Le rôle de la Catalogne dans la guerre

Lettres aux éditeurs

Le rôle de la Catalogne dans la guerre

Les offres d’assistance que Madrid aurait refusé

Monsieur, -En tant que ancienne lectrice de votre journal, j’ai toujours pensé qu’il était le seul libéral dans ce pays, libéral au vrai sens du terme. Je suis ici en tant que représentante accréditée de la Confédération Nationale du Travail (CNT) et de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI). J’ai essayé depuis décembre dernier de compenser les présentations tendancieuses et parfois calomnieuses de ces deux courageuses organisations. Je dirais pour le moins,qu’il existe une conspiration du silence de la part des publications soi-disant de gauche et d’invention de la part des journaux conservateurs. Je n’ai donc pas été que peu surprise lorsque j’ai vu que même le Manchester Guardian est tristement désinformé sur le rôle actuel de la CNT-FAI dans la lutte anti-fasciste. Dans votre article principal du 3 avril, vous dites « Il est étonnant, par exemple, (mais peut-être explicable historiquement) de voir à quel point l’assistance militaire apportée par les catalans à Madrid pendant la guerre a été pauvre.Le dirigeant anarchiste Durutti a été envoyé avec 15 000 hommes pour combattre sur le front de Madrid mais l’essentiel des ressources catalanes appréciables semblent avoir été gaspillées dans des escarmouches mal gérées et stériles en Aragon.

Je ne sais pas d’où vous tenez cette information. Je peux seulement dire que cela déforme la situation en Catalogne. Me permettez-vous, par conséquent, de vous relater, ainsi qu’à vos lecteurs, plusieurs faits qui se sont déroulés alors que je me trouvais encore à Barcelone.

D’abord, en septembre 1936, la CNT-FAI a soumis au gouvernement madrilène un plan pour l’organisation immédiate d’un Conseil de Défense. Cela a été rejeté. Deuxièmement, la CNT-FAI a offert de réorganiser une vieille usine de munitions à Madrid et de poursuivre aussitôt la fabrication intensive d’armes. Ce fut aussi refusé, même si le gouvernement central savait que la CNT-FAI avait réussi à transformer une célèbre usine automobile en fabrique de munitions en 48 heures, le 19 juillet et qu’elle fabriquait jour et nuit la plus grande quantité d’armes pour la lutte anti-fasciste. Troisièmement, Durutti s’est rendu à Madrid pour offrir ses services et ceux de la Colonne Internationale qu’il avait créé, pour commencer la fortification de la ville. Il a demandé la permission de faire appel directement à la population pour qu’elle défende elle-même sa ville et la révolution. Ce fut aussi refusé.

Un mois plus tard, lorsque le danger est devenu plus aigu, ce fut encore Durutti, avec les 15 000 hommes de sa colonne, qui a entrepris la défense de Madrid. En fait, c’est lui qui a repoussé la première attaque des italiens et allemands de Franco. Durutti avait mis tout son cœur pour conquérir le front d’Aragon. Il a travaillé pour cela jour et nuit et il a entraîné sa colle à cette fin, mais lorsqu’il a reçu l’appel pour se rendre à Madrid, il y est allé sans un moment d’hésitation. La bataille héroïque fut de courte durée puisque, comme vous le savez, il a été tué le 20 novembre.

Depuis le tout début de la rébellion de Franco, la CNT-FAI et la Catalogne ont fourni à Madrid des armes, des effectifs et des denrées alimentaires, privant leur propre région du nécessaire pour vivre et s’armer pour se défendre elle-même. C’est aussi la Catalogne qui est en première ligne pour supporter le fardeau principal des femmes et des enfants évacués, déjà nombreux avant mon départ en décembre et dont le nombre se compte en centaines de milliers depuis l’exode à partir de Malaga.(entre parenthèse,c’est un secret de polichinelle que, alors que de grosses sommes d’argent ont été collectées en Angleterre pour toutes sortes d’aides à l’Espagne, la Catalogne n’a reçu que très peu d’aides sous une forme ou sous une autre.) Je ne peux pas assez insister sur le fait que la Catalogne a fait des pieds et des mains pour satisfaire les besoins de Madrid.

Vous déclarez que « l’essentiel des ressources catalanes « appréciables »semble avoir été gaspillées dans des escarmouches mal gérées et stériles en Aragon. »En réalité, la Catalogne est sans « ressources appréciables » parce que tout ce qui a pu être rassemblé est allé à Madrid. En conséquence de quoi, la colonne sur le front d’Aragon est restée inactive face à l’ennemi, parce que la foi ardente et l’enthousiasme ne peuvent compenser le manque de munitions. Il semble, par conséquent, injuste d’accuser la Catalogne d’avoir  » gaspiller des ressources dans des escarmouches mal gérées et stériles en Aragon. »

L’accusation contre la Catalogne d’avoir saboté la défense de Madrid est une pure invention de la part de gens qui, bien qu’ils proclament faire partie du Front Uni en Espagne, ont tout fait pour poignarder dans le dos leurs alliés de la CNT-FAI. Ils ne peuvent tout simplement pas pardonner à ces organisations, qui ont défendu les idées libertaires depuis trois générations, d’avoir été les premières à descendre dans les rues de Barcelone en juillet 1919 pour combattre le complot militaire et fasciste et qui se sont fait aimer depuis par le peuple catalan pour leur magnifique travail constructif et leurs valeurs. Mais la vérité a les moyens de se faire entendre tôt ou tard. Je suis convaincue que le temps n’est pas loin où le monde entier aura connaissance des sacrifices,du dévouement et du courage du peuple catalan et de la CNT-FAI dans la lutte anti-fasciste et dans leur tentative pour construire un nouvel ordre social malgré le danger et la mort.

Emma Goldman
18, Castletown Road, London,
W.14, 24 avril

Traduction R&B