Discours devant le Congrès de l’Association Internationale des Travailleurs

Texte original : Address to the International Working Men’s Association Congress – Paris, 6-17 décembre 1937

La vie nous impose à nous tous d’étranges situations. Pendant quarante-huit ans, j’ai été considérée comme une extrémiste parmi nos rangs. Quelqu’un qui a refusé les compromis quels qu’ils soient, sur nos idées ou nos tactiques — quelqu’un qui a toujours insisté sur le fait que les buts et les méthodes anarchistes devaient s’harmoniser, faute de quoi le but ne serait jamais atteint. Et néanmoins, ici, j’essaie d’expliquer l’action de nos camarades espagnols aux opposants européens, et les critiques de ces derniers aux camarades de la CNT-FAI. Autrement dit, après toute une vie de positionnement à l’extrême gauche, je me retrouve au centre, pour ainsi dire.

Dès ma première arrivée en Espagne en septembre 1936, j’ai vu que nos camarades plongeaient la tête la première dans les abysses du compromis, qui les conduiront loin de leur objectif révolutionnaire. Les événements qui suivirent ont prouvé que ceux qui avaient prévu le danger avaient raison. La participation au gouvernement de la CNT-FAI et les concessions faites au monstre insatiable de Moscou, n’ont certainement pas bénéficié à la révolution espagnole, ni même à la lutte anti-fasciste. Néanmoins, des contacts plus concrets avec la réalité en Espagne, avec les obstacles quasi insurmontables dressés face aux aspirations de la CNT-FAI, m’ont permis de mieux comprendre sa tactique et m’ont aidé à me garder de tout jugement dogmatique vis à vis de nos camarades.

Je suis enclin à croire que les critiques parmi nos rangs, à l’extérieur de l’Espagne, seraient moins rigides dans leur jugement, si ils avaient pu approcher de plus près la lutte à mort de la CNT-FAI — non pas que je ne sois pas d’accord avec eux. Je pense qu’ils ont raison à quatre-vingt quinze pour cent. En outre, j’insiste sur le fait que la pensée indépendante et le droit à la critique ont toujours constitué notre plus grande fierté en tant que anarchistes, en réalité, le rempart même de l’anarchisme. Le problème avec nos camarades espagnols est leur sensibilité exacerbée aux critiques ou même aux avis venant de tout camarade extérieur à l’Espagne. Sinon, ils comprendraient que ces critiques ne sont pas motivées par la malveillance, mais par le plus profond intérêt quant au devenir de la CNT-FAI.

Jusqu’à très récemment, le mouvement anarcho-syndicaliste et anarchiste ont incarné la réalisation la plus éclatante de nos rêves et aspirations. Je ne peux, par conséquent, pas blâmer ceux de nos camarades qui voient dans le compromis la négation de tout ce qu’ils ont porté haut depuis près de soixante-dix ans. De manière naturelle, certains camarades se sont inquiétés et ont commencé à protester contre la pente glissante sur laquelle la CNT-FAI s’est engagée. Je connais ces camarades depuis des années. Ils font partie de mes amis les plus chers. Je sais que c’est leur intégrité révolutionnaire qui les rend si critiques et non une quelconque arrière-pensée. Si nos camarades espagnols pouvaient seulement comprendre cela, ils seraient moins indignés et ne considèreraient pas leurs critiques comme des ennemis.

Je crois aussi que les critiques sont également fautifs. Ils ne sont pas moins dogmatiques que les camarades espagnols. Ils condamnent sans réserve chaque initiative prise en Espagne. A travers leur attitude sectaire, ils ignorent le mobile, reconnu à notre époque même par les tribunaux capitalistes. Pourtant, c’est un fait que personne ne peut juger un acte humain sans avoir découvert le motif derrière cet acte.

