Entre deux prisons

Texte original :Between jails Mother Earth. – Vol.12, n°6 (Août 1917).

Depuis que le grand bouleversement mondial a déchiré les fondements mêmes de l’Europe et que ses effets se font sentir au cœur même de l’Amérique, la relative sécurité habituelle de la vie des individus ainsi que celle de la masse a été détruite. Comme dans un panoramique, les événements se succèdent rapidement. On ne peut plus se raccrocher à des valeurs ou oser espérer que demain n’apportera autre chose monde qu’un nouveau cataclysme qui détruira la vie.

Alexandre Berkman a été libéré d’une des pires bastilles américaines, le Western Penitentiary de Pennsylvanie, le 18 mai 1906. Il y a passé 14 ans de sa jeunesse et de son âge adulte parce qu’il a osé frappé un orteil du patronat. Il a immédiatement repris son travail dans le mouvement révolutionnaire, mouvement qu’il avait quitté en 1892. Il a sans cesse travaillé depuis sur d’importante question, avec une plus grande expérience et une meilleure vision des choses, toujours courageux et sans compromission. Il était inévitable que Alexandre Berkman se heurte souvent aux pouvoirs en place. Mais, alors qu’il a été arrêté à plusieurs occasions, et même si, durant ses activités anti-militaristes et ses périodes sans activités il a évité les pièges qu’on lui tendait, la vie et le travail de notre ami s’est déroulée relativement sans interférences trop violentes de la justice.

Quant à moi, durant toute ma carrière publique de vingt-sept ans, je n’ai été confrontée qu’à un seul ennui sérieux : mon emprisonnement au pénitencier de Blackwell’s Island en 1893. J’étais soi-disant coupable d’incitation à l’émeute mais, en réalité, mon délit consistait à citer le cardinal Manning, à savoir que « l’individu affamé avait le droit de prendre le pain ». Dans toutes les autres occasions,mes arrestations – et elles furent nombreuses – se sont terminées par des non-lieux, exceptés les quinze jours pour la propagande en faveur du contrôle des naissances en 1916. Ma vie aussi s’est déroulée sans heurt vis à vis du gouvernement. Naturellement, je n’ai jamais eu l’occasion de faire appel à la protection de la loi, et quand la loi a eu besoin de protection vis à vis de moi, cela n’a pas été plus loin qu’une arrestation ou un petit séjour dans la prison du comté de Queens.

Le gouvernement des États-Unis se devait de frapper un grand coup. Il ne se satisfaisait pas de nous avoir infligé la peine maximum de deux ans, 10 000$ d’amende et l’expulsion pour finir — il a essayé aussi de détruire tout ce que nous avions péniblement essayé de construire durant ces années de luttes et d’efforts. Lorsqu’il a eu fini son travail, Mother Earth et The Blast s’étaient vus voler leurs locaux, la plupart de nos livres et documents avaient été confisqués, 700.$ en banque avaient été saisis et les propriétaires, Alexandre Berkman et Emma Goldman, solidement enterrés vivants. Le travail était fini et les États-Unis libre de poursuivre leur mission pour offrir la démocratie au monde.

Depuis lors, le scénario a encore évolué grâce à l’ingéniosité et aux efforts de notre ami dévoué, Harry Weinberger, et à l’esprit de fair play de Brandeis à la Cour Suprême, Notre séjour dans les prisons de Atlanta et Jefferson a été écourté. J’ai été à nouveau jeté dans le flot de la vie. Nos camarades Berkman, Kramer et Becker, bien que encore en prison aux Tombs, seront bientôt de retour parmi nous. Mother Earth a renoué les fils cassés par les envahisseurs américains le 15 juin; le travail continue avec un plus grand zèle que jamais, un exploit qui n’est rien de moins qu’un miracle.

Aucune entreprise commerciale ordinaire, quels que soient ses moyens, n’aurait pu récupérer aussi rapidement du coup porté par le gouvernement des États-Unis à Mother Earth. Mais Mother Earth n’est pas une entreprise commerciale: c’est une voix — qui appelle pour quelque chose que aucun gouvernement ne peut réduire au silence. Elle exprime les pensées et les émotions de ceux qui sont restés intraitables dans leur opposition aux fanfaronnades hypocrites selon lesquelles cette guerre, au contraire des autres, est menée dans un but élevé et une noble cause. Ces gens sont venus de l’est et de l’ouest,du nord et du sud, avec des mots de soutien et des témoignages d’amour. Ils ont démontré combien il était futile et stupide pour un gouvernement de s’attaquer à un idéal ou de bâillonner la vérité .

Bien sûr, nous allons peut-être devoir purger notre peine. Les appels, dans des cas de militantisme et de liberté d’expression et de la presse ne débouchent presque jamais sur l’inversion d’une décision des juridictions inférieures. Mais cependant notre appel marquera l’histoire puisque son but n’est pas seulement de décider du destin de quatre êtres humains mais de celui de millions. Après tout, la question posée est de savoir si la Constitution américaine n’est qu’un simple bout de papier, un vestige du passé, ou si elle contient encore une étincelle de vitalité pour sauver les gens de la servitude militaire obligatoire. Si, à la fin, nous devons retrouver notre résidence à Atlanta et Jefferson, cela ne fera que jeter de l’huile sur le feu que notre arrestation, notre condamnation et notre emprisonnement a allumé.

