutiendront difficilement une telle baliverne.

En fait, ceux qui ont étudié le plus attentivement le suffrage universel sont parvenus à la conclusion que tous les systèmes de pouvoir politique sont absurdes et totalement impuissants à répondre aux problèmes urgents de la vie quotidienne. Ce point de vue est également corroborée par une déclaration d’une fervente partisane du suffrage universelle, le Dr. Helen L. Sumner. Dans son remarquable ouvrage Equal Suffrage, 1 elle écrit: « Dans le Colorado, nous constatons que l’égalité devant le droit de vote sert à démontré de manière la plus frappante le caractère fondamental corrompu et déshonorant du système actuel. » Bien sûr, le Dr. Sumner pense à un système de vote précis, mais la même chose s’applique de la même manière à tout l’appareil du système représentatif. Sur cette base, il est difficile d’imaginer comment, en tant qu’actrices politiques, les femmes en tireraient un quelconque bénéfice, pour elles ou pour le reste de l’humanité.

Mais, diront nos inconditionnelles du droit de vote, regardez les pays ou les états où ce droit existe pour les femmes. Regardez ce que les femmes ont accompli–en Australie, Nouvelle Zélande, Finlande, dans les pays scandinaves et dans nos quatre états, l’Idaho, le Colorado, le Wyoming et l’Utah. L’éloignement favorise l’envoûtement — ou pour citer une formule polonaise — » c’est bien là où nous ne sommes pas. » On soutiendrait donc que ces pays et états ne ressemblent pas aux autres pays et états, qu’ils bénéficient d’une plus grande liberté, d’une plus grande égalité sociale et économique, une meilleure appréhension de la vie humaine, une plus grande compréhension envers les luttes sociales et toutes les questions vitales pour l’espèce humaine.

Les femmes d’Australie et de Nouvelle Zélande ont le droit de vote et contribuent à édicter les lois. Les conditions de travail y sont-elles meilleures qu’en Grande Bretagne, où les suffragettes mènent un combat si héroïque? Existe-t’il une meilleure condition pour les mères, les enfants sont-ils plus libres et heureux qu’en Angleterre? Les femmes ne sont-elles plus considérées comme des objets sexuels? Se sont-elles émancipées de la double norme de moralité entre les hommes et les femmes? Personne, sinon les femmes devenues elles-mêmes politiciennes ordinaires, n’osera répondre par l’affirmatif à ces questions. Si il en est ainsi, il semble ridicule de montrer l’Australie et la Nouvelle Zélande comme la Mecque des réalisations du droit de vote des femmes.

En outre, ceux qui connaissent la situation politique réelle en Australie savent que les syndicats ont été bâillonnés par l’adoption de lois des plus sévères, assimilant les grèves déclenchées sans l’accord d’un comité d’arbitrage, au crime de trahison.

Je n’essaie à aucun moment de rendre responsable le vote des femmes de cette situation. Mais je veux dire qu’il n’existe pas de raison de présenter l’Australie comme un modèle de réalisation puisque l’influence des femmes a été incapable de libérer le travail de la dictature patronale.

La Finlande a accordé le droit de vote aux femmes; voire même le droit de siéger au parlement. cela les a t elle aidé à démontrer un plus grand héroïsme, une plus grande ardeur que les femmes russes? La Finlande, comme la Russie, souffre sous le terrible fouet du tsar sanglant. Où sont les Perovskaia, Spiridonova, Figner, Breshkovskaia finlandaises? Où sont les innombrables jeunes filles finnoises se rendant gaillardement en Sibérie au nom de leur cause? La Finlande à tristement besoin de libérateurs héroïques. Est-ce les élections qui vont les fabriquer? Le seul vengeur du peuple finnois fut un homme et non une femme, et il a utilisé une arme plus efficace que le bulletin de vote.

Quant à nos états américains, où les femmes peuvent voter, et qui sont constamment montrés comme des merveilles d’exemples, qu’y a t il d’accompli par les urnes à travers le vote des femmes dont ne bénéficie pas la plupart des autres états; ou qu’elles n’auraient pas pu accomplir à travers des actions énergiques autre que le vote?