Lorsque j’ai fait remarquer cela à nos camarades critiques, ils ont insisté sur le fait que Lénine et son groupe étaient également poussés par les meilleures intentions, et « regarde ce qu’ils ont fait de la révolution ». Je ne vois pas la moindre ressemblance. Lénine avait pour but une formidable machine d’état, une dictature mortelle. Dès le début, cela a causé l’échec de la révolution russe — alors que la CNT-FAI ne vise pas seulement à la reconstruction d’une économie libertaire, mais lui donne vie. Dès l’instant où elle a chassé les fascistes et les militaristes de Catalogne, elle n’a jamais perdu de vue cette tâche herculéenne. Considérant les obstacles insurmontables, le travail réalisé a été extraordinaire. Dès mon premier séjour, j’ai été étonnée de voir tant de grands collectifs dans les grandes villes et les villages.

Je suis retournée en Espagne avec appréhension à cause des rumeurs que j’avais entendu après les événements de mai sur la destruction des collectifs. Il est vrai que les Brigades Lister et Karl Marx ont traversé l’Aragon et certains endroits de la Catalogne comme un cyclone, dévastant tout sur leur chemin; mais c’est néanmoins un fait que la plupart de collectifs continuaient comme si ils n’avaient subi aucun dommage. En fait, je les ai trouvé en septembre et octobre 1937 mieux organisés et avec de meilleures conditions de travail , ce qui, après tout, est la réalisation la plus importante que nous devons garder à l’esprit dans tous nos jugements sur les fautes commises par nos camarades en Espagne. Malheureusement, nos camarades critiques ne semblent pas voir cet aspect primordial de la CNT-FAI. Pourtant il s’agit de ce qui les différencie de Lénine et de sa bande qui, loin d’essayer de bâtir la révolution russe en termes de projets constructifs, a tout détruit pendant la guerre civile et même de nombreuses années après.

Assez étrangement, les mêmes camarades de la guerre civile en Russie qui expliquait chaque étape de la dictature comme une « nécessité révolutionnaire » sont maintenant les opposants les plus intransigeants de la CNT-FAI. « Nous avons tiré nos leçons de la révolution russe, »disent-ils. Mais, parce que personne n’apprend rien des expériences des autres,nous devons, que nous le voulions ou non, donner une chance à nos camarades espagnols de trouver leurs repères à travers leurs propres expériences. Notre propre chair et notre propre sang méritent certainement la même aide patiente et la même solidarité que certains d’entre nous ont accordé généreusement à nos ennemis jurés communistes.

La révolution russe s’est terminée face à un peuple exténué par la guerre, avec tout le tissu social désintégré, le pays isolé de toute influence extérieure. Tous les dangers auxquels le pays devaient faire face durant la guerre civile venaient de l’intérieur. Même l’aide donnée aux interventionnistes par l’Angleterre, la Pologne et la France était fournie de manière parcimonieuse. Non pas que ces pays n’étaient pas désireux d’écraser la révolution à l’aide d’armées bien équipées, mais l’Europe était trop épuisée. Il n’y avait pas assez d’hommes ni d’armes pour permettre aux contre-révolutionnaires russes de détruire la révolution et ses partisans.

La CNT-FAI n’a pas tout à fait tort lorsqu’elle insiste sur le fait que le contexte en Espagne est totalement différent de celui qui caractérisait la lutte en Russie. C’est un fait que les deux soulèvements sociaux sont distincts et différents les uns des autres.

La révolution en Espagne a été le résultat d’un complot militaire et fasciste. Le premier besoin impératif qui s’est présenté à la CNT-FAI a été de chasser la bande de comploteurs. Le danger fasciste devait être confronté pratiquement à mains nues. Dans ce contexte, les ouvriers et les paysans espagnols prirent rapidement conscience que leurs ennemis n’étaient pas seulement Franco et ses hordes maures. Ils se trouvèrent bientôt assaillis par de formidables armées et un éventail d’armes modernes fournies par Hitler et Mussolini, avec toute la meute impérialiste jouant son sinistre jeu sournois.Autrement dit, alors que la révolution russe et la guerre civile se déroulait sur le sol russe et par entre russes, la révolution espagnol et la guerre anti-fasciste implique toutes les puissances européennes. Il n’est pas exagéré de dire que la guerre civile espagnole a dépassé ses propres frontières.

