Prise de parole devant les jurés

Texte original : Address to the Jury New York City le 9 juillet 1917

Messieurs les jurés:

Tout comme mon coaccusé, Alexander Berkman, c’est aussi la première fois de ma vie que je m’adresse à un jury. J’ai eu une fois l’occasion de parler à trois juges.

Le lendemain de notre arrestation, le chef de la police et le bureau du procureur ont annoncé que des « gros poissons » de No-Conscription avaient été attrapés et qu’il n’y aurait plus de fauteurs de troubles et de perturbateurs pour interférer avec les efforts hautement démocratiques du gouvernement d’appeler sous les drapeaux ses jeunes gens pour la boucherie en Europe. Quel dommage que les fidèles serviteurs du gouvernement, incarnées par le chef de la police et le procureur, aient utilisé un filet si léger et faible pour leur grosse prise. Au moment où les pêcheurs ont tiré à terre leur filet lourdement chargé, il s’est rompu et tout le travail ne fut qu’énergie gaspillée.

Les méthodes employées par le Marshal McCarthy et ses tas d’héroïques guerriers furent assez sensationnelles pour satisfaire les célèbres hommes du cirque, Barnum & Bailey. Une douzaine, ou plus, de héros, prêts à risquer leur vie pour leur pays, grimpant quatre à quatre deux étages d’escaliers, tout cela pour découvrir les deux dangereux fauteurs de troubles et perturbateurs, Alexander Berkman et Emma Goldman, dans leur bureau respectif, tranquillement en train de travailler, ne brandissant pas un poignard, ni un pistolet, ni une bombe, mais tenant à la main un simple stylo! En vérité, cela demande du courage pour attraper de tels gros poissons.

 

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New York Times, 12 juin 1917

Sûrement, deux agents équipés d’un mandat auraient suffit pour mener à bien l’arrestation des accusés Alexander Berkman et Emma Goldman. Même la police sait que ni l’un ni l’autre n’avons l’habitude de nous enfuir ou de nous cacher sous notre lit. Mais la comédie-farce devait être correctement mise en scène si le Marshal et le procureur voulaient accéder à l’immortalité. D’où l’arrestation sensationnelle; d’où aussi la descente dans les bureaux de The Blast (1), Mother Earth, et de la No-Conscription League.

Dans leur zèle pour sauver la patrie des fauteurs de troubles, le Marshal et ses aides n’ont même pas considéré comme nécessaire de produire un mandat de perquisition. Après tout, qu’importe un simple bout de papier quand on est appelé à faire une descente dans les bureaux d’anarchistes! Quelle importance revêt la sacro-sainte propriété,le droit à la vie privée pour des représentants de l’ordre dans leurs affaire avec des anarchistes! A notre époque d’entrainement militaire pour la guerre, un bureau d’anarchiste est un terrain de camping approprié. Est-ce que les messieurs qui sont venus avec le Marshal McCarthy auraient osé entrer dans les bureaux de Morgan, Rockefeller, ou tout autre de ce genre d’hommes sans mandat de perquisition ? Ils ne nous l’ont jamais montré bien que nous leur ayons demandé. Pourtant, ils transformèrent nos bureaux en champ de bataille, de telle manière que, quand ils en eurent terminé,ils ressemblaient à la Belgique envahie, à cela près que les envahisseurs n’étaient pas des barbares prussiens mais de bons américains patriotes déterminés à faire de New York un endroit sain pour la démocratie.

Le décor ayant été planté de faon adéquate pour la comédie en trois actes, et le premier acte ayant été joué avec succès en enfournant les malfaiteurs dans une voiture follement stylée – qui a brûlé tous les feux rouges et a failli de peu écraser tout le monde sur son chemin –le second acte s’est révélé encore plus ridicule. Cinq mille dollars de caution avait été demandé et un bien immobilier s’est vu refusé, offert par un homme dont la propriété est estimée à trois mille dollars, et après que le procureur ait réfléchi, puis, en fait, promis d’accepter la propriété pour un des accusés, Alexander Berkman, violant ainsi tous les droits garantis même au criminel le plus abominable.