* * *

Jefferson ne me fait pas peur, surtout maintenant où je suis habituée à son régime. Les attaques dirigées contre les horreurs des prisons américaines n’ont pas été vaines. Quelques changements sont survenus çà et là et la prison de Jefferson n’y a pas échappée. Mais il existe encore beaucoup de maux auxquels remédier.

D’abord, il n’existe pas d’accueil réservé aux nouveaux arrivants. Au lieu d’encouragements et de marques de sympathie, auxquels devraient avoir droit les pires criminels, il a droit à la chaleureuse question « Avez-vous une maladie?” On le prévient ensuite que la prison inflige de sévères punitions, et qu’il ferait mieux d’obéir au règlement sans piper mot.

J’ai été curieuse de savoir si d’autres méthodes avaient été expérimentées — la gentillesse, par exemple. Mais sans résultat. La gentillesse pour des condamnés! “Pourquoi ont-ils cherché des ennuis? Si ils ont causé du tort, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.” Évidemment, les personnes qui ont fait respecter la discipline pendant des années se sont endurcies ; leurs cerveaux et leurs cœurs se sont solidifiés et ne permettent pas de pensées ou d’émotions nouvelles. Comment peuvent-ils comprendre l’abîme de désespoir et la haine implacable du coupable envers le monde qui l’a d’abord conduit au crime, et qui, ensuite, l’a enterré vivant?

Les autorités carcérales ont en leur pouvoir de soulager, dans une certaine mesure, l’angoisse immense et le ressentiment accumulés chez le prisonnier lors de la longue attente du procès, l’atmosphère cruelle du tribunal, le choc final de la sentence. Elles pourraient, si elle le voulaient, aider le condamné pendant les années horribles auxquelles il fait face. Elles pourraient le renvoyer régénéré dans la société; mais il ne leur est pas possible d’atteindre le cœur de ceux que la malchance et l’indifférence sociale ont placé entre leurs mains.

Après un voyage fatiguant de quarante heures, confinée dans un compartiment avec un deputy marshal et sa femme, j’ai été enfermée dans une cellule et laissée à moi-même pendant plusieurs heures, l’idée n’étant jamais venue à ceux qui m’avaient reçue que j’avais besoin de manger et de boire. Il semblait que j’avais été oubliée; mais finalement, ma gardienne est arrivée et j’ai suivi la procédure habituelle de toutes les autres victimes qui doivent laisser leur identité derrière elles et devenir de simples automates lorsque les portes de la prison se referment sur elles.

Et plus la discipline absurde du silence absolu, depuis longtemps abolie dans beaucoup d’institutions pénales. Il y a vingt-quatre ans, lorsque j’ai été envoyée à Blackwell’s Island, j’ai été frappée par cette méthode stupide, inutilement cruelle, d’obliger des êtres humains à se déplacer comme des ombres dans un silence de mort. Même un échange dans un murmure était sévèrement puni. Le fait que ce régime existe encore montre la lenteur du progrès. Donc, de six heures du matin jusqu’à quatre heures et demies de l’après-midi, excepté le bruit fort des machines dans les ateliers et les voix dures des gardiens, le silence règne. Les sentiments et les pensées ne sont autorisés à se libérer que pendant l’heure de récréation.

Friedrich Nietzsche avait raison lorsqu’il écrivait que la vie était une éternelle récurrence. La vie n’est, en effet, rien d’autre. Il y a trente-deux ans, lorsque je suis arrivée en Amérique, exultant à l’idée de la liberté et des opportunités qu’elle m’offrait, j’ai eu un avant-goût des deux dans une grande usine de confection, en fabriquant des vestes dix heures par jour pour 2.50$ par semaine. A la prison de Jefferson, le matin qui suivait une journée suffocante, j’ai goûté aux bienfaits de la démocratie en faisant des vestes, avec une différence notable: mon gros salaire d’il y a trente-deux ans étaient réduit à trois repas par jour et une cellule. Le progrès est lent, en effet.

Dans l’ensemble, malgré tout, il y a eut beaucoup d’amélioration à Jefferson Prison. Je ne veux pas que nos amis pensent que je me plaigne du traitement qui m’était accordé. Je cite un extrait d’une lettre que j’ai envoyé au directeur de la prison et à laquelle il n’a pas jugé bon, de répondre d’ailleurs:

“J’ai entendu dire que le contrat de travail avait été aboli dans le Missouri. D’où la nécessité d’imposer le travail à la tâche pour les prisonniers? Obliger des femmes à fabriquer dix-huit douzaines de bretelles ou cinquante vestes par jour ne fait que détériorer leur santé. Je les ai regardé travailler et je peux vous assurer qu’elles en font la moitié sans problème le matin mais que l’après-midi, elles sont si fatiguées qu’elles ne peuvent pas finir leur tâche. Les punir pour cela en les mettant au pain et à l’eau est barbare. En outre, c’est inutile puisque la punition aggrave leur condition physique et les rend incapable de faire leur travail le jour suivant.

