Ce que j’ai vu en Russie

Texte original : What I saw in Russia The Illustrated London News 22 novembre 1924

Miss Emma Goldman, la célèbre anarchiste, appelée communément « Emma la Rouge », qui a été expulsée des États-Unis en 1919 (après deux ans d’emprisonnement pour avoir dénoncé la guerre) et qui a passé ensuite deux années en Russie, est venue dernièrement à Londres pour révéler la vérité sur la situation actuelle dans ce pays. Lors d’un dîner en son honneur l’autre jour, avec , comme président, le colonel Josiah Wedgwood, député, et, parmi les invités, Miss Rebecca West et Bertrand Russell, elle a prononcé un réquisitoire contre le bolchevisme, qu’un membre présent du Parti Travailliste a qualifié de « bombe ». Dans l’article ci-dessous qu’elle a écrit pour nous, sa vision de la Russie sous les soviets.

Relater dans un court article mon expérience de presque deux années en Russie est, bien sûr, hors de question. Plus d’événements se sont bousculés en un mois que je ne pourrai raconter en une page. Tout ce que je peux m’aventurer à écrire ici n’est qu’une simple esquisse de ce que j’avais espéré y trouver lorsque je suis arrivée en Russie et de ce que j’y ai découvert réellement.

Avant cela, je ne voudrais pas manquer de dire que, même si je n’ai jamais été une bolcheviste, j’ai cependant cru sincèrement que les bolchevistes mettaient en pratique les idéaux du peuple russe tels qu’il les avait exprimé lors de la Grande Révolution:l’idéal de soviets libres, du droit à la terre des paysans, du droit des travailleurs aux produits de leur travail; par dessus tout, l’idéal d’une Russie soit débarrassée des maîtres et des esclaves. Je n’ai pas seulement cru que les bolcheviques étaient les défenseurs de ces idéaux, je leur ai aussi apporté mon soutien et pris leur défense alors que je vivais encore en Amérique, lorsque les sympathisants et adhérents actuels au bolchevisme les vilipendaient et les reniaient. En fait, lorsque le gouvernement américain m’a volé ma citoyenneté et a prononcé mon expulsion, j’ai renoncé à mon droit de faire appel à la Cour Suprême. J’ai préféré me rendre dans la Russie révolutionnaire pour aider au sublime effort du peuple de faire de la révolution un élément fort de leur vie.

Ce que j’ai découvert réellement était si complètement différent de ce que j’avais imaginé que cela m’a semblé un rêve épouvantable – un rêve qui ne peut déboucher que sur un réveil lent et douloureux. Le réveil s’est produit après de longs mois et suite à des faits accablants. Quels sont-ils ?

J’ai découvert un petit groupe politique qui, selon même les autorités officielles, ne dépasse pas les 500 000 membres – le Parti Communiste – qui détient le contrôle absolu sur un pays de 150 millions d’habitants. J’ai découvert un monde ouvrier enrôlé de force, condamné à travailler comme des esclaves, arrêté pour la moindre incartade et même fusillé pour « désertion industrielle ». J’ai découvert les paysans, une proie sans défense face aux expéditions punitives et aux réquisitions par la force de nourriture – un procédé qui a dévasté des centaines de villages et détruit des milliers de vies humaines. J’ai découvert les Soviets, qui avaient été l’expression spontanée des énergies libérées du peuple russe, asservis à l’État communiste. J’ai découvert une organisation sinistre, connue sous le nom de Tchéka – (service secret et bourreau en Russie) qui interdit de penser, de s’exprimer et de s’assembler librement – une organisation qui, selon les termes de Dzerjinsky, le chef de la Commission pan-russe extraordinaire, détient le « pouvoir de perquisitionner, confisquer les biens, procéder à des arrestations, interroger, juger et condamner ceux qui sont considérés coupables et leur infliger la peine de mort. »

J’ai découvert les prisons et les camps de concentration bondés d’hommes et de femmes – oui, et même d’enfants ; pas parce qu’ils avaient opposé une résistance armée mais au nom de leurs opinions. J’ai découvert une Russie délabrée et en ruines gouvernée par un État bureaucratique, incompétent et inefficace pour reconstruire le pays et aider le peuple à réaliser ses grands espoirs et son idéal élevé.

Il ne serait pas juste de la part du régime bolchevique de faire porter toute la responsabilité de la situation épouvantable de la Russie à ce qui se passe à ses portes. J’ai conscience, plus que de nombreuses personnes qui ne se sont pas rendues en Russie, qu’une large partie de la responsabilité repose sur la tentative criminelle de l’intervention extérieure, avec le blocus et les armées qui attaquent la Russie révolutionnaire. Mais la vérité est que l’État communiste, obsédé par l’idée que lui seul peut diriger les énergies libérées du peuple russe, a émasculé la révolution et paralysé tous les éléments constructifs dont disposait le peuple lui-même.