Enfin, le troisième acte, joué par le gouvernement dans ce tribunal la semaine dernière. Il est dommage que l’accusation ne connaisse pas grand chose à la construction dramatique sinon elle se serait dotée d’une meilleure dramaturgie pour suivre le script de la pièce. En fait, le troisième acte est tombé à plat, complètement, et la question se pose, pourquoi une telle tempête dans un verre d’eau? Messieurs du jury, mon camarade et co-accusé étant revenu attentivement et en détail sur les preuves présentées par l’accusation, et ayant démontré leur complète incapacité à prouver les accusations de complot ou tout autre acte manifeste (2) pour mener à bien ce complot, je n’abuserai pas de votre patience en allant sur le même terrain, sinon pour souligner quelques points. Accuser quelqu’un d’avoir comploté pour avoir fait quelque chose pour laquelle ils se sont engagées durant toute leur vie, à savoir leur campagne contre la guerre, le militarisme et la conscription comme contraire aux intérêts supérieurs d l’humanité, est une insulte à l’intelligence humaine.

Et comment l’accusation a t’elle été prouvée? Par le fait que Mother Earth et The Blast étaient imprimés par le même imprimeur et reliés dans le même atelier de reliure. Et par la preuve supplémentaire que le même livreur a distribué les deux publications! Et par le fait encore plus éclairant que le 2 juin, Mother Earth et The Blast furent donnés à un journaliste à sa demande,, et gratis, s’il vous plaît. Messieurs les jurés, vous avez vu ce journaliste témoigner de cet acte manifeste. L’un d’entre vous a t’il l’impression que l’homme était en âge d’être enrôlé et, si non, comment est-il possible que le fait de donner Mother Earth à un journaliste d’information constitue t’il une preuve démontrant l’acte manifeste ?

Il a été rappelé par notre témoin que la revue Mother Earth a été publiée pendant douze ans; qu’elle n’a jamais été saisie et qu’elle a toujours été distribué par la poste U.S. en seconde classe. Il a été démontré en outre que la revue apparaissait le premier ou le deux environ de chaque mois, et qu’elle était vendue ou donnée au bureau à qui en voulait un exemplaire. Où est, alors, l’acte manifeste?
Tout comme l’accusation a complètement échoué à prouver les charges retenues de complot, elle a échoué pareillement à prouver l’acte manifeste à travers le fragile témoignage selon lequel Mother Earth aurait été donné à un journaliste. Il en va de même en ce qui concerne The Blast.

Messieurs les jurés, le procureur a du se renseigner auprès des journalistes des idées générales à travers les nombreuses interviews que nous leur avons accordées. Pourquoi ne les a t’il pas examiné pour savoir si oui ou non, nous avons conseillé aux jeunes gens de ne pas se faire recenser? Cela aurait été une manière plus directe d’aller aux faits. En ce qui concerne le journaliste du Times de New York, il ne fait aucun doute qu’il aurait été trop heureux de satisfaire à la demande du procureur avec l’information demandée. Un homme qui viole tous les principes de la décence et de l’éthique de sa profession de journaliste , en communiquant au procureur un document qui lui a été fourni comme information, aurait été heureux de rendre service à un ami. Pourquoi Mr. Content néglige t’il une telle opportunité en or? Etait-ce parce que le journaliste du Times, comme tous les autres journalistes, aurait du dire au procureur que les deux accusés avaient déclaré dans toutes les occasions sans exception, qu’ils ne demanderaient pas de ne pas se faire recenser ?

behind the bar

New York Times, 16 juin 1917

Peut-être que le journaliste du Times a refusé d’aller aussi loin qu’un parjure. Les policiers et les détectives ne sont pas si timides en la matière. D’où Mr. Randolph et Mr. Cadell, pour sauver la situation. Imaginez l’emploi de sténographes de dixième rang pour retranscrire les prises de parole de deux dangereux fauteurs de troubles ! Quel manque de perspicacité et d’efficacité de la part du procureur! Mais même ces deux policiers ont échoué à prouver par leurs notes que nous avions conseillé à des personnes de ne pas se faire recenser. Mais puisqu’ils devaient produire quelque chose incriminant des anarchistes, ils ressortirent à propos le vieux truc tout prêt, dont nous sommes toujours affublés, « Nous croyons en la violence et nous utiliserons la violence. »

