Mother Earth

Titre original : Mother Earth Mother Earth Vol 1 n°1 mars 1906

Il fut un temps où les hommes imaginaient que la Terre était le centre de l’univers. Les étoiles, petites et grandes, croyaient-ils, avaient été créées uniquement pour leur délectation. Leur vaine conception qu’un être suprême, las de solitude, avait confectionné un jouet géant et l’avait mis en leur possession.
Cependant, lorsque l’esprit humain fut illuminé par la lumière de la science, il commença à comprendre que la Terre n’était rien de plus qu’une étoile parmi une myriade d’autres flottant sans l’espace infini, un simple grain de poussière.

L’être humain était issu de l’utérus de la Terre Mère mais il ne savait pas, ou n’admit pas, qu’il lui devait la vie. Dans son égotisme, il a cherché sa raison d’être dans l’infini, et de ses efforts est née la triste doctrine qu’elle n’était qu’un lieu de repos temporaire pour ses pieds méprisants et qu’elle ne représentait rien pour lui, sinon la tentation de s’avilir. Des interprètes et des prophètes surgirent, créant « l’Au-Delà » et proclamant le Ciel et l’Enfer, entre lesquels se tient le pauvre être humain tremblant, tourmenté par ce montre né prêtre, la Conscience.

Dans ce système effrayant, les dieux et les démons se faisaient une guerre éternelle dans laquelle le misérable être humain était l’enjeu de la victoire. ; et le prêtre, interprète autoproclamé de la volonté des dieux, se tenait devant le seul refuge contre le mal et exigeait, comme prix d’entrée, l’ignorance, l’ascétisme, l’auto abnégation qui ne pouvaient se conclure que par la complète soumission de l’être humain à la superstition. Pour gagner sa place au Paradis, l’être humain a dévasté la Terre. Pourtant elle se renouvelait, la bonne mère, et revenait chaque printemps, radieuse dans sa jeune beauté, appelant ses enfants à venir se blottir sur sa poitrine et prendre part à son abondance. Mais l’air était toujours envahi d’une obscurité méphitique et on entendait toujours une voix creuse proférant  » Ne touchez pas les belles formes de la sorcière elle conduit au péché ! »

Mais si les prêtres décriaient la Terre, d’autres y trouvèrent une source de pouvoir et prirent possession d’elle. Puis il se trouva que les autocrates des portes du Paradis joignirent leurs forces aux pouvoirs qui avaient pris possession de la Terre ; et l’humanité commença sa marche monotone et erratique. Mais la bonne mère voit les pieds ensanglantés de ses enfants, elle entend leurs gémissements et elle leur rappelle toujours qu’elle leur appartient .

Pour les contemporains de George Washington, Thomas Paine et Thomas Jefferson, l’Amérique apparaissait vaste, sans borne, pleine de promesses. La Terre Mère, aux sources de vastes richesses cachées dans les plis de sa poitrine généreuse, ouvrit ses bras accueillants et hospitaliers pour tous ceux qui venaient à elle, fuyant des terres arbitraires et despotiques –La Terre-mère prête à s’offrir pareillement à tous ses enfants. Mais bientôt, elle fut accaparée par quelques-uns, dépouillée de sa liberté, clôturée, en proie à ceux pourvus de finesse fourbe et peu scrupuleuse. Eux, qui avaient combattu pour l’indépendance face au joug britannique ; devinrent bientôt dépendants entre eux ; dépendants de leurs possessions de leur richesse, du pouvoir. La liberté s’était échappée vers les grands espaces et et la vieille bataille entre patriciens et plébéiens fit irruption dans le nouveau monde, avec une plus grande violence et véhémence. Une période d’une centaine d’années avait été suffisante pour transformer une grande république, autrefois glorieuse, reconnue, en un état arbitraire qui assujettissait une grande partie de son peuple à l’esclavage matériel et intellectuel, tout en permettant à quelques privilégiés de monopoliser chaque ressource matérielle et mentale.

Lors des dernières années, les journalistes américains avaient beaucoup trop à dire sur les conditions terribles en Russie et l’hégémonie des censeurs russes. Ont-ils oublié les censeurs d’ici ? Un censeur bien plus puissant que son homologue russe. Ont-ils oublié que chaque ligne qu’ils écrivent est dictée par la couleur politique du journal pour qui ils écrivent ; par les agences de publicité ; par le pouvoir de l’argent ; par celui de la respectabilité ; par Comstock ? Ont-ils oublié que les goûts littéraires et le sens critique d’une masse de gens ont été moulés avec succès pour satisfaire la volonté de ces dictateurs et pour servir de bases aux affaires juteuses de spéculateurs littéraires futés ? Les Rip Van Winkles sont très nombreux dans la vie, la science, la moralité, l’art et la littérature . D’innombrables fantômes, semblables à ceux entrevus par Ibsen lorsqu’il a analysé les conditions morales et sociales de notre vie, maintiennent encore dans la terreur la majorité de la race humaine.

MOTHER EARTH s’efforcera de tenter et d’attirer tous ceux qui s’opposent à l’empiétement sur la vie publique et privée. La revue plaira à ceux qui luttent pour quelque chose de plus élevé, fatigués des lieux communs ; à ceux qui pensent que la stagnation est un poids mort pour la marche élastique et ferme du progrès ; à ceux qui ne respirent librement que dans des espaces infinis ; à ceux qui aspirent à une aube nouvelle pour l’humanité, libérée de la peur du besoin et de la famine à côté des amassements des riches. La Terre libre pour l’individu libre !

Emma Goldman,
Max Baginski.

Traduction R&B