Le syndicalisme: théorie et pratique (2)

Texte original: Syndicalism : its theory and practice Mother Earth, Vol 7 n°12, février 1913. Traduit et annoté par Au Prochain Chapitre en mars 2017.  Reproduit ici avec l’aimable autorisation de Stéphane

Venons-en maintenant aux méthodes du syndicalisme – l’action directe, le sabotage et la grève générale.

Action directe : effort collectif ou individuel conscient pour protester contre, ou remédier aux conditions sociales par la revendication systématique du pouvoir économique des travailleurs.

Le sabotage a été décrié comme criminel, même par de soi-disant socialistes révolutionnaires. Bien sûr, si vous croyez que la propriété, qui exclut le producteur de son usage, est légitime, alors le sabotage est vraiment un crime. Mais un socialiste, à moins de rester sous l’influence de la morale bourgeoise – une morale qui permet à une poignée de personnes de monopoliser la terre aux dépens du grand nombre – ne peut pas sérieusement soutenir que la propriété capitaliste est inviolable. Le sabotage sape cette forme de possession privée. Peut-on alors le considérer comme un crime ? Au contraire, il est conforme à la meilleure signification de l’éthique, puisqu’il aide la société à se débarrasser de son pire ennemi, du facteur le plus préjudiciable à la vie sociale.

Le sabotage consiste principalement à entraver, par tous les moyens possibles, le cours normal de la production, démontrant ainsi la détermination des travailleurs à donner selon ce qu’ils reçoivent, et pas davantage. Par exemple, pendant la grève des cheminots de 1910 en France 1, les biens périssables étaient envoyés dans des trains lents ou dans une direction opposée à celle qui était attendue. Qui, à part le plus ordinaire des philistins, appellera cela un crime ? Si les cheminots eux-mêmes sont affamés et que le public innocent n’a pas un sentiment de solidarité suffisant pour exiger que ces hommes aient assez pour vivre, il perdra la sympathie des grévistes et devra en subir les conséquences.

Une autre forme de sabotage consistait, durant cette grève, à poser de lourdes caisses sur des marchandises étiquetées « fragile » : du cristal, de la porcelaine ou des vins précieux. Du point de vue de la loi, ce fut peut-être un délit, mais du point de vue de l’humanité commune, ce fut une chose très sensée.

C’est également vrai pour ce qui est de dérégler un métier à tisser dans une usine textile, ou respecter la loi à la lettre avec toutes ses contraintes, comme l’ont fait les cheminots italiens, causant ainsi la confusion dans le service ferroviaire 2. Autrement dit, le sabotage est simplement une arme défensive dans la guerre industrielle, l’arme la plus efficace parce qu’elle atteint le capitalisme en son point le plus vital : la poche.

Par l’expression « grève générale », les syndicalistes entendent l’arrêt de l’activité, la cessation du travail. Nul besoin qu’une telle grève soit reportée jusqu’à ce que tous les travailleurs d’un lieu donné ou d’un pays soient prêts. Comme l’ont montré Pelloutier, Pouget ou d’autres, et comme l’ont montré particulièrement les événements récents en Angleterre, la grève générale peut être lancée par une seule industrie et exercer une force énorme. C’est comme quand une personne crie soudain « au voleur ! ». Immédiatement, les autres reprennent ce cri, jusqu’à ce qu’il résonne dans l’air. La grève générale, initiée par une organisation donnée, une industrie ou une petite minorité consciente parmi les travailleurs, est le « au voleur » industriel, qui est bientôt repris par bien d’autres industries, se propageant comme un incendie en un temps très court.

Une des objections formulées par les politiciens contre la grève générale est que les travailleurs souffriront aussi du manque de ressources. Premièrement, les travailleurs ont pris l’habitude de souffrir de la faim. Ensuite, il est certain que la grève générale aboutit plus sûrement à une issue rapide qu’une grève ordinaire. Observez les grèves des transports et des mineurs en Angleterre : comme les seigneurs de l’État et du Capital ont été si vite forcés à faire la paix. De plus, le syndicalisme reconnaît le droit des producteurs à ce qu’ils ont créé, c’est-à-dire, le droit des travailleurs de se servir si la grève ne trouve pas d’issue rapide.

Sorel soutient que la grève générale est une motivation qui donne aux gens du sens à leur vie ; il exprime une pensée que les anarchistes ne se lassent jamais de mettre en avant. Mais je ne suis plus Sorel lorsqu’il dit que la grève générale est un mythe qui ne sera peut-être jamais réalisé. Je pense que la grève générale se réalisera lorsque le monde ouvrier comprendra toute sa valeur – sa valeur destructive aussi bien que constructive, comme commencent effectivement à s’en rendre compte de nombreux travailleurs partout dans le monde.