En supposant, messieurs les jurés, que cette phrase a été réellement prononcée lors de la réunion publique du 18 mai, cela ne serait toujours pas suffisant pour justifier l’inculpation avec des accusations de complot et prouver des actes manifestes pour mener à bien ce complot. Et c’est tout ce dont nous sommes accusés. Pas de violence, ni d’anarchisme. J’irai plus loin et dirai que si l’inculpation avait été faite sous l’accusation d’incitation à la violence, vous, messieurs les jurés, devriez toujours rendre un verdict de « Non coupables » puisque la seule croyance en quelque chose, ou même l’annonce que vous concrétiserez cette croyance, ne peut en aucun cas constituer un crime.

Néanmoins, je souhaite dire solennellement qu’une telle expression « Nous croyons en la violence et nous utiliserons la violence. » n’a pas été exprimée lors de la réunion publique du 18 mai, ni à l’occasion d’aucune autre réunion. Je n’aurais pas pu employer une telle phrase, parce qu’elle ne se prêtait pas à la situation. Ne serait-ce que parce que je veux que mes conférences et discours soient cohérents et logiques . La phrase que l’on m’attribue n’est ni l’un ni l’autre.

Je vous ai donné ma position au sujet de la violence politique à travers un long essai intitulé « The Psychology of Political Violence. » (3)

Mais pour rendre ma position plus simple et plus claire, je voudrais dire que je suis une étudiante sociale. C’est ma mission dans la vie de déterminer les causes de nos maux sociaux et de nos difficultés sociales. En tant qu’étudiante des injustices sociales mon but est de diagnostiquer une injustice. Condamner simplement un homme qui a commis un acte de violence politique dans le but de sauver ma peau serait aussi impardonnable que cela le serait de la part d’un médecin, appelé pour un diagnostic, de condamner le malade parce qu’il a la tuberculose, un cancer ou toute autre maladie. Le médecin honnête, sérieux, sincère ne prescrit pas seulement des médicaments, il essaie de découvrir les causes de la maladie. Et si le patient en a les moyens matériels, le docteur lui dira « Sortez de cet air putride, laissez tomber l’usine, quittez cet endroit où vos poumons sont en train d’âtre infectés. » Il ne lui prescrira pas simplement des médicaments. Il lui dira la cause de la maladie. Et c’est précisément ma position en ce qui concerne les actes de violence. C’est ce que j’ai dit sur toutes les estrades . J’ai essayé d’expliquer les causes et les raisons des actes de violence politique.

C’est une violence organisée au sommet qui crée la violence individuelle à la base. C’est l’indignation accumulée envers le mal organisé, le crime organisé, l’injustice organisée qui conduit le coupable politique à agir. Le condamner signifie être aveugle face aux causes qui l’y ont conduit. Je ne peux plus faire cela, ni n’en ai le droit, pas plus que le médecin de condamner un patient pour sa maladie. Vous, moi, et tous les autres qui restons indifférents aux crimes de la pauvreté, de la guerre, de la dégradation humaine, sommes responsables pareillement de l’acte commis par le coupable politique. Puis-je alors me permettre de dire, à travers les mots d’un grand professeur: « Que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre. »Cela signifie t’il prêcher la violence ? Vous pourriez aussi bien accuser Jésus de se faire le défenseur de la prostitution parce qu’il a défendu la prostituée Marie-Madeleine.

Messieurs les jurés, la réunion publique du 18 mai fut organisée principalement dans le but de faire connaître la position de l’objecteur de conscience et de souligner les maux de la conscription. Qui est l’objecteur de conscience ? Est-il réellement un tire-au-flanc, un fainéant ou un lâche? Le qualifier ainsi c’est se rendre coupable d’une grande ignorance envers les forces qui poussent des femmes et des hommes à se démarquer du monde entier comme une étoile scintillante seule sur un horizon opaque. L’objecteur de conscience est mu par ce que le Président Wilson dans son discours du 3 février 1917, a appelé « la passion vertueuse pour la justice sur laquelle doit reposer toute guerre, toute structure de la famille, de l’Etat et de l’humanité , comme base ultime de notre existence et de notre liberté ». La passion vertueuse pour la justice qui ne peut jamais s’exprimer à travers la tuerie humaine – voilà la force qui meut l’objecteur de conscience. Pauvre, en réalité, le pays qui ne sait pas reconnaître l’importance de ce type nouveau d’humanité comme étant « la base ultime de notre existence et liberté. » Il se retrouve exclu de ce qui fait en faveur du caractère et de la qualité de son peuple.

