Notre sixième anniversaire

Texte original : Our sixth birthday Mother Earth Vol. 6 n°1 mars 1911

Avec ce numéro, Mother Earth commence son sixième voyage dans la vie.

Cinq ans! Une goutte infinitésimale dans l’océan de l’éternité mais un temps si terriblement long lorsqu’on voyage sur une route dure et difficile le passe. Devant se battre contre un monde d’ignorance et de préjugés, avec un millier d’obstacles à surmonter, des armées d’ennemis à affronter et avec peu d’amis seulement, Mother Earth a résisté pendant cinq ans aux tempêtes et aux tensions de la ligne de front et n’a pas faibli.

Plus d’une fois, elle a été poignardée par l’ennemi et blessée par les coups des biens-pensants; plus d’une fois, son corps a été meurtri, sa chair déchirée par des forces antagonistes; mais elle ne s’est jamais couchée sur le bas-côté ni ne s’est jamais soumise.

Alors que Mother Earth entame son sixième voyage, il nous incombe de réfléchir à ces questions : les luttes et les épreuves en valaient-elles la peine ? La revue a t’elle justifié les attentes qui lui ont donné naissance?

Récemment, un ami nous a écrit: Pourquoi n’abandonnez-vous pas? Pourquoi perdre votre temps et votre énergie pour une cause perdue? Mother Earth n’a pas atteint les gens que vous espériez atteindre et la revue ne satisfait pas non plus certains de vos propres camarades, parce que — comme ils disent — on pourrait lire plus de sujets que n’en contient Mother Earth dans des revues ordinaires pour dix cents.

Considéré sous l’angle du succès, notre ami a raison. En ce sens, Mother Earth a échoué. Notre tirage est encore loin de la barre fixée des cinq mille exemplaires. Nos abonnés ne représentent pas non plus le peuple. Nous cote financière est telle que nous n’avons pas non plus à nous inquiéter d’un krach à Wall Street. Oui, Mother Earth a perdu de l’embonpoint ; elle a commencé comme un poids lourd de soixante quatre pages mais est maintenant passée dans la catégorie poids plume.

Mais depuis quand les anarchistes mesurent-ils le succès quantativement ? Les chiffres, le poids ou le nombre d’abonnés représentent-ils les vrais critères du succès? Celui-ci ne consiste t-il pas plutôt dans l’adhésion aux objectifs fixés, quel qu’en soit le coût ? Car le seul succès ayant une quelconque valeur a été l’échec des hommes et des femmes qui ont lutté, souffert et sont morts pour un idéal plutôt que d’abandonner ou se taire.

Mother Earth a remporté ce genre de succès. Sans parti politique pour la soutenir, avec peu ou pas de soutien de son propre camp et en refusant systématiquement d’être bâillonné par un service de publicité lucratif, elle a bravement surmonté les épreuves de ces cinq années assez mouvementées pour briser bon nombre de forts caractères. Elle a adopté un esprit que peu de journaux anarchistes ont pu égaler. Elle a rassemblé autour d’elle un groupe d’hommes et de femmes parmi les meilleurs du pays et, enfin, elle a agi comme un levain pour la réflexion dans des lieux les plus inattendus pour ceux qui sont prêts à donner leur avis mais incapables d’aider.

Beaucoup d’éditeurs de quotidiens renommés ont trouvé une source d’ information et d’inspiration dans Mother Earth et, même si ils répugneraient à le reconnaître, il n’en est pas moins vrai qu’ils ont copié notre revue à maintes reprises. Cela peut, entre autres, contribuer à expliquer le changement radical de ton de la presse envers l’anarchisme et les anarchistes.

Si nous disposions de plus de place, de nombreux exemples pourraient être cités, démontrant à quel point Mother Earth est lue par des journalistes et auteurs et ce que l’on pense de ses mérites chez ceux qui privilégient la qualité à la quantité.

La raison d’être originale de Mother Earth, était, avant tout, de créer un medium pour la libre expression de nos idées, un medium audacieux, rebelle et sans peur. Ce qu’elle a prouvé être puisque aucun ami ni ennemi n’a réussi à la bâillonner.

Deuxièmement, Mother Earth devait servir comme point de ralliement pour ceux qui luttaient pour se libérer de l’absurdité du Vieux Monde mais qui n’avaient pas encore le pied assez ferme pour cela. Suspendus entre le ciel et l’enfer, ils ont trouvé en Mother Earth un ancrage de vie.

Troisièmement, instiller un sang nouveau dans l’anarchisme qui — en Amérique — a décliné depuis un bon moment.

De manière impartiale, on peut dire que la revue a rempli parfaitement et fidèlement ces objectifs.

Mother Earth ne peu pas se vanter d’une armée d’abonnés mais elle s’est fait quelques amis dont le dévouement inébranlable et la générosité ont obtenu plus de résultats que cela aurait été possible avec plus de revenus. De plus, notre revue aurait été autonome depuis longtemps si nous n’avions pas utiliser nos ressources à d’autres fins.

Nous avons créé une littérature américaine de propagande anarchiste 1 qui a dépensé la majeure partie de nos revenus; c’est cela, plus que tout autre chose, qui a épuisé nos fonds.

Dans l’ensemble, nous pensons que notre guerrière a plus que justifié son existence. Oui, Mother Earth est loin d’être parfaite; mais, après tout, c’est la recherche de la perfection, et non la réalisation de celle-ci, qui est l’essence de tout effort et de la vie elle-même.

Le combat est toujours devant nous. Avec un enthousiasme et une détermination accrus, Mother Earth entre dans sa sixième années, certaine que ses amis n’ont besoin d’aucune autre assurance que celle que la revue continuera sur la grande Route Ouverte, le visage toujours tournée vers l’Aube.

Emma Goldman,
Alexander Berkman.

Traduction R&B

NDT

1. La Mother Earth Publishing Association