Ces idées et méthodes du syndicalisme pourraient être vues par certains comme purement négatives, bien que leurs effets sur la société ne le soient pas du tout aujourd’hui. Mais le syndicalisme a aussi un aspect directement positif. En fait, bien plus de temps et d’efforts sont dédiés à cette phase qu’aux autres. Diverses formes d’activités syndicales sont conçues pour préparer les travailleurs, même dans les conditions sociales et industrielles actuelles, à la vie dans une nouvelle société meilleure 3. À cette fin, les masses sont formées à l’esprit d’entraide et de fraternité, leur capacité d’initiative et leur indépendance sont développées, et un esprit de corps* est maintenu, dont l’âme même est l’objectif et les intérêts communs du prolétariat international.

Les plus importantes de ces activités sont les mutualités*, ou sociétés d’aide mutuelle, établies par les socialistes français. Leur objet est, principalement, d’obtenir du travail pour les membres au chômage, et de faire progresser à travers le monde cet esprit d’assistance mutuelle qui réside dans la conscience de la communauté d’intérêts des travailleurs.

Dans The Labor Movement in France 4, Mr. Levine affirme que durant l’année 1902, plus de 74 000 travailleurs, sur un total de 99 000 candidats, ont obtenu du travail via ces sociétés, sans être forcés à subir l’extorsion des escrocs des bureaux d’embauche.

Ces derniers sont source de profonde humiliation ainsi que de la plus honteuse exploitation du travailleur. C’est particulièrement vrai en Amérique, où les agences d’embauche sont aussi dans bien des cas des agences de détectives dissimulées, utilisant les travailleurs sans emploi pour réprimer d’autres régions, sous de fausses promesses d’un emploi stable et rémunérateur.

La CGT a compris depuis longtemps que les agences d’embauche jouent un rôle de sangsue sur les travailleurs sans emploi et de pépinières de briseurs de grèves. Par la menace d’une grève générale, les syndicalistes français ont obligé le gouvernement à abolir les bureaux d’embauche escrocs et les propres mutualités* des travailleurs les ont quasiment entièrement supplantées, pour le plus grand bien économique et moral du monde ouvrier.

En plus des mutualités*, les syndicalistes français ont instauré d’autres activités ayant pour but de renforcer les liens de solidarité et d’entraide des travailleurs. Par exemple, les efforts pour aider les travailleurs à voyager d’un endroit à un autre. La valeur pratique comme éthique d’une telle aide est inestimable. Elle sert à instiller l’esprit de camaraderie et donne un sentiment de sécurité par la perception de l’unité avec la grande famille ouvrière. C’est l’un des effets essentiels de l’esprit syndical en France et dans les autres pays latins. Nous aurions bien besoin de tels efforts dans notre pays. Quelqu’un peut-il douter de l’importance de la conscience des travailleurs qui viendraient, par exemple, de Chicago à New York, certains d’y trouver des camarades prêts à leur fournir logement et nourriture jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi stable ? Ce type de pratiques est totalement étrangère aux ouvriers de notre pays, et il en résulte que le travailleur voyageant à la recherche d’un boulot – le type ordinaire – est constamment à la merci des gendarmes et des policiers, victime des lois contre le vagabondage, et le malheureux matériau d’où est recruté par la pression de la nécessité, l’armée de briseurs de grèves.

J’ai régulièrement pu être témoin, au siège de la Confédération, de cas de travailleurs qui venaient avec leur carte du syndicat de diverses régions de France, et même d’autres pays d’Europe, et à qui l’on donnait des repas et un hébergement, et qu’on encourageait par chaque preuve d’esprit fraternel, et qui se sentaient chez eux grâce à leurs camarades ouvriers de la CGT. C’est dans une grande mesure à cause de ces activités des syndicalistes que le gouvernement est obligé d’employer l’armée pour la répression des grèves, parce que peu de travailleurs se proposent pour ce genre de services, grâce aux efforts tactiques du syndicalisme.

Tout aussi importante que les activités d’entraide des syndicalistes, la coopération qu’ils ont établie entre la ville et la campagne, entre l’ouvrier d’usine et le paysan ou le fermier, permet à ces derniers de fournir de la nourriture aux travailleurs pendant les grèves, ou de s’occuper des enfants des grévistes. Cette forme de solidarité pratique a été expérimentée dans notre pays pour la première fois durant la grève de Lawrence 5, avec des résultats encourageants.