La réunion publique du 18 mai a eu lieu avant que la loi sur la conscription n’entre en vigueur. Le Président l’a signé tard dans la soirée du 18. Quoi qu’il a été dit lors de la réunion, même si j’avais conseillé aux jeunes gens de ne pas se faire recenser, cette réunion ne pourrait pas servir de preuve comme un acte manifeste. Pourquoi, alors, le procureur s’est-il attardé autant, aussi longtemps, avec tant d’efforts sur cette réunion,et si peu sur les autres réunions tenues la veille de l’entrée en vigueur de la loi et celles d’après ? Est-ce parce que le procura savait que nous ne disposions pas de notes sténographiées de cette réunion ? Il le savait parce qu’il a été approché par Mr. Weinberger et un autre ami pour une copie de la retranscription, demande qu’il refusa. Évidemment, le procureur se sentait en sécurité pour utiliser les notes d’un policier et d’un détective, sachant qu’ils se prêteraient à tout ce que leurs supérieurs demanderaient. Je n’aime jamais accuser quelqu’un—je n’irai pas aussi loin que mon co-accusé, Mr. Berkman,en disant que le procureur a trafiqué le document; je ne le sais pas. Mais je sais que le policier Randolph et le détective Cadell l’ont fait, pour la simple raison que je n’ai pas prononcé ces mots. Mais bien que nous n’ayons pas pu produire non propres notes sténographiées, nous avons été capables de prouver à travers des femmes et des hommes dignes de confiance et d’une grande intelligence que les notes de Randolph étaient entièrement fausses. Nous avons aussi prouvé, au-delà du doute raisonnable, et Mr. Content n’a pas osé remettre en cause notre preuve, qu’à la réunion du Hunts’ Point Palace, trnu la veille de l’entrée en vigueur de la loi,j’ai expressément déclaré que je ne pouvais dire ni ne dirai aux gens de ne pas se faire recenser. Nous avons ensuite prouvé que cela était ma position définitive, qui a été expliquée dans une déclaration envoyée de Springfield et lue à la réunion publique du 23 mai.

violenceNew York Times 4 juillet 1917

Lorsque nous examinons la déposition entière faite au nom de l’accusation, je maintiens qu’il n’y a pas un seul point pour nourrir l’accusation de complot ou pour prouver les actes manifestes que nous sommes supposés avoir commis. Mais nous avons même été obligés un homme de quatre-vingt ans à la barre des témoins afin d’arrêter, si possible, de s’éterniser sur la question de l’argent allemand. Il est vrai, et je l’apprécie, que Mr. Content a dit qu’il n’en avait pas connaissance. Mais, messieurs les jurés, quelqu’un du bureau du procureur, ou du Marshal, a du déclaré qu’un reçu de banque de 2 400 $ avait été trouvé dans mon bureau et avait raconté aux journaux la fable de l’argent allemand . Comme si nous pouvions toucher de l’argent allemand, ou russe, ou américain venant de la classe dirigeante pour faire avancer nos idées ! Mais, afin de prévenir toute suspicion, toute insinuation, pour être clairs avec vous, nous avons été obligés d’amener un vieil homme ici, pour vous informer qu’il avait été un radical toute sa vie, qu’il était intéressé par nos idées et qu’il était l’homme qui avait versé l’argent pour la cause radicale et pour le travail de Miss Goldman.