Lorsque j’ai protesté contre cet état de fait auprès de dirigeants communistes, on m’a dit invariablement que la « dure réalité » imposait des mesures autocratiques et despotiques de la part de l’État communiste, mais que, dès que la Russie aura « liquidé »les différents fronts, le terrorisme cessera et le peuple aura la possibilité de participer aux affaires politiques et sociales du pays. C’était il y a trois ans de cela. Depuis, Lénine a mis en œuvre sa nouvelle politique économique qui a institutionnalisé les idées mêmes pour lesquelles des gens ont été arrêtés et même tués avant 1921. Il a mis en œuvre le marché libre, l’entreprise privée et le droit à la propriété privée. La contre-révolution interne a été éliminée ; la vieille bourgeoisie a été éradiquée. La Russie est reconnue politiquement par différents gouvernements européens et asiatiques et les bolcheviques invitent les capitaux internationaux à investir dans le pays, dont les richesses naturelles, comme Tchitcherin l’assure aux capitalistes du monde entier, « ne demandent qu’à être exploitées. » La « dure réalité » n’existe plus. Mais la terreur, la Tchéka, l’interdiction de la liberté d’expression et de la presse et toutes les autres méthodes communistes, restent en vigueur.Bien sûr, elles sont appliquées avec moins de brutalité et de manière moins barbare depuis la mort de Lénine. Voici quelques exemples de lettres de prisonniers politiques dans différentes prisons :

« Notre colonie de prisonniers politiques comprend à présent 500 personnes environ. Il y a 137 sociaux-démocrates, 14 membres du Parti Révolutionnaire Social de gauche, 109 du Parti Révolutionnaire Social et 55 anarchistes. En plus des membres de différents partis socialistes, le gouvernement, c’est à dire la GPU (le nouveau nom de la Tchéka),envoie maintenant dans les Iles Solovky un grand nombre de prisonniers politiques non-partisans de différentes tendances révolutionnaires. La majeure partie d’entre eux sont des étudiants. Après le ‘nettoyage’ des écoles et universités de Moscou, de Petrograd et d’autres villes, des centaines d’étudiants expulsés ont été arrêtés, déportés vers les régions les plus éloignées ou envoyés dans les Iles Solovki… »

« L’administration nous a privé de fuel et, depuis le printemps, nous n’avons pas eu droit à un bain. Dehors, il y avait encore de la neige et nous étions assis dans des cellules froides et humides. Nous devions réduire notre consommation d’eau et de nourriture chaudes parce que l’administration ne nous fournissait pas de bois. Beaucoup d’entre nous sont malades, avec le scorbut et d’autres maladies… »

« Au Kremlin même, la prison, qui date de temps immémoriaux, st également utilisée à plein régime. Les cachots du temps de Yvan Le Terrible sont des ‘logements de détenus’.Ces cachots, connus ici sous le nom de ‘sacs’ en pierre sont situés dans les sous-sols. Ils sont construits de telle manière qu’on ne puisse y entrer qu’en crabe. Y sont envoyés des prisonniers politiques coupables d’infractions à la discipline carcérale. Les ‘sacs’ sont infestés de vermine. En septembre 1923, la Commission d’Inspection des prisons,dirigée par un tchékiste, est venue dans les Îles Solovki mais ni lui, ni personne d’autre n’a osé entrer dans ces cellules d’où émanaient des odeurs nauséabondes… »

« Il y a beaucoup de femmes prisonnières dans les Îles Solovki ; parmi elles, des intellectuelles, des ouvrières et des coupables « d’origine bourgeoise » ainsi que de nombreuses étudiantes qui ont participé à des manifestations… »

« A de rares exceptions près, tous les fonctionnaires sont des prisonniers eux aussi ; tous les surveillants et gardiens sont des tchékistes condamnés pour des délits mais, au lieu d’être traités comme des condamnés, ils servent comme fonctionnaires, leurs peines sont réduites pour ‘bons et loyaux services’ et de nombreux avantages leur sont accordés »

Ce ne sont que quelques exemples de témoignages poignants sous le régime bolchevique. Ils convaincront quiconque capable de raisonnement objectif que les méthodes employées par l’État communiste,pendant que j’étais en Russie, n’étaient pas dues à une ‘dure réalité’ mais qu’elles sont de la même nature que la théorie politique et sociale bolchevique, maintenant appelée affectueusement « léninisme » – une théorie qui ridiculise toutes les réalisations libertaires de l’espèce humaine comme « un sentimentalisme de classe moyenne » qui doit être éliminé ; une théorie qui rejette toute valeur de la vie humaine. En résumé, la dictature non pas du prolétariat mais sur les ouvriers et le reste de la société. Mon désaccord n’est donc pas tant avec les bolcheviques qu’avec le bolchevisme – une autocratie élevée au rang d’évangile et imposée à l’humanité par les méthodes bienveillantes de la Tchéka.

Ce serait la trahison de tout ce que j’ai défendu ma vie entière, une déloyauté envers le peuple russe, ainsi qu’envers l’humanité entière, que de rester silencieuse après tout ce que j’ai vu en Russie – toutes ces atrocités qui existent encore aujourd’hui.

Traduction R&B