Et toutes ces activités syndicales sont imprégnées d’un esprit de travail éducatif, perpétué systématiquement par des cours du soir sur tous les sujets essentiels traités d’un point de vue libertaire, sans préjugés – à l’inverse du savoir corrompu dont on bourre les crânes dans nos écoles publiques. L’étendue de cette éducation est vraiment phénoménale, comprenant l’hygiène sexuelle, les soins aux femmes enceintes et en couche, la tenue du foyer et le soin aux enfants, les installations sanitaires et l’hygiène générale ; en fait, chaque branche de la connaissance humaine – la science, l’histoire, l’art – reçoit la plus grande attention, associée à l’engagement pratique dans les bibliothèques ouvrières, les dispensaires, les concerts et les fêtes, les plus grands artistes et écrivains de Paris considèrent comme un honneur d’y participer.

L’une des tâches les plus importantes du syndicalisme est de préparer les travailleurs, aujourd’hui, pour le rôle qu’ils auront dans une société libre 6 Ainsi, les organisations syndicales fournissent à leurs membres des manuels sur tous les commerces et les industries, dont le contenu est pensé pour faire du travailleur un adepte de ses choix personnels, un maître de son métier, dans le but de le familiariser avec toutes les branches de son industrie, afin que lorsque les ouvriers se réapproprieront finalement la production et la distribution, le peuple sera pleinement préparé à gérer avec succès ses propres affaires.

Une démonstration de l’efficacité de cette campagne éducative du syndicalisme nous est donnée par les cheminots d’Italie, dont la maîtrise de tous les détails du transport est si grande qu’ils pourraient proposer au gouvernement italien de gérer eux-mêmes les chemins de fer du pays et garantir leur fonctionnement avec plus d’économies et moins d’accidents que ce qui est fait à présent par le gouvernement.

Les syndicalistes ont brillamment prouvé leur compétence à gérer la production lors de la grève des souffleurs de verre en Italie. Les grévistes ont alors décidé eux-mêmes, plutôt que de rester oisifs au cours de la grève, de prendre en charge la production du verre. Le merveilleux esprit de solidarité résultant de la propagande syndicale leur a permis de construire une verrerie en un temps incroyablement court. Un vieux bâtiment, loué pour cet usage et qui aurait normalement nécessité des mois pour être remis dans un état convenable, a été transformé en verrerie en quelques semaines, par l’effort solidaire des grévistes avec l’aide de leurs camarades qui ont travaillé dur avec eux après leur journée de travail. Ensuite, les grévistes ont commencé à faire fonctionner la verrerie, et leur projet coopératif de travail et de distribution a fait ses preuves, durant la grève, à tous les niveaux, de façon si satisfaisante que cette usine expérimentale a été rendue permanente et qu’une partie de l’industrie du verre soufflé en Italie est désormais aux mains de l’organisation coopérative des ouvriers.

Cette méthode d’éducation appliquée ne se contente pas seulement de former le travailleur à la lutte quotidienne, mais sert aussi à le préparer à la lutte finale et à l’avenir, lorsqu’il prendra sa place dans la société en tant qu’être intelligent et conscient, et en tant que producteur utile, quand le capitalisme sera aboli.

Presque tous les principaux syndicalistes sont d’accord avec les anarchistes sur le fait qu’une société libre ne peut exister que par l’association volontaire, et que son succès final dépendra du développement intellectuel et moral des travailleurs qui remplaceront le système salarial par une nouvelle organisation sociale, basée sur la solidarité et le bien-être économique pour tous. Voilà ce qu’est le syndicalisme, en théorie et en pratique.

NDT

1 La première grande grève des cheminots a eu lieu du 8 au 19 octobre 1910. Voir La grève des cheminots d’octobre 1910

2 En février 1905, les cheminots italiens font une grève du zèle en réaction à un projet de loi visant à la nationalisation des chemins de fer et à l’interdiction des grèves de cheminots.

3 Cette remarque rejoint (mis à part pour le parlementarisme) la position de Rosa Luxemburg dans Réforme sociale ou révolution ? : « Dans l’état actuel des choses la lutte syndicale et la lutte parlementaire sont conçues comme des moyens de diriger et d’éduquer peu à peu le prolétariat en vue de la prise de pouvoir politique. » (Oeuvres I, Rosa Luxembourg, traduit par Irène Petit, éditions Maspero). Rosa Luxemburg oppose ce rôle d’éducation à la prise de pouvoir au simple rôle d’amélioration des conditions de vie immédiates défendu par Berstein.

4 The Labor Movement in France. A Study in Revolutionary Syndicalism. Louis Levine, 1912, Columbia U.P., New York.

5 La grève du pain et des roses est une grève de travailleurs immigrants affiliés à l’I.W.W. qui a eu lieu en 1912 à Lawrence dans le Massachusetts.

6 Voir note 2.