Il est vrai que dans les états où votent les femmes, elles ont un droit égal garanti de propriété; mais que vaut ce droit pour la masse des femmes sans propriété et les milliers de salariés qui vivent au jour le jour? Que le droit de vote des femmes n’influe pas, et ne peut pas influer, sur leur situation est admis même par le Dr. Sumner, qui est certainement bien placée pour le savoir. Étant une suffragette acharnée, et ayant été envoyée au Colorado par Collegiate Equal Suffrage League de l’état de New York State pour rassembler des arguments en faveur du droit de vote, elle serait la dernière à dire quelque chose de dépréciatif ; néanmoins, elle écrit que « le droit de vote n’a que légèrement affecté la situation économique des femmes. Elles ne reçoivent pas un salaire égal à travail égal et, même si les femmes du Colorado ont obtenu le droit de vote dans les écoles depuis 1876, les enseignantes sont moins bien payées qu’en Californie. » 2 En outre, Miss Sumner oublie de dire que, si les femmes peuvent voter dans les écoles depuis trente quatre ans et si elles bénéficient du droit de vote aux élections générales depuis 1894, le seul recensement à Denver il y a quelques mois révèlent que quinze mille enfants ne sont pas scolarisés. Et cela aussi, avec principalement des femmes dans les services de l’éducation et malgré le fait que les femmes du Colorado ont adopté « les lois les plus strictes concernant la protection des enfants et des animaux ». Elles ont « a apporté une attention spéciale au sort des enfants dépendants, déscolarisés et délinquants. » 3 Quel terrible réquisitoire envers l’intérêt et l’attention des femmes, si une ville compte quinze mille enfants déscolarisés. Qu’en est-il de la glorification du droit de vote des femmes lorsque celui-ci a totalement échoué face à la question sociale la plus importante, les enfants? Et où est le sens supérieur de la justice des femmes qu’elle apportent en politique? Où était-il en 1903 lorsque les propriétaires des mines menèrent une guérilla contre la Western Miners’ Union?; lorsque General Bell a établi un règne de terreur, tirant les hommes de leurs lits la nuit, les enlevant à travers la frontière, les jetant dans des enclos à taureaux, déclarant « Au diable la constitution, le club est la constitution »? Où étaient les femmes politiciennes alors, et pourquoi n’ont-elles pas exercé le pouvoir de leur vote? Mais elles le firent. Elles aidèrent à vaincre l’homme le plus impartial et le plus libéral, le gouverneur Waite. Ce dernier a dû céder la place à l’homme de paille des rois de la mine, le gouverneur Peabody, l’ennemi des syndicats, le tsar du Colorado. « Un vote exclusivement masculin n’aurait pas pu faire pire. » Nous sommes d’accord. Qu’ont donc à gagner, alors, les femmes et la société de ce droit de vote? L’affirmation fréquemment répétée selon laquelle les femmes purifieront la vie politique n’est rien d’autre qu’un mythe. Elle n’est pas confirmée par les observateurs qui connaissent la situation politique dans l’Idaho, le Colorado, le Wyoming et l’Utah.

La femme, fondamentalement une puriste, est naturellement bigote et infatigable dans ses efforts pour rendre les autres aussi bons qu’elle pense qu’ils devraient être. Alors, dans l’Idaho, elle a privé de ses droits sa sœur de la rue et déclaré toutes les femmes au « caractère dissolu ». « Dissolu » n’étant pas interprété comme prostitution dans le mariage. Il va sans dire que la prostitution illégale et les jeux d’argent ont été interdits. Sous cet angle, la loi est nécessairement du genre féminin: elle interdit toujours. En cela, toutes les lois sont merveilleuses. Elles ne vont pas plus loi, mais leurs penchants mêmes ouvrent toutes les vannes de l’enfer. La prostitution et le jeu n’ont jamais été une affaire aussi florissante que depuis que la loi les interdit.

Au Colorado, le Puritanisme de la femme s’est exprimé de manière plus drastique encore. « Les hommes à la vie notoirement trouble et ceux fréquentant les saloons, ont été évincé de la vie politique depuis que les femmes ont le droit de vote » 4 Est-ce que le frère Comstock 5 ferait mieux? Les Pères Puritains feraient-ils mieux? Je me demande combien de femmes se rendent compte de la gravité de ce soi-disant exploit. Je me demande si elles comprennent que c’est le genre d’acte, qui, au lieu d’élever la femme, l’a transformé en espion politique, quelqu’un de méprisable qui fourre son nez dans les affaires privées d’autrui, pas tant pour le bien de la cause, que parce que, comme l’a dit une femme du Colorado, « elles aiment entrer dans les maisons où elles ne sont jamais entrées, et découvrir tout ce qu’elles peuvent, que cela soit politique ou autre. » 6 Oui, et dans l’âme humaine et ses moindres coins et recoins. Car rien ne satisfait davantage la frénésie de la plupart des femmes que le scandale. Et quand a t’elle pu profiter de telles occasions, sinon en tant que politiciennes?