Messieurs les jurés, la Cour vous dira, j’en suis sûre, que, quand vous rendrez votre verdict, vous devrez être convaincus au-delà d’un doute raisonnable; que vous ne devez pas supposer que nous sommes coupables avant que nous soyons prouvés coupables; et qu’il est de votre devoir de supposer que nous sommes innocents. Mais en réalité, la charge de la preuve nous a été attribuée. Nous avons du amener des témoins. Si nous en avions eu le temps, nous aurions pu en présenter cinquante de plus, tous confirmant les dires des autres. Certaines de ces personnes n’ont aucune relation avec nous. Certaines autres sont écrivains, poètes ou contribuent à des revues les plus conventionnelles. Est-il envisageable qu’elles prêtent serment pour intervenir en notre faveur sinon pour dire la vérité? J’insiste donc sur le fait, comme l’a fait mon co-accusé Alexander Berkman, que l’accusation a fait une démonstration très peu convaincante pour prouver le complot et un quelconque acte manifeste.

Messieurs les jurés, nous avons été dans la vie publique depuis vingt sept ans. Nous avons été trainés devant les tribunaux, sans arrêt—nous n’avons jamais renié nos convictions. Même la police sait que Emma Goldman et Alexander Berkman ne sont pas des fumistes. Vous avez eu l’occasion, durant ce procès , de vous convaincre que nous ne renions rien. Nous avons assumé avec plaisir et fierté la responsabilité, non seulement de ce que nous avions dit et écrit, mais aussi de ce que d’autres avaient écrit, avec lesquels nous n’étions pas d’accord. Est-il plausible, alors,que nous subissions l’épreuve, les problèmes et les dépenses d’un long procès pour échapper à notre responsabilité maintenant ? Mille fois non! Mais nous refusons d’être jugés sur une accusation falsifiée, ou d’être jugés coupables sur de faux témoignages, tout cela parce que nous sommes anarchistes et que la classe que nous avons combattue ouvertement pendant des années nous hait.

Messieurs, pendant l’examen des talesmen (4), quand nous vous avons demandé si vous auriez des préjugés envers nous dans le cas où il serait prouvé que nous avions propagé des idées et des opinions contraire à celles défendues par la majorité des gens, la Cour vous a donné l’instruction de répondre « si elles sont dans le cadre de la loi. » Mais ce que la Cour ne vous a pas dit, c’est que aucune nouvelle idée—pas même la plus humaine et la plus pacifique—n’a jamais été considérée comme « dans le cadre de la loi » par ceux qui détiennent le pouvoir. L’histoire de l’évolution humaine est en même temps l’histoire de chaque nouvelle idée annonçant l’approche d’une aube plus lumineuse, et cette aube plus lumineuse a toujours été considérée comme illégale, en dehors du cadre de la loi.

Messieurs les jurés, la plupart d’entre vous, je le parie, croit aux enseignements de Jésus. N’oubliez pas qu’il a été mis à mort par ceux qui considéraient que ses idées étaient contre la loi. Je parie aussi que vous êtes fiers de votre américanisme. Souvenez-vous que ceux qui ont combattu et versé leur sang pour vos libertés étaient, à leur époque, considérés allant contre les lois, comme de dangereux fauteurs de troubles et perturbateurs. Ils ne prêchaient pas seulement la violence, mais ils mettaient en pratique leurs idées en jetant du thé dans le port de Boston. Ils disaient « La résistance à la tyrannie est l’obéissance à Dieu » Ils ont écrit un document dangereux intitulé la Déclaration d’Indépendance. Un document qui continue à être dangereux jusqu’à nos jours, et pour la diffusion duquel un jeune homme a été condamné à quatre-vingt dix jours de prison par un tribunal de New York, il y a quelques jours de cela. Ils étaient les anarchistes de leur temps—ils n’entrèrent jamais dans le cadre de la loi.

Votre gouvernement est allié avec la République française. Ai-je besoin d’attirer votre attention sur le fait historique que le grand soulèvement en France a été provoqué par des moyens extra-légaux ? Les Danton, Robespierre, Marat, Herbert, oui, même l’homme responsable de la musique révolutionnaire la plus vibrante, la Marseillaise (qui malheureusement a été détournée en un air guerrier) même Camille Desmoulins, n’ont jamais été dans le cadre de la loi. Mais sans ces grands pionniers et rebelles, la France aurait continué à être sous le joug de l’oisif Louis XVI., pour qui tirer des lièvres étaient plus important que le destin du peuple de France.