« Il me semble que si l’on faisait en sorte que les femmes trouvent un intérêt dans le travail, elles produiraient la quantité demandée et seraient dans un meilleur état d’esprit qu’actuellement. Personne ne m’y a obligé et pourtant, j’ai fait mon travail et y ai même pris plaisir en sachant qu’aucun parasite ne porterait les vestes que je faisais. Après tout, le but des prisons ne peut pas être de rendre les détenues si inaptes au travail qu’elles s’endurcissent et deviennent brutales et de les renvoyer dans le monde extérieur avec un ressentiment et une haine de la société encore plus grande. Autrement dit, le vieux système de la punition s’est avéré être un échec total. De plus en plus, les esprits les plus avisés prennent conscience qu’une méthode humaine donne de meilleurs résultats.

Je n’ai aucune plainte personnelle à faire. En fait, je pense que beaucoup de choses à la prison de Jefferson représentent une amélioration par rapport aux autres prisons. Par exemple, l’achat de nourriture une fois par semaine, l’eau fraîche et la récréation.Mais il y a beaucoup de problèmes auxquels il faut remédier et que je souhaite vous soumettre.”

Comme je l’ai déjà dit, Jefferson ne me fait pas peur. En fait, à notre époque marquée par la guerre, les délires patriotiques de la presse, la brutalité des groupes d’autodéfense et la confusion générale de nos vies, Jefferson pourrait bien s’avérer un refuge préférable. D’après ce que notre ami, Alexandre Berkman, raconte sur Atlanta, l’endroit ne semble pas aussi séduisant, mais je sais que Berkman n’échangerait pas sa place dans la prison fédérale contre celle haut placée de Charles Edward Russell, M. Spargo, M. Gompers 1 et autres anciens révolutionnaires de la Labor Alliance. A Jefferson et Atlanta, il est encore possible de conserver son intégrité. Il est impossible de le faire en rejoignant les organisations qui anéantissent les droits du travail et la liberté.

Nos amis ne doivent pas croire que nous sommes impatients de retourner à Atlanta et Jefferson, Nous ne nous faisons simplement pas trop d’illusions quant au résultat de l’appel. Mais nous voulons nous battre jusqu’au bout et durement. Nous savons que nous pouvons compter sur nos amis. Que pourrait demander de plus un rebelle? Malheureusement, le combat mené à travers l’appel est rendu maintenant plus complexe par la mise en examen de Alexandre Berkman à San Francisco. Nos lecteurs en liront le détail dans un autre article 2 .

La situation quant à notre cas est la suivante; L’appel sera examiné courant octobre, la décision rendue probablement en décembre. D’ici à octobre, il faut mener une vigoureuse campagne de publicité, seule capable de peser sur la décision. Rien d’autre ne le fera. Nous ne pouvons pas compter sur la presse et, comme la plupart des publications radicales ont été interdites, il est plus difficile que jamais d’atteindre le grand public. Nous ne pouvons espérer le faire qu’à travers Mother Earth, tant que la revue existe, et par la diffusion la plus large possible de nos prises de paroles devant le tribunal fédéral lors de notre procès. La brochure est maintenant publiée. Vous pouvez aider en la commandant pour la vendre ou la distribuer, puisqu’elle constitue notre seul revenu pour continuer le combat. Envoyez vos et paiements à M. E. Fitzgerald, 226 Fafayette Street. New York.

Mes amis, je ne suis pas indifférente aux difficultés et aux dangers auxquels nous sommes tous confrontés. Si la folie de la guerre persiste, elle entraînera inévitablement des brutalités et des outrages plus graves que ceux déjà commis par nos patriotes. C’est pourquoi il faut sauver le navire de la liberté face à la tempête de violence, de destruction et de confusion. A la fin , ce dont pourquoi nous luttons vous et moi apparaîtra comme la seule chose vitale et sensée dans la tourmente mondiale. Que nous puissions ou non vivre pour réaliser nos rêves, ils n’en portent pas moins la réalité la plus belle et vivante. Alors, si je vous demande de faire un effort spécial pour poursuivre votre généreux soutien à notre combat, ce n’est pas pour vous embarrasser mais parce que je sais que ce combat en vaut la peine et ne doit pas s’affaiblir.

NDT

1. Charles Edward Russell (1860 – 1941) Journaliste et homme politique américain, qui a soutenu la « campagne de préparation » du président Woodrow Wilson en in 1915. Il a été exclu du Parti Socialiste après avoir approuvé l’intervention américaine dans la première guerre mondiale

John Spargo (1876 – 1966) Alors qu’il était membre du Parti Socialiste, il soutient l’entrée en guerre des États-Unis. Minoritaire, il quittera le parti peu après.

Samuel Gompers (1850 – 1924) Dirigeant de la Fédération américaine du travail (AFL). Il a soutenu l’entrée en guerre des États- Unis et a siégé au Conseil national de Défense. Voir sur ce site Samuel Gompers

2. The indictment of Alexander Berkman in San Francisco Mother Earth. Vol. 12, no. 6 (Août 1917). Traduction à venir

Traduction R&B