La sixième victime de San Francisco

Texte original : San Francisco’s Sixth Victim Mother Earth Bulletin. Vol.1, n°1 (Oct. 1917).

Quand le gouverneur Stephens, de Californie, a signé les documents de demande d’extradition de Alexandre Berkman (alors qu’il avait solennellement promis une audience à une délégation syndicale et à un groupe de femmes de la Civic League de San Francisco avant de les signer), le procureur Fickert s’est empressé de faire le communiqué suivant: “L’affaire Weinberg sera ajournée et nous jugerons Berkman aussitôt; il est plus important.”

Fickert fait penser à l’histoire de la laitière qui, avec le seau de lait en équilibre sur la tête, était si enthousiaste à l’idée des bénéfices qu’elle allait en tirer, qu’elle a commencé à danser de joie et a renversé le lait. Mr. Fickert a aussi sauté de joie à l’idée d’avoir Alexandre Berkman entre ses griffes. Ne s’est-il pas efforcé, pendant toute une année, de l’impliquer dans le coup monté de San Francisco? D’abord durant le procès des Billings; puis, de nouveau durant la farce du procès de Tom Mooney; et enfin, quand Rena Mooney s’est battue pour sa vie.A chaque fois, le procureur Fickert a bien fait comprendre aux jurés que Alexandre Berkman était le principal méchant dans le scénario; à chaque fois, ce fidèle serviteur de la Chambre de Commerce est devenu de plus en plus certain de passer la tête de Berkman dans son nœud coulant. Et lorsque la mise en examen a été finalement transmise, Fickert a pensé qu »il touchait au but.

Dans son imagination, il voyait déjà Berkman jugé, condamné et exécuté. Mais voilà ,tous les calculs de Fickert ont connu le même sort que le seau de lait.

Ayant falsifié les faits avec ses victimes à San Francisco, Fickert ne pouvait pas imaginer les difficultés auxquelles il serait confronté lorsqu’il a demandé la mise en examen de Alexandre Berkman. Comment un homme avec la mentalité de Fickert aurait-il pu connaître la réputation de Berkman parmi les ouvriers de la côte Est, notamment à New York City? Comment pouvait-il connaître l’amour, l’estime et le dévouement qu’avait gagné Berkman pendant les vingt-sept ans de son action en faveur des masses? Fickert pouvait encore moins réaliser l’importance de Berkman comme figure internationale du mouvement révolutionnaire et l’indignation et les manifestations que sa mise en examen allait provoquer!

Mr. Fickert n’a pas eu à attendre longtemps.En tout premier lieu est venue la réponse enflammée des United Hebrew Trades et autres organisations radicales. La délégation venue à Albany plaider auprès du gouverneur Whitman contre l’extradition de Berkman était un hommage marqué à l’homme qui avait consacré entièrement sont talent et son dévouement à la cause de l’humanité pendant vingt-sept ans. Cela a du certainement impressionné le gouverneur, sinon il n’aurait pas retardé sa signature pour l’extradition.

Puis est arrivé l’ordre du président Wilson d’ouvrir une enquête fédérale sur le coup monté de San Francisco,et aussitôt après, la magnifique manifestation de Petrograd en faveur de Alexandre Berkman. Tout cela en raison de la mise en examen d’un simple anarchiste! Qui a jamais vu une chose pareille? Fickert était dans tous ses états, mais pour sauver la face, il télégraphia au gouverneur Whitman que l’extradition de Berkman “n’était pas urgente pour le moment. » Quelle magnanimité de la part d’un homme qui a toujours utilisé les moyens les plus vils pour se débarrasser de ses victimes!

Inutile de dire que nous ne sommes pas assez bêtes pour croire que le gouverneur Whitman ne signera pas, en fin de compte, l’extradition de Berkman. Nous ne misons pas trop non plus sur le résultat de l’enquête fédérale. Il ne fait aucun doute que la Commission ne qualifiera pas de criminels la Chambre de commerce de San Francisco et son procureur.

Et alors? Il est peu probable que Washington déclare la guerre à la Californie parce que des vies américaines y sont en danger et à cause des horreurs commises par le procureur Fickert et ses Huns. Il n’existe que deux moyens pour faire cesser les menées criminelles de Fickert : d’abord, les manifestations qui se poursuivent en Russie; ensuite, un front syndical solide dans ce pays. Déjà des centaines d’organisations sont montés au front, moralement et financièrement. Mais il faut plus; nous devons mobiliser tout le monde ouvrier. Noos devons tout faire pour arrêter la main qui s’apprête à tuer six innocentes victimes.

Jeudi 11 octobre, Alexandre Berkman aurait pu être libéré; le délai légal de trente jours pour l’extradition avait expiré. Le directeur de la prison était inquiet à l’idée de laissé partir Berkman; il savait qu’il n’avait pas de moyen légal pour le garder. Mais il appartient à un révolutionnaire de tenir une promesse, même si celle-ci a été faite par ses avocats. Alors Alexandre Berkman a signé lui-même son maintien en prison pour trente autres jours. Néanmoins nous essayons de le faire libérer sous caution. Il y a droit, notamment du fait qu’il est déjà sous caution d’un montant de 25 000$ dans le cadre d’une condamnation fédérale.

Quel que soit le résultat final, le procureur général Fickert passera probablement de nombreuses nuits sans sommeil et des lunes agitées avant qu’il puisse avoir Alexander Berkman, et même si il y parvient à la fin, ses problèmes ne feront que commencer. Pour écrire le scénario de ce moment historique, nous avons besoins de l’aide de tous nos amis et de tous ceux qui ont été choqués par le scandale, la honte et l’indignité du coup monté de San Francisco. Dans ce but, des comités de défenses et des réunions publiques doivent être organisées dans chaque ville, et l’on doit donner à l’affaire la plus grande publicité possible. Pour cela, un financement substantiel de la campagne est indispensable. Le monde ouvrier radical et les amis de Alexandre Berkman sont déjà venus généreusement à l’aide, mais nous devons en demander davantage et nous savons que les amis de Mother Earth ne se défausseront pas.

Traduction R&B