Comme si il n’était pas suffisant d’obliger la CNT-FAI à les protéger par tous les moyens nécessaires, plutôt que de voir la révolution et les masses jetées dans un bain de sang préparé par Franco et ses alliés, nos camarades ont du également composer avec l’inertie du prolétariat international. Là se trouve une autre différence entre les révolutions russe et espagnole.

La révolution russe avait suscité une réponse pratiquement instantanée et un soutien inconditionnel des ouvriers de tous les pays. Cela fut suivi bientôt par la révolution en Allemagne, en Autriche et en Hongrie; et la grève générale des ouvriers britanniques qui refusèrent d’embarquer des armes destinées aux contre-révolutionnaires et interventionnistes. Elle a déclenché la mutinerie de la Mer Noire et a suscité un degré inégalé d’enthousiasme et d’esprit de sacrifice.

D’un autre côté, la révolution espagnole, uniquement parce que ses meneurs sont anarchistes, est devenue une poussière dans l’œil non seulement de la bourgeoisie et des gouvernements démocratiques, mais également de toute la tendance marxiste et libérale. Pour dire vrai, la révolution espagnole a été trahie par le monde entier.

Il a été dit que nos camarades de tous les pays ont contribué généreusement en hommes et en argent et qu’ils auraient dû être les seuls à qui faire appel.

Camarades, nous sommes membres de la même famille et nous sommes entre nous. Par conséquent, nous n’avons pas besoin de tourner autour du pot. La réalité déplorable est qu’il n’existe pas de mouvement anarchiste ou anarcho-syndicaliste de grande importance en dehors de l’Espagne, et, à un moindre degré, en France, à l’exception de la Suède. Les mouvements anarchistes dans les autres pays ne sont représentés que par des petits groupes. Dans toute l’Angleterre, par exemple, il n’existe pas de mouvement organisé – seulement quelques groupes.

Avec le plus fervent désir d’aider la révolution en Espagne, nos camarades de l’extérieur n’étaient ni matériellement ni numériquement assez forts pour inverser la tendance. Donc, se trouvant au pied du mur, la CNT-FAI a été obligée de descendre de ses hauteurs traditionnelles nobles pour faire des compromis à droite et à gauche : la participation au gouvernement, toutes sortes de concessions à Staline, une tolérance surhumaine vis à vis de ses sbires qui intriguaient et complotaient ouvertement contre la révolution espagnole.

Leur entrée dans les ministères m’a semblé la moins choquante de toutes les concessions faites par nos camarades. Non, je n’ai pas changé d’avis au sujet de la nuisance du gouvernement. Comme tout au long de ma vie, je soutiens encore que l’état est un monstre froid et qu’il dévore tous ceux à sa portée. Si je ne savais pas que le peuple espagnol ne voit dans le gouvernement qu’un expédient, à jeter par-dessus bord à volonté, qu’il ne s’est jamais fait d’illusions ni n’a été corrompu par le mythe parlementaire, je serais peut-être un peu plus inquiète pour l’avenir de la CNT-FAI. Mais avec Franco aux portes de Madrid, je peux difficilement blâmer la CNT-FAI d’avoir choisi la participation au gouvernement comme un moindre mal, plutôt que le péril mortel de la dictature.