Ah, messieurs, le jour même où nous passions en procès pour complot et actes manifestes, vos élus municipaux et représentants recevaient en grandes pompes avec musique et festivités la commission russe . Etes-vous conscients du fait que presque la moitié des membres de cette commission ne sont revenus que récemment d’exil? Les idées qu’ils propageaient n’avaient jamais été dans le cadre de la loi. Pendant presque une centaine d’années, entre 1825 et 1917, l’Arbre de la Liberté en Russie a été arrosé par le sang de ses martyrs. Aucun héroïsme plus grand, aucune vie plus noble n’ont été dédiés à l’humanité. Aucun d’entre eux n’a travaillé dans le cadre de la loi. Je pourrais continuer à énumérer presque sans fin les armées de femmes et d’hommes de chaque pays et de chaque époque dont les idées et les idéaux ont racheté le monde parce qu’ils n’agissaient pas dans le cadre de la loi.

Jamais une nouvelle idée ne peut exister dans le cadre de la loi. Peu importe que cette idée se rattache aux changements politiques et sociaux ou à n’importe quel domaine de la pensée ou de l’expression humaines – science, littérature, musique; en fait, tout ce qui est fait en faveur de la liberté, de la joie et de la beauté doit refuser d’exister dans le cadre de la loi. Comment peut-il en être autrement? La loi est stationnaire, fixe, mécanique, « une roue de chariot  » qui grince toujours de la même façon, quelle que soit l’époque, le lieu et les conditions, sans jamais prendre en compte les causes et les effets, sans jamais pénétrer la complexité de l’âme humaine.

Le progrès ignore tout de l’immobilisme. Il ne peut pas entrer dans un moule prédéfini . Il ne peut pas se soumettre aux sentences, « J’ai décrété, » « Je suis le doigt ordonnateur de Dieu.(5) » Le progrès est toujours en constant renouveau, en constant devenir, en constante évolution—jamais il n’est dans le cadre de la loi.

Si c’est un crime, nous sommes des criminels tout comme Jésus, Socrates, Galilée, Bruno, John Brown et de nombreux autres. Nous sommes en bonne compagnie, parmi ceux que Havelock Ellis, le plus grand psychologue vivant, décrit comme les criminels politiques reconnus par le monde civilisé dans son ensemble, excepté les États-Unis, comme des femmes et des hommes qui, par amour profond de l’humanité, par vénération passionnée de la liberté et une dévotion fascinée à un idéal, sont prêts à payer leur foi de leur vie. Nous ne pouvons pas faire autrement si nous voulons être sincères avec nous-mêmes—nous savons que le criminel politique est le précurseur du progrès humain—et celui d’aujourd’hui se doit d’être le héros, le martyr et le saint du nouvel âge.

Mais, le procureur, la presse et la populace naïve disent sur tous les tons que « c’est une doctrine dangereuse et non patriotique en ce moment. » C’est certainement vrai. Mais devons-nous être tenus pour responsables pour quelque chose d’immuable et d’inaliénable , tous comme le sont les étoiles dans le ciel depuis la nuit des temps et de toute éternité?

Messieurs les jurés, nous respectons votre patriotisme. Nous ne lui enlèverions pas l’importance qu’il a à vos yeux, même si nous le pouvions. Mais peut-être existe t’il différentes sortes de patriotisme comme il existe différentes formes de liberté? Pour commencer, je ne crois pas que l’amour de son pays doit consister à être aveugle devant ses injustices sociales, à être sourd à ses conflits sociaux, à la négation de ses torts. Je ne crois pas non plus que le pur hasard de la naissance dans un pays précis ou le seul bout de papier d’identité représentent l’amour du pays.