« Des hommes à la vie notoirement trouble et fréquentant les saloons. » Les partisanes du droit de vote des femmes ne peuvent pas être accusées d’avoir le sens de la mesure. Étant donné que ces fouineuses peuvent décider quelles vies sont assez pures dans cette atmosphère politique éminemment épurée, doit-on en déduire que les propriétaires de saloons appartiennent à la même catégorie ? A moins qu’il ne s’agisse de l’hypocrisie et de la bigoterie américaine, si manifeste dans le principe de la Prohibition, qui sanctionne la propagation de l’ivresse parmi les femmes et les hommes de la classe aisée mais qui garde un œil vigilant sur le seul endroit qui reste pour l’homme pauvre. Pour cette seule raison, l’attitude étroite et puriste de la femme envers la vie, en fait un plus grand danger pour la liberté là où elle détient le pouvoir politique. Les hommes ont rejeté depuis longtemps les superstitions qui enchaînent encore les femmes. Dans le domaine de la compétition économique, les hommes ont été obligés de faire preuve d’efficacité, de jugement, d’habileté, de compétence. Ils n’ont, par conséquent, ni le temps, ni l’envie de mesurer la moralité de chacun avec un mètre ruban puritain. Ils ne se laissent pas non plus aveugler dans leur vie politique. Ils savent que la quantité et non la qualité est le matériau pour le moulin politique et que, à moins d’être un réformiste sentimental ou un vieux fossile, que la politique n’est rien d’autre qu’un marécage.

Les femmes qui sont parfaitement au courant des procédés politiques connaissent parfaitement la nature de la bête, mais, dans leur auto-suffisance et égoïsme, elles se figurent qu’elles vont la domestiquer et qu’elle deviendra aussi pure, douce et gentille qu’un agneau. Comme si les femmes n’avaient pas vendues leurs bulletins de vote, comme si les politiciennes ne pouvaient pas être achetées! Si leurs corps peut l’être contre rémunération, pourquoi pas leur vote? C’est ce qui s’est passé dans le Colorado et dans d’autres états et cela n’est pas nié par celles et ceux mêmes qui sont favorables au vote des femmes.

Comme je l’ai dit auparavant, la vision étriquée des femmes concernant les affaires humaines n’est pas le seul argument contraire à sa supériorité politicienne sur les hommes. Il en existe d’autres. Leur parasitisme économique continu a brouillé considérablement leur conception de la signification de l’égalité. Elles réclament à cors et à cris des droits égaux à ceux des hommes, mais nous apprenons que « peu de femmes prennent la peine de faire campagne dans des quartiers non convenables. » 7 Que cette notion de l’égalité recouvre bien peu de choses, comparée à celle des femmes russes qui vivent l’enfer au nom de leur idéal!

Les femmes revendiquent les mêmes droits que les hommes, mais elles s’indignent que leur présence ne les foudroie pas: ils fument, gardent leur chapeau sur la tête et ne sautent pas de leur siège comme des laquais. Cela peut sembler trivial, mais tout cela constitue néanmoins la caractéristique de la nature des suffragettes américaines. Il est vrai que leurs sœurs anglaises ont abandonné ces notions stupides. Elles se sont montrées à la hauteur de leurs plus importantes revendications par leur caractère et leur capacité d’endurance. Tout fait honneur à l’héroïsme et à la fermeté des suffragettes anglaises. Grâce à leurs méthodes énergiques et agressives, elles sont un exemple pour nos dames faibles et molles. Mais, malgré tout, ces suffragettes aussi échouent à concevoir une réelle égalité. Comment, sinon, interpréter l’effort immense, vraiment gigantesque, fourni par ces vaillantes combattantes pour un petit projet de loi misérable qui ne bénéficiera qu’à une poignée de femmes nanties, sans aucun avantage pour la vaste masse des travailleuses? En réalité, en tant que politiciennes, elles doivent être opportunistes, prendre des demi-mesures si elles ne peuvent pas tout obtenir. Mais en tant que femmes libérales et intelligentes, elles devraient prendre conscience que, si le bulletin de vote est une arme, les classes défavorisées en ont plus besoin que les classes économiques supérieures et que ces dernières jouissent déjà de trop de pouvoir en vertu de leur supériorité économique.