La Russie a plus que démontré la nature de cette bête. Après vingt années, elle prospère encore dans le sang de ses créateurs. Son poids écrasant ne se fait pas sentir sur la seule Russie. Depuis que Staline a commencé l’invasion de l’Espagne, ses hommes de main ont semé la mort et les ruines derrière eux. la destruction de nombreux collectifs, l’introduction de la Tchéka avec ses méthodes « douces » de traiter les opposants politiques, l’arrestation de milliers de révolutionnaires et leur assassinat au vu et au sus de tous. Voilà ce que la dictature de Staline a apporté, entre autres choses, à l’Espagne, lorsqu’il a vendu des armes au peuple espagnol en échange de son or. La CNT-FAI, naïve face à la ruse jésuistique de Staline, notre « camarade bien-aimé », ne pouvait pas imaginer même dans ses rêves les plus violents, les desseins sans scrupule cachés derrière la fausse apparence de solidarité des livraisons d’armes venant de Russie.

La nécessité de rivaliser avec l’équipement militaire de Franco était une question de vie et de mort. Le peuple espagnol n’avait pas de temps à perdre si il ne voulait pas être écrasé. Qui s’étonnerait du fait qu’il a vu dans Staline le sauveur de la guerre anti-fasciste? Il a appris depuis que Staline a aidé à protéger l’Espagne contre les fascistes pour ses propres desseins.

Les camarades critiques n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils disent que cela ne semble pas valoir la peine de sacrifier un idéal dans la lutte contre le fascisme si cela doit seulement laisser la place au communisme soviétique. Je partage totalement leur point de vue — qu’il n’y a aucune différence entre les deux. Ma consolation est que, malgré tout ses efforts criminels, le communisme soviétique ne s’est pas enraciné en Espagne. Je sais de quoi je parle. Lors de mon récent séjour là-bas, j’ai eu de multiples occasions de me convaincre que les communistes avaient totalement échoué à gagner la sympathie des masses; bien au contraire, ils n’ont jamais été autant haïs que maintenant par les ouvriers et les paysans.

Il est vrai que les communistes sont dans le gouvernement et détiennent le pouvoir politique — qu’ils utilisent leur pouvoir au détriment de la révolution, de la lutte anti-fasciste et du prestige de la CNT-FAI. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, je n’exagère néanmoins pas en disant que, sur le plan moral, la CNT a définitivement gagné. En voici quelques exemples.

Depuis les événements de mai, à Madrid, le tirage des journaux de la CNT a presque doublé, alors que les deux journaux communistes de cette ville ne sortent qu’à 26 000 exemplaires. La CNT seule a un tirage de 100 000 exemplaire en Castille. Il en va de même pour notre journal, Castilla Libre. En outre, il y a Frente Libertario, avec un tirage de 100 000 exemplaires.

Un exemple plus parlant, lorsque les communistes appellent à une réunion, peu de gens y assistent. Lorsque la CNT-FAI tient une réunion, les salles sont pleines à craquer. J’ai pu le constater à une occasion. Je suis allée à Alicante avec la camarade Federica Montseny et, bien que la réunion ait lieu le matin et qu’il pleuvait à verse, la salle n’en était pas moins bondée. Que les communistes puissent régner en maîtres sur tout le monde est d’autant plus surprenant; mais c’est l’une des nombreuses contradictions de la situation en Espagne.

Si nos camarades se sont trompés en permettant l’invasion communiste, c’est seulement parce que la CNT-FAI est l’ennemie implacable du fascisme. Ils ont été les premiers, pas seulement en Espagne mais dans le monde entier, à repousser le fascisme et ils sont déterminés à être les derniers sur le champ de bataille, jusqu’à ce que la bête soit tuée. Cette détermination sans faille offre une place unique au monde à la CNT-FAI parmi l’histoire des champions et combattants indomptables pour la liberté. Comparés à cela, leurs compromis apparaissent sous une lumière moins aveuglante.