Je connais beaucoup de personnes—je suis l’une d’elles—qui ne sont pas nées ici, qui n’ont pas demandé la naturalisation, et qui, cependant aiment l’Amérique plus passionnément et plus intensément que bien des gens qui sont nés ici et dont le patriotisme se manifeste en tirant, en frappant,en insultant ceux qui ne se lèvent pas pour l’hymne national. Notre patriotisme est semblable à un homme qui aime une femme avec les yeux ouverts. Il est enchanté de sa beauté, mais il voit ses défauts. Alors, nous aussi, qui connaissons l’Amérique , aimons sa beauté, ses richesses, ses grandes capacités ; nous aimons ses montagnes, ses canyons, ses forêts, ses chutes du Niagara et ses déserts—et plus que tout, nous aimons les gens qui ont produits ses richesses, ses artistes qui ont créé sa beauté, ses grands apôtres qui ont rêvé et travailler à sa liberté—mais, avec la même émotion passionnée, nous haïssons sa superficialité, ses paroles hypocrites, sa corruption, sa vénération folle et sans scrupule devant l’autel du Veau d’Or.
Nous disons que si l’Amérique est entrée en guerre pour protéger la démocratie dans le monde, elle doit d’abord protéger la démocratie chez elle. Sinon comment le monde prendrait-il l’Amérique au sérieux, alors que la démocratie y est bafouée quotidiennement, la liberté d’expression supprimée, les assemblées pacifiques dispersées par des gangsters autoritaires et brutaux en uniforme;alors que la presse libre est muselée et les opinions dissidentes réduites au silence. Vraiment, si pauvres comme nous le sommes en termes de démocratie, comment pouvons-nous l’offrir au monde? Nous disons aussi qu’une démocratie conçue comme la servitude militaire des masses, leur esclavage économique et nourrie de leurs larmes et de leur sang, n’est en aucun manière la démocratie. C’est du despotisme—le résultat cumulé d’une chaine d’abus que, d’après ce document dangereux que représente la Déclaration d’Indépendance, le peuple a le droit de renverser.

Le procureur a extrait de notre Manifeste, et a souligné, ce passage, « Résistez à la conscription. » Messieurs les jurés, souvenez-vous, s’il vous plaît, que ce n’est pas l’accusation retenue contre nous. Mais en admettant que le Manifeste contienne l’expression, « Résistez à la conscription. », puis-je vous demander si il n’existe qu’une sorte de résistance? Existe t’il seulement la résistance avec le fusil, la baïonnette, la bombe ou l’avion?N’existe t’il pas une autre forme de résistance? Est-ce que les gens ne peuvent pas simplement croiser les bras et déclarer, « Nous ne combattrons pas lorsque nous ne croirons pas à la nécessité de la guerre »? Est-ce que les gens qui croient à l’abrogation de la loi sur la conscription, parce qu’elle est inconstitutionnelle, peuvent exprimer leur opposition oralement et par écrit, dans des réunions publiques et autres moyens ? De quel droit le procureur interprète t’il ce passage précis qui l’arrange? En outre, messieurs les jurés, j’insiste sur le fait que notre inculpation ne repose pas sur la conscription. Nous sommes accusés de complot contre le recensement. Et l’accusation n’a prouvé d’aucune manière que nous sommes coupables de complot ou que nous ayons commis un acte manifeste.

Messieurs les jurés, vous n’avez pas été nommés pour accepter nos opinions, pour les approuver ou les justifier. Vous n’avez pas été nommés non plus pour décider si elles étaient dans le cadre de la loi ou en dehors. Vous avez été nommés pour décider si l’accusation à prouvé que les accusés Emma Goldman et Alexander Berkman ont comploté pour appeler les gens à ne pas se faire recenser. Et si leurs paroles et leurs écrits constituent des actes manifestes.