La brillante dirigeante des suffragettes anglaises, Mme. Emmeline Pankhurst, a elle-même admis, au cours de sa tournée de conférences américaine, qu’il ne pouvait pas y avoir d’égalité entre supérieurs et inférieurs politiques. Si il en est ainsi, comment les ouvrières anglaises, déjà économiquement inférieures aux femmes qui bénéficient de la loi Shackleton 8 pourront-elles travailler avec leurs supérieures politiques, si la loi était votée? N’est-il pas probable que la classe de Annie Keeney 9, si zélée, dévouée et prête au martyr, sera obligée de porter sur son dos leurs patrons politiques féminines , tout comme elle porte leurs maîtres économiques. Elle y sera obligée, même si le suffrage universel pour les hommes et les femmes était établi en Angleterre. Quoi que fassent les travailleurs, ils sont faits pour payer, toujours. Pourtant, ceux qui croient au pouvoir du bulletin de vote font preuve de bien peu de sens de la justice lorsqu’ils ne se préoccupent pas du tout de ceux qu’ils devraient servir le plus, comme ils prétendent le faire.

Le mouvement américain pour le vote des femmes a été, jusqu’à très récemment, entièrement une affaire de salon où on cause, totalement détaché des besoins économique des gens. Ce qui fait que Susan B. Anthony, une femmes exceptionnelles sans aucun doute, n’a pas été seulement indifférente mais également hostile envers les syndicats ; ainsi, elle n’a pas hésité à montrer cette hostilité lorsqu’en 1869, elle a conseillé aux femmes de prendre la place des imprimeurs en grève à New York. Je ne sais pas si elle avait changé d’attitude avant sa mort.

Il existe, bien sûr, quelques suffragettes associées avec les ouvrières — la Women’s Trade Union League, par exemple; mais elles représentent une infime minorité et leurs activités sont essentiellement économiques. Les autres considère le travail comme un bienfait de la Providence. Que deviendraient les riches si il n’y avait pas de pauvres? que deviendraient ces dames, parasites oisives, qui dépensent plus en une semaine que ce que gagnent leurs victimes en une année,si il n’y avait pas ces quatre-vingt millions d’ouvriers salariés? L’égalité, qui a entendu parler d’une telle chose?

Peu de pays font preuve d’autant d’arrogance et de snobisme que l’Amérique. Cela est particulièrement vrai de la part des femmes de la classe moyenne américaine. Elles ne se considèrent pas seulement comme les égales des hommes, mais comme supérieures, notamment par leur pureté, leur bonté et leur moralité. Il n’est pas étonnant, dès lors, que les suffragettes américaines présentent leurs bulletins de vote comme des remèdes miraculeux. Enfermées dans leur suffisance exaltée, elles ne voient pas combien elles sont asservies, non pas tant par les hommes que par leurs idées et traditions stupides. Le droit de vote ne peut pas remédier à ce triste constat; il ne peut que l’aggraver, ce qui est le cas, en réalité.

L’une des grandes dirigeantes du mouvement féministe américain affirme que les femmes ont non seulement le droit d’avoir un salaire égal à celui des hommes, mais qu’elles devraient être également autorisées à percevoir la rémunération de leurs maris. Ceux qui refusent se verraient attribuer une tenue rayée et leurs salaires de prisonniers seraient touchés par leurs égales. N’est-ce pas là une autre exposé brillant de l’affirmation soutenue par les femmes selon laquelle leurs bulletins de vote aboliront l’injustice sociale, combattue en vain à travers les efforts collectifs des esprits les plus illustres à travers le monde? Il est en réalité regrettable que le prétendu créateur de l’univers nous ait déjà fait cadeau de son merveilleux agencement des choses, sinon le vote des femmes leur aurait certainement permis de le surpasser aisément.

Rien n’est plus dangereux que l’analyse critique d’un fétiche. Si l’époque où une telle hérésie était punie par le bûcher est terminée, nous n’en avons pas terminé avec l’étroitesse d’esprit qui condamne celles et ceux qui osent se distinguer des idées admises. Par conséquent, je serai sans doute cataloguée comme ennemie des femmes. Mais cela ne me dissuadera pas de traiter la question honnêtement. Je répète ce que j’ai dit au début: Je ne crois pas que les femmes rendront la politique pire qu’elle ne l’est; mais je ne crois pas non plus qu’elles la rendront meilleure. Alors, si elles ne peuvent pas corriger les erreurs des hommes, pourquoi en commettre d’autres?

L’histoire a beau être une compilation de mensonges, elle n’en contient pas moins quelques vérités, et celles-ci représentent le seul guide dont nous disposons pour l’avenir. L’histoire politique des hommes prouve qu’absolument rien tout ce qu’ils ont réalisé aurait pu être fait de manière plus directe, moins coûteuse et plus durable. En fait, chaque pouce de terrain gagné l’a été à travers un combat perpétuel, une lutte incessante pour l’affirmation de soi et non à travers le suffrage. Il n’y a aucune raison de penser que le droit de vote des femmes a été, ou sera, d’une aide quelconque sur le chemin de leur émancipation.

