Lettre à la presse sur le contrôle des naissance

 

my deae sirSource : The Emma Goldman Papers

Document original: Letter to the Press on Birth Control

Cher Monsieur,

Compte tenu du fait que la question de la régulation des naissances est maintenant prédominant auprès de l’opinion publique américaine, j’espère que vous ne permettrez pas à vos préjugés contre l’anarchisme et moi même, comme sa représentante, de me refuser le fair play. J’ai vécu et travaillé à New York City pendant vingt-cinq ans. A de multiples occasions, j’ai été présentée sous un faux jour dans la presse et l’anarchisme y est apparu comme hideux et ridicule. Je ne me plains pas ; j’expose seulement des faits que, j’en suis sûr, vous connaissez aussi bien que moi.

Mais actuellement, la question soulevée par mon arrestation survenue le vendredi 11 février, et pour laquelle je serai entendue le lundi 28 février, est le contrôle des naissances, un mouvement mondial parrainé et soutenu par les homme et les femmes les plus en vue en Europe et en Amérique tel que le professeur August Forel, Havelock Ellis, George Bernard Shaw, H. G. Wells, Dr. Drysdale en Europe et en Amérique, le professeur Jacobi, le Dr. Robinson et beaucoup d’autres. Un mouvement qui trouve ses origines dans l’esprit de personnalités à la fois scientifiques et humanistes et qui à présent est justifié par la science, la sociologie et les nécessités économiques. Vous ne me refuserez certainement pas de m’écouter sur un tel sujet.

J’ai fait des conférences sur le contrôle des naissances depuis de nombreuses années; de nombreuses fois à New York ainsi que dans d’autres villes, devant des foules importantes. Des policiers en civil étaient présents à presque chaque réunion publique, pour prendre d’abondantes notes. Ce n’était donc pas un secret que j’étais partisane du contrôle des naissances et de la nécessité de diffuser une information sur cette question des plus vitales.

Le vendredi 4 février, j’ai de nouveau donné une conférence à ce sujet au Forward Hall de New York, à laquelle trois mille personnes essayèrent d’obtenir une place. Étant donné cette demande populaire d’information sur le contrôle des naissances, une autre réunion publique fut organisée pour le mardi 8 février au New Star Casino. Une fois encore, une foule impatiente y assista. La conférence fut tranquille et tout se déroula de manière intelligente et pacifique, comme dans toutes les autres occasions où la police ne s’en mêle pas. Puis le vendredi 11 février, alors que je m’apprêtais à entrer au Forward Hall pour donner une conférence sur l’athéisme, un sujet qui ne portait aucunement sur le contrôle des naissances, je fus arrêtée, emmenée dans un commissariat immonde, poussée dans un panier à salade, enfermée à la prison de Clinton Street, où j’ai été fouillée de la manière la plus vulgaire par une matrone à la mine patibulaire en présence de deux policiers, ce qui aurait scandalisé le criminel le plus endurci. Puis j’ai été enfermée dans une cellule jusqu’à ce que mon garant me fasse libérer avec une caution de cinq cents dollars.

Tout cela était d’autant plus inutile que je suis bien trop connue dans ce pays pour m’enfuir. En outre, il est peu probable que quelqu’un qui a payé le prix pendant vingt-cinq ans pour son idéal cherche à s’enfuir. Une citation à comparaître aurait suffi. Mais parce qu’il s’avère que je suis Emma Goldman et la défenseuse de l’anarchisme, on devait me traiter avec toute la brutalité de la police de New York, ce qui prouve seulement que tout progresse dans la société sauf l’institution policière. J’avoue que j’étais assez naïve pour croire que des changements étaient survenus depuis ma dernière arrestation à New York City en 1906, mais j’ai découvert mon erreur.

Là n’est cependant pas l’essentiel, ce qui est important et ce que j’espère que vous soumettrez à vos chefs, est le fait que les méthodes de répression de la part des milieux réactionnaires de New York City face à toute idée moderne relative au contrôle des naissances n’ont pas pris fin avec la mort de Anthony Comstock 1. Son successeur, soucieux de jouer les lèche-bottes, ne laisse rien au hasard pour rendre impossible tout débat intelligent sur ce sujet vital. Malheureusement, lui et la police ne sont de toute évidence pas conscients que la question du contrôle des naissances a atteint une telle dimension qu’aucune répression et coup tordu mesquin ne peuvent arrêter sa progression.

Est-il nécessaire de souligner que, quelle que soit la loi sur le contrôle des naissances, ceux qui, comme moi, diffusent l’information ne le font pas par bénéfice personnel ou parce que nous la considérons comme paillarde ou obscène. Nous le faisons parce que nous connaissons la situation désespérée des masses ouvrières et même parmi des professions libérales, incapables de satisfaire les besoins d’une famille nombreuse. C’est sur ce terrain là que je souhaite mener mon combat devant le tribunal. A moins de me tromper lourdement, je suis renforcée dans ma conviction par les principes fondamentaux américains, à savoir que, quand une loi est dépassée par son époque et les besoins, elle doit disparaître, et la seule façon de se débarrasser d’une loi, est de faire prendre conscience à l’opinion publique qu’elle ne répond plus à ses besoins, ce que je fais précisément, et ce que j’ai l’intention de faire à l’avenir.

Je prépare une campagne de publicité à travers une grande réunion publique à Carnegie Hall et par tout autre moyen susceptible d’atteindre le public américain intelligent, tout en étant pas particulièrement désireuse d’aller en prison, J’en serai néanmoins heureuse, si je pouvais, de cette manière, contribuer à la question du contrôle de naissances et à la suppression d’une loi archaïque.

En espérant que vous ne refuserez pas d’informer vos lecteurs sur les faits exposés ici,

Sincèrement vôtre,

[Emma Goldman]

Traduction R&B