Certes, le consentement tacite à la militarisation de la part de nos camarades espagnols a été une rupture violente avec leur passé anarchiste. Mais aussi grave soit-il, cela doit être considéré à la lumière de leur totale inexpérience militaire. Et pas seulement la leur, mais la nôtre également. Nous avons tous parlé plutôt légèrement au sujet de l’antimilitarisme. Dans notre ardeur et notre dégoût de la guerre, nous avons perdu de vue les réalités de la guerre moderne, de l’inutilité totale d’homme non entraînés et sous-équipés face à des armées mécanisées, armées jusqu’aux dents pour le combat sur terre, sur mer et dans les airs. J’ai toujours la même détestation pour le militarisme, sa déshumanisation, sa brutalité et son pouvoir de transformer des hommes en robots. Mais mes contacts avec nos camarades sur différents fronts durant mon premier séjour en 1936 m’ont convaincus qu’un entraînement était nécessaire si nous ne voulions pas que nos miliciens ne soient pas sacrifiés comme des nouveaux-nés sur l’autel de la guerre.

Si il est vrai que, après le 19 juillet, des dizaines de milliers d’hommes, vieux et jeunes, se sont portés volontaires pour partir au front — ils y sont partis drapeau au vent avec la détermination de vaincre Franco en peu de temps — ils n’avaient pas d’entraînement ni d’expériences préalables. J’ai vu un grand nombre de miliciens lorsque j’ai rendu visite aux fronts de Durruti et de Huesca. Ils étaient tous motivés par leur idéal — par la haine du fascisme et leur amour passionné de la liberté. Il ne fait aucun doute que cet idéal les aurait conduit loin si ils n’avaient eu à affronter que les fascistes espagnols; mais quand l’Allemagne et l’Italie ont commencé à déverser des centaines de milliers d’hommes et des tonnes de matériel de guerre, nos milices se sont révélées très inadaptées en fait. Si il était incohérent de la part de la CNT-FAI d’accepter la militarisation, il était aussi incohérent de notre part de changer notre attitude de toujours, pour certains d’entre nous, envers la guerre. Nous avons toujours condamné la guerre comme servant le capitalisme et rien d’autre; mais lorsque nous avons pris conscience que nos camarades héroïques de Barcelone devaient continuer la lutte anti-fasciste, nous les avons immédiatement soutenus, ce qui était indéniablement un changement par rapport à notre précédente position sur la guerre. Une fois que nous avions pris conscience qu’il serait impossible d’affronter des hordes de fascistes armés jusqu’aux dents, nous ne pouvions pas éviter l’étape suivante , qui était la militarisation. Comme beaucoup d’autres actes de la CNT-FAI indéniablement contraires à notre philosophie, la militarisation ne se fit pas par choix. Elle fut imposée par l’évolution de la lutte, qui, si elle ne conduisait pas à la victoire, entraînerait l’extermination de la CNT-FAI, détruirait ses réalisations constructives et ferait reculer la pensée et les idées anarchistes, non seulement en Espagne mais dans le monde entier.

Chers camarades, il n’est pas question de justifier tout ce qu’a fait la CNT-FAI. Il s’agit seulement d’essayer de comprendre les forces qui l’ont poussé et dirigé. La victoire ou la défaite dépendront en grande partie de notre capacité à mobiliser le prolétariat international pour venir au secours de la lutte en Espagne; et à moins d’établir l’unité parmi nous, je ne vois pas comment nous pourrions appeler les ouvriers du monde à s’unir dans l’effort pour vaincre le fascisme et sauver la révolution espagnole.

Nos camarades ont un idéal magnifique qui les inspire; ils font preuve d’un grand courage et d’une volonté de fer pour vaincre le fascisme. Tout cela aide à soutenir leur moral . Les avions qui bombardent les villes et les villages et les autres monstres mécaniques ne peuvent pas être arrêtés avec des valeurs spirituelles. Il est d’autant plus dommage que notre côté n’était pas préparé, ni n’avait les moyens matériels, pour répondre au flux inépuisable d’équipements du côté de Franco.