Dans le plus sombre de tous les pays, la Russie, avec son despotisme absolu, les femmes sont devenues les égales des hommes, non pas par le droit de vote, mais par leur volonté de le devenir. Elles n’ont pas seulement conquis le droit d’accéder à tous les enseignements et les métiers; elles ont également gagné l’estime des hommes, leur respect, leur camaraderie; Oui, et même plus que cela: elles ont gagné l’admiration et le respect du monde entier. Cela aussi, non pas à travers le droit de vote, mais par leur formidable héroïsme, leur force d’âme, leurs capacités, leur volonté et leur endurance dans leur combat pour la liberté. Où sont les femmes de n’importe quel pays ou état américain où elles jouissent du droit de vote qui peuvent revendiquer une telle victoire? Lorsque nous examinons les avancées des femmes en Amérique, nous nous rendons compte que des facteurs plus profonds et plus puissants que le bulletin de vote ont contribué à leur marche vers l’émancipation.

Il y a tout juste soixante-deux ans de cela, une poignée de femmes, lors de la Convention de Seneca Falls 10 ont exprimé quelques revendications pour leur droit à l’égalité devant l’éducation et l’accès aux différentes professions, activités commerciales, etc. Quelle merveilleuse réalisation, quelle victoire fantastique! Qui, sinon les plus ignorants, osent encore parler des femmes comme de simples bêtes de somme domestiques? qui ose encore suggérer que telle ou telle profession ne devrait pas leur être ouverte? Depuis plus de soixante ans, elles ont engendré une nouvelle atmosphère et se sont ouvertes une nouvelle vie. Elles sont devenues un pouvoir à l’échelle du monde dans tous les domaines de la pensée et de l’activité humaines. Et cela sans droit de vote, sans le droit à édicter des lois, sans le « privilège » de devenir juge, gardienne de prison ou bourreau.

Oui,  je peux être considérée comme une ennemie des femmes; mais si je peux les aider à voir la lumière, je ne me plaindrai pas.

Le malheur des femmes ne vient pas du fait qu’elles sont incapables de faire le même travail que les hommes, mais qu’elles gaspillent leurs forces vitales à essayer de les surpasser, malgré une histoire de plusieurs siècles qui les a rendue physiquement incapables de suivre leur rythme. Oh, je sais que certaines ont réussi à le faire, mais à quel prix, quel terrible prix! L’important n’est pas le genre de travail que font les femmes, mais la qualité du travail qu’elle fournissent. Elles ne peuvent apporter aucune qualité nouvelle au droit de vote ou au bulletin de vote, ni ne recevoir d’eux quoi que ce soit qui améliorera leurs propres qualités. Leur évolution, leur liberté, leur indépendance, doivent venir d’elles-mêmes. D’abord en s’affirmant comme une personne et non comme un objet sexuel. Deuxièmement, en refusant à quiconque un droit sur leur propre corps; en refusant de porter des enfants, à moins qu’elles ne le souhaitent; en refusant d’être les servantes de Dieu, de l’État, de la société, du mari, de la famille, etc., en rendant sa vie plus simple, mais plus profonde et plus riche. C’est à dire en essayant d’apprendre le sens et la substance de la vie dans toute sa complexité, en se libérant de la crainte du qu’en-dira-t’on et de la condamnation. C’est seulement cela, et non un bulletin de vote, qui libérera les femmes, qui fera d’elles une force jusque là inconnue, une vraie force d’amour, de paix, d’harmonie; une force de feu divin, de don de la vie; une créatrice d’hommes et de femmes.

Notes d’Emma Goldman (E.G) et du traducteur (NDT)

1. EG: Dr. Helen A. Sumner Equal suffrage; the results of an investigation league in Colorado made for the Collegiate equal suffrage league of New York state Harper & brothers ,1909
2. ibid
3. ibid
4. ibid
5. NDT Voir La condition féminine
6. Equal Suffrage. Op.citée
7. ibid
8. E.G: Mr. Shackleton était un dirigeant syndical. Il est donc évident qu’il proposait une loi excluant ses pairs. Le parlement britannique est rempli de Judas semblables.
NDT David Shackleton avait déposé un projet de loi très réducteur, visant à autoriser l’entrée au parlement des femmes propriétaires ou détentrices de locaux commerciaux qui bénéficiaient déjà du droit de vote dans les élections locales.
9 NDT Annie Kenney, 1879 – 1953 Suffragette anglaise issue de la classe ouvrière
10. NDT La convention de Seneca Falls s’est tenue les 19 et 20 juillet 1848. Voir, par exemple, Report of the Women’s Rights Convention et Declaration of Sentiments and Resolutions

Traduction R&B