Quel que soit votre verdict, messieurs, il ne pourra probablement pas affecter la vague montante du mécontentement dans ce pays contre la guerre qui, en dépit de toutes les fanfaronnades, est une guerre pour la conquête et la puissance militaire. Ni il ne pourra affecter l’opposition toujours croissante envers la conscription qui est un joug militaire et industriel placé sur le cou du peuple américain. Enfin, votre verdict n’affectera pas ceux pour qui la vie humaine est sacrée et qui ne participeront pas à la boucherie mondiale. Votre verdict confortera seulement l’opinion mondiale selon laquelle la justice et la liberté sont des forces vivantes dans ce pays, ou, au contraire, une simple ombre du passé. Votre verdict peut, bien sûr, nous affecter temporairement, au sens physique—il ne peut avoir aucun effet sur notre esprit. Car même si nous étions reconnus coupables et que la peine soit d’être collés contre un mur et fusillés, je n’en crierai pas néanmoins avec le grand Luther : « Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement.. » Et, messieurs, en conclusion, laissez-moi vous dire que mon co-accusé Mr. Berkman, avait raison lorsqu’il disait que les yeux de l’Amérique étaient tournés vers vous. Pas à cause d’une sympathie pour nous ou pour l’anarchisme; mais parce que nous devrons décider tôt ou tard si nous avons raison de dire aux gens que nous allons offrir la démocratie à l’ Europe, alors que nous n’en bénéficions pas ici. Est-ce que la liberté d’expression et de réunion, est-ce que la liberté de critique et d’opinion –qui ne sont pas inclus dans la loi sur l’espionnage—seront détruites? Seront-elles des ombres du passé, du grand passé de l’histoire américaine? Seront-elles foulées aux pieds par n’importe quel détective ou policier, ou de quiconque en décidera? Ou est-ce que la liberté d’expression, de la presse, de réunion resteront-elles l’ héritage du peuple américain?

Messieurs les jurés, quel que soit votre verdict, et en ce qui nous concerne, il ne changera rien. J’ai défendu des idées toute ma vie. Je les ai défendu publiquement depuis vingt sept ans. Rien sur terre ne me ferait en changer, excepté une chose; si vous m’apportiez la preuve que nos idées sont fausses, indéfendables ou manquent de faits historiques établis. Mais jamais je ne changerai d’idées parce que je suis reconnue coupable. Je vais vous rappeler deux grands américains, qui ne vous sont certainement pas inconnus, messieurs les jurés; Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau. Quand Thoreau a été emprisonné pour avoir refusé de payer ses impôts, il a reçu la visite de Ralph Waldo Emerson qui lui a dit: « David, que fais-tu en prison? » et Thoreau lui a répondu: « Ralph, que fais-tu dehors, quand les honnêtes gens sont en prison pour leurs idéaux? » Messieurs les jurés, je ne souhaite pas vous influencer. Je ne souhaite pas en appeler à vos passions. Je ne souhaite pas vous influencer parce que je suis une femme. Je n’ai pas de tels désirs ni de telles conceptions. Je parie que vous êtes assez sincères et assez braves pour rendre un verdict selon vos convictions, au-delà de l’ombre du doute raisonnable.

Oubliez, s’il vous plaît, que nous sommes anarchistes. Oubliez que l’on affirme que nous avons propagé la violence. Oubliez qu’un article a paru dans Mother Earth alors que je me trouvais à des milliers de kilomètres, il y a trois ans. La bombe a explosé dans l’appartement de l’anarchiste Louise Berger, demie sœur de Charles Berg, au 1626 Lexington Avenue entres les 103ème et 104ème Rue, un vaste quartier d’immeubles peuplés principalement d’immigrants arrivés récemment. Oubliez tout cela, et ne considérez que l’évidence. Avons-nous été impliqués dans un complot? Ce complot a t’il été prouvé?Avons-nous commis des actes manifestes ? Ces actes ont-ils été prouvés? Nous, accusés, disons que non. Et que, par conséquent, le verdict doit être non coupables .

Mais quelle que soit votre décision, la lutte doit continuer. Nous ne sommes que les atomes d’une lutte humaine incessante vers la lumière qui brille dans l’obscurité—l’Idéal de la libération économique, politique et spirituelle de l’humanité !
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NDT :

1. Journal publié par Alexander Berkman de 1916 à 1917
2. En droit pénal US, l’acte manifeste [overt act] est une preuve à partir de laquelle l’intention criminelle peut être déduite.
3. « The Psychology of Political Violence. » Je n’en connais pas de traduction française. Le texte est apparu dans l’édition de 1917 de Anarchism and Other Essays de Emma Goldman. On peut le lire en anglais ici
4. Un talesman est une personne pré-sélectionnée pour faire partie d’un jury à qui l’accusation et la défense posent des questions afin de s’assurer de sa plus grande objectivité possible. Le cas échéant, il peut être refusé par l’une ou l’autre partie.
5. Ainsi parlait Zarathoustra Richard Strauss

Traduction R&B