A vous tous, mes chers

Texte original : To All My Dear Ones Mother Earth Bulletin Vol I n°7 avril 1918

Missouri State Penitentiary

Jefferson State Prison,
Dimanche 24 mars 1918.

A vous tous, mes chers,

Je suis si heureuse que mon message du 3 mars vous soit parvenu. Je voudrais être certaine que cette lettre aussi en fasse autant. Mais je n’en suis pas sûre. Depuis le 7 mars, tout le courrier qui m’est adressé et les courriers hebdomadaires que j’envoie ont été confisqués « sur ordre des autorités fédérales » m’a t’on dit. Il semble que la censure rigide que les autorités pénitentiaires exercent sur les prisonniers ici, sur chacun de leur mouvement, sur chaque ligne qu’ils écrivent ou chaque pensée qu’ils ont, ne satisfasse pas Washington dans mon cas. Alors si vous avez jamais douté de mon importance, vous en serez convaincus maintenant. Vous voyez, j’ai l’honneur d’être distinguée comme dangereuse et donc un officier fédéral lit maintenant mon courrier, après qu’il ait été lu soigneusement par les autorités pénitentiaires. Je n’y verrais pas d’objection si cet officier me faisait suivre mon courrier après l’avoir lu. Mais non, il le garde, par dessus le marché. Mais j’ai l’intention de continuer à occuper les autorités fédérales. Je continuerai à écrire et vous demande de faire de même. Si elles sont si inquiètes de savoir qui sont mes correspondants, ce qu’ils ressentent pour moi et moi pour eux, nous ne devons pas les décevoir. Cela serait vraiment comique, si ce n’était pas si pathétique, qu’un gouvernement tout-puissant représentant une centaine de million de citoyens, engagé dans une guerre mondiale pour la démocratie, poursuive de ses persécutions inutiles et cruelles ceux qu’il a placé derrière des barreaux. Mais je survivrai à cela aussi, sans aucun doute, mes chers.

Depuis que je vous ai écrit la dernière fois, j’ai progressé en vitesse. Je fais maintenant 36 pièces par jour. Cela représente un boulot incessant de neuf heures sans arrêter. C’est exactement comme la Katorga. C’est ce que le Tsar a l’habitude d’imposer aux prisonniers politiques, mais aussi étrange que cela puisse paraître, pas aux femmes prisonnières politiques.Je vois que même Babushka Breshkovsky, qui a passé tant d’années dans les prisons sibériennes et en exil, était exemptée de « Katorga. » A propos, vous devez lire les Reminiscences and Letters of Babushka édité par Alice Stone Blackwell. Quelle femme merveilleuse! quelle vie fantastique! Ses lettres sont des plus fascinantes même si elles font preuve d’une naïveté enfantine au sujet des Institutions américaines, si surprenante pour quelqu’un qui a vécu avec pendant trente ans. La description de Babushka de sa vie quotidienne en Sibérie est des plus impressionnante. C’est son association avec des âmes sœurs qui l’a soutenu pendant toutes ces années; des hommes et des femmes opposants politiques comme elle. Elle écrit que les conditions les plus dures n’étaient rien, comparées aux souffrances morales qu’elle endurait lorsqu’on la privait de voir ses camarades. Comme je la comprends! Depuis avril, les prisons américaines sont bondées de prisonniers politiques, et chose surprenante, tous des hommes.Est-ce que les femmes américaines n’ont pas encore appris à aimer assez la liberté pour en payer le prix? Il y a quelques exceptions; Louise Olivereau 1, qui, heureusement, a été envoyée au pénitencier du Colorado. J’aurais tant aimé son compagnonnage, mais je suis heureuse qu’elle ne soit pas ici. Je sais que l’air est meilleur dans le Colorado que dans le Missouri. Et puis il y a Kate Richards O’Hare, 2 qui a écopé de cinq ans, mais elle est encore en liberté. J’espère qu’elle le restera.