C’est un miracle que nos camarades résistent encore, déterminés plus que jamais à vaincre. Je ne peux que penser que l’entraînement que vont suivre nos camarades dans les écoles militaires les rendra plus performants et plus forts au combat. Ma conviction a été renforcée par mes discussions avec de jeunes camarades dans des écoles militaires — quelques-uns sur le front de Madrid front et des membres de la CNT-FAI occupant des grades militaires élevées. Tous m’ont assuré qu’ils avaient beaucoup appris de l’entraînement militaire et qu’ils se sentaient plus compétents et plus sûrs d’eux mêmes pour affronter les forces ennemies. Je n’oublie pas les dangers de la militarisation dans une guerre prolongée. Si une telle calamité arrivait, il ne restera pas beaucoup de nos courageux miliciens pour revenir comme militaires. J’espère de tout cœur que le fascisme sera vaincu rapidement et que nos camarades du front pour retourner en vainqueurs d’où ils viennent — les collectifs de la terre et de l’industrie. Pour l’instant, il n’y a pas de danger qu’ils deviennent des rouages de la machine militaire.

Tous ces facteurs orientant la politique de la CNT-FAI devraient être pris en considération par nos camarades critiques, qui sont, après tout, éloignés du terrain et donc pas vraiment dans une position leur permettant de voir le drame tragique dans son ensemble à travers les yeux de ceux qui sont engagés dans le véritable combat.

Je ne veux pas dire que je ne pourrai pas parvenir aussi à un point pénible de désaccord avec la CNT-FAI. Mais, jusqu’à ce que le fascisme soit vaincu, je ne lèverai pas la main contre elle. Pour l’instant, ma place est aux côtés des camarades espagnols et de leur grand combat contre le monde entier.

Camarades, la CNT-FAI est une maison en feu; les flammes s’engouffrent dans chaque fissure , venant de plus en plus près pour brûler nos camarades. En ce moment crucial, et avec seulement peu de gens pour essayer de sauver nos camarades des flammes voraces, verser de l’acide de vos critiques sur leurs chairs brûlées me semble être un refus de solidarité. Pour ma part, je ne peux pas vous rejoindre sur ce point. Je sais que la CNT-FAI s’est beaucoup éloignée de notre et de leur idéologie. Mais cela ne peut pas me faire oublier ses glorieuses traditions révolutionnaires de soixante-dix années. Leur combat courageux — toujours pourchassés, toujours aux abois, toujours en prison et en exil. Cela me pousse à penser que la CNT-FAI est restée fondamentalement la même et que le temps n’est pas loin où elle prouvera qu’elle est toujours le symbole , la force d’inspiration, que les anarchistes et les anarcho-syndicalistes ont toujours été pour les autres anarchistes dans le monde.

Parce que j’ai eu le privilège d’être allée en Espagne deux fois – près des camarades, près de leur splendide travail constructif – parce que j’ai pu constater leur abnégation et leur détermination pour construire une vie nouvelle sur leur sol, ma foi dans nos camarades s’est affermie en la ferme conviction que, quelles que soient leurs incohérences, ils reviendront aux principes fondamentaux. Mise à l’épreuve sous le feu de la guerre anti-fasciste et de la révolution, la CNT-FAI s’en sortira indemne. Je suis, par conséquent à ses côté, malgré tout. J’aurais préféré mille fois rester en Espagne pour risquer ma vie dans leur combat plutôt que de revenir dans la soi disant sécurité de Angleterre. Mais puisqu’il ne peut pas en être ainsi, je veux utiliser chacun de mes muscles et de mes nerfs pour faire connaître, aussi loin que peuvent porter ma voix et mon stylo, la grande force organisationnelle et morale que représente la CNT-FAI et l’héroïsme de nos camarades espagnols.

Sur le sujet, voir par exemple :
L’article de Guillaume Davranche 1936-1939 : les anarchistes français face aux errements de la Révolution espagnole
Rapport de Pierre Besnard Secrétaire de l’AIT au Congrès Anarchiste International de 1937

Traduction R&B