Mes compagnes de misère, même si elles sont bienveillantes envers moi, en réalité, plus généreuses et humaines que la moyenne à l’extérieur des murs, sont néanmoins à mille lieux de moi. Elles sont victimes de mesures sociales cruelles, mais n’ont pas de vision sociale. Elles considèrent leurs ennuis comme une malchance qui leur est imposée par le destin, ou Dieu, ou un quelconque juge cruel, ou le résultat de leur propre turpitude. Elles ne savent pas qu’elle sont toutes, individuellement et collectivement, des rouages de la machine de l’injustice sociale. Mon cœur se serre pour chacune d’entre elles. Mon grand regret est de ne rien pouvoir pour améliorer leur triste sort. Elles sont comme des enfants, si avides de chaque petit geste de gentillesse et d’affection, tout le temps demandeuses de choses que la prison ne peut pas leur offrir. J’écoute leurs petites conversations qui tournent toujours autour du même sujet : le travail qui fait peur et comment le supporter, jour après jour. Mais aussi profonds que soient mes sentiments envers elles, il n’existe pas de camaraderie intellectuelle ou spirituelle, ce lien fort qui rassemble toujours les êtres humains dont l’âme est en souffrance. Qu’ils sont stupides ceux qui ergotent sur les tendances criminelles.Ce sont les circonstances et un manque cruel de compréhension qui les a conduites ici; il est probable aussi qu’elles ne retourneront pas dans la société avec un état d’esprit plus chaleureux lorsqu’elles auront purgé leur peine. Mais j’ai la chance d’avoir les Babushka, les Louise Michel et les autres pour m’inspirer. Je suis riche, après tout. Et puis il y a votre amitié, mes chers, et ma foi dans votre camaraderie. Rien en peut venir ébranler cela. Puis-je espérer que vous ressentez la même chose pour moi? Cet espoir me donne la force et me fera garder le moral jusqu’à ce que je puisse vous revoir et vous serre dans mes bras. C’est le mois de la Commune. Ils ont dit qu’elle était morte lorsqu’ils ont massacré trente mille personnes, mais elle vit pour toujours.

Affectueusement,

EMMA GOLDMAN.

Cellules, Missouri State Penitentiary, Jefferson City, Missouri

NDT

1 .Louise Olivereau (1883- 1963) En mars 1915 elle fonde avec H.C. Uthoff la Portland Birth Control League, La même année, elle déménage à Seattle dans les locaux des Industrial Workers of the World (IWW) où elle travaille comme sténo. Le 30 novembre 1917, elle est condamnée à 10 ans de prison pour violation de l’ Espionage Act. Elle en purgera 28 mois à Cañon City, Colorado, avant de bénéficier d’une liberté conditionnelle. Les IWWW ne lui apporteront aucun soutien, lui reprochant ses déclarations anarchistes durant son procès.

2. Carrie Katherine « Kate » Richards O’Hare (1876–1948) était une militante du American Socialist Party, dont elle fut à plusieurs reprises la candidate aux élections. Après l’entrée en guerre des USA en 1917, elle a dirigé le Socialist Party’s Committee on War and Militarism. Elle a été arrêtée pour un discours anti-militariste à Bowman, Dakota du Nord, et condamnée à cinq ans de prison au Missouri State Penitentiary en 1919. Kate Richards O’Hare sera condamnée à cinq ans de prison et incarcérée en 1919. Avec une autre militante anarchiste, Gabriella « Ella » Segata Antolini, emprisonnée en octobre 1918, les trois femmes du pénitencier d’État du Missouri seront surnommées « La trinité » et travailleront ensemble pour améliorer les conditions de détention. Seule (grosse) ombre au tableau, O’Hare était raciste et favorable à la ségrégation raciale. Voir à ce sujet Nigger » Equality, Également, « How I Became A Socialist Agitator » Kate Richards O’Hare Socialist Woman, Octobre 1908,

